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Full text of "Oeuvres d'histoire naturelle et de philosophie de Charles Bonnet .."

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Oeuvres d'histoire naturelle et de / Bonnet, Char 




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COLLECTION 

COMPLETE 

DES ŒUVRES 

DE CHARLES BONNET. 

jg^: = gcs r.. . = ■ —^ W^ 

TOME SEIZIEME. 



ŒUVRES 

DHISTOIRE 

NATURELLE 

E T D E 
DE CHARLES BONNET, 

De VJcadcmie Roy ah des Sciences de Paris ,• de FA^ 
cadéinie Impériale Léopoldine ^ de celle de St. P/r- 
tershourg ,• des Sociétés Royales de Londres , de Mont- 
pellier , de Gottingue^ £«f de celle de Médecine de Fariss 
des Académies Royales des Sciences de Lyon , de 
Stockholm , de Coppenhague ,• Honoraire de celle des 
Beaux- Arts de la même faille ,• des Académies de tlnf^ 
titut des Sciences de Bologne , de Padoue , de Harlem , 
de Munich^ de Sienne^ de CaJJel , ^ de celle des 
Curieux de la l^ature de Berlin. 

TOME SEIZIEME. 

e^ -- ^ ii:^ z'WS 

La PaLINGÉnÉSII PHlLOSOPHIQ.UE.PflyjJ. XII -XXII. 

A NEVCHATEL, 

Chc2 Samuel FAUCHE, Père & fils , 

Imprimeurs & Libraires du ROL 

M. DCC. LXXXIII. 



T^ 






(I ) 

FAONGÉNÉSïE 

P HILOS OPH IQUF. 

DOUZIEME PARTIE.. ' 



IBI PERFECTION 

iîr BORNES NATURELLES- 

DE NOS CONNOISSANCES. 

CHAPITRE I 

•é qtCeJi tin Aniniid aux yeux de PAntetity 
Réflexions à ce fujet. 

O^I Ton a bien fuivi le fil de mes méditat^'ons 
fur la perfection organique , ( i ) on 3ura concti 
de hautes idées de la ftructure de TAnimal , Se 
l'on fe fera , en quelque forte , pénétré de la 

a I ) Parties ÎX & X de cet Ecrit 

Johie Xyi. A 



grandeur du Sujet. J'en fuis moi même fî for- 
tement pénétré , que je ne ferai pas difficulté 
(ic dire, que Ci une Intelligence céleste 
iiousrdévoiloit en entier la méchanique d'une 
fimple fibre & tous les réfultats immédiats 8c 
médiats de cette méchanique , nous acquerrions 
par ce feul trait des connoifTances plus relevées 
de rorganifation de TAnimal , que par toutes 
les découvertes de la Phyliologie moderne. C'eft 
que Textrème étonnement que lions cauferoic 
la favante conftrudion de cette fibre Ci fimple , 
Cl peu organifée en apparence , nous feroit ai- 
fémcnt juger de celui où nous jeteroit la vue 
diftinde & complète d'un vifcere , d'un organe , 
& furtout celle de renfemblc de tous les or- 
ganes ou du {yftéme entier de l'Animal. 

Cependant , quand nous connoitrionsàfond 
tout ce grand appareil d'organes relatif à l'état 
aclnel de notre Monde, je me perfuade que 
nous ne connoitrion^ encore que l'écorce ou 
les enve'oppes de l'Animal. Prenez ce mot d'f;i- 
vdoppe dans fcn fens propre & phyfiologique ; 
car , luivant mes idées , tout cela ne feroit point 
YAniinaL II ne feroit pas plus l'Animal , que 
la Chenille n'efl: le Papillon. ( 2 ) 

(2) Efui anal. Parag. rU , 7^5, 716, &c. Ccnfd.fim 



PHILOSOPHIQUE. Part Xlî. f 

J'ai allez montré dans les premières Parties 
fie cet Ecrit combien il eft vraifcmblable que 
les Animaux font appelles à revêtir un jour 
un aucre cc:^t q,ui perfedionnera & ennobHra 
toutes leurs F.icuîtcs. J\û allez Riit fentir que 
les moyens phyfiques de ce perfedionnement 
peuvent exifter adiuellem.cnt dans TAnimai & 
qu'ils op.t pu y exifter dès le conlmencement des 
chofes. ( 3 ) On comprend que je veux parler 
dz ce Germe impériilable auquel je conqoib que 
TAme e(1: unie, & qu'elle ne doit point aban- 
donner. C'eft cette Ame unie de tout tems à 
ce Corps iiivifîble , qui conftituc, dans mon 
liypothefe, la véritable P^ryb;/;^f de l'Animab 
Tout le refte n'en ed donc que Técorce, l'en- 
veloppe ou le mafque. 

Ainsi , un Chien , un Cheval, un Cerf , 
8<c. ne font point cette tête, ce corps, ces 
j.imbes, ces yeux, ces oreilles, &c. que nous 
voyon^. , que nous palpons & que nous dilfé- 
quons : tout cela n'eft à mes yeux qu'un foar- 
reau, un habit ou comme je viens de le dire, 
un mafque qui n^us cache la perfonne & ne 
nous laiiîe appercevoîr que fes allions, 

les Corps or?-. Art. CL IX , CLX , CLXI. Co:-:^. Part. IX 
Chap. V , x, XII , XIV. ' 

[ 3 ] ConUiltez la Part, vr tîe cet E^ti'l. 

A:? 



t > A L I N a E" N ]^ s î B 

Afin donc que nous puffions acquérir une 
notion complète de TAnimal , il faudroit que 
I'Intelligence , dont je parlois il n'y a qu'un 
moment, fît tomber le mafque & qu'il nous 
montrât à découvert l'Etre que la Nature a fi 
tien déguifé. Quels ne feroient poinr alors notre 
furprife & notre ravilTement î Combien cette mé^ 
tamorphofe nous paroîtroit-elle plus étonnar^te 
que toutes celles de la Fable ! Mais , très-proba- 
blement notre furprife feroit muettes non-feu- 
lement parce qu'el'e feroit extrême ; mais fur- 
tout parce que nous manquerions de termes 
pour exprimer ce qui s'offriroit à notre vue. 
Nous ferions à peu près dans le cas d'un Homme 
qui feroit tranfporté dans le Monde de Vénus: 
quand cet Homme poiféderoit tout le Didion- 
naire Encyclopédique , il eiï bien probable qu'il 
feroit encore dans l'impuiflance de décrire ce 
qu'il découvriroit dans ce Monde - là. 

Que feroit-ce enfin, fi I'Intelligence quç 
je fuppofe nous dévoiloit en même tems tous 
les rapports fecrets du Corps auparavant invi- 
fible de l'Animal avec fon Corps groifier , 8c s'il 
nous manifeftoit encore tous les rapports du 
premier avec Tétat futur de notre Monde ! La 
tête d'un Moucheron deviendr(>it ainfi pour nous 
une BibUotht^(iue où nous linons inÊniment plus 



PHILOSOP HIH UE, Part XII f 

ie chofes & de chofes incomparablement plus 
intéretTantes & plus relevées que tout ce que 
renferment les plus riches Colledlions de Philcu 
fophie Se d'Hiftoire naturelle. 



CHAPITRE IL 

Confidératioyis générales Jur limperfeBion 
des connoijjances humâmes, 

Uejîexions au fujet de ms Bibliothèques & d^ 
nos Encyclopédies. 



Uand je confidere que le lieu que noug 
OLCupons n'efl: qu'un point dans PEfpace ; que 
notre Vie n'cft qu'un inftant dans la Durée j 
quand je réfléchis profondément fur les bornes 
étroites de nos Facultés , fur l'imperfedion de 
nos Méthodes & de nos Inftrumens , fur la len- 
teur de nos mouvemens & de toutes les opéra- 
tions foit de notre Corps , foit de notre Efprit , 
fur la petiteflTc , le Heu ou Péloignement d'un 
nombre prefqu'infini d'objets qui iont ainfi 
hois de la portée de nos Sens & de nos meil- 



^ FAI I:N G E^ N F S l E 

leurs Inflrumens j Tur la nature, la multiplicité 
& la complication des rapports qui lient tous 
ces Objets j quand, dis-je , je réfléchis profon- 
dément fur toutes ces Chofes & fur une niuU 
titude d'autres Choies qui en dépendent 5 je ne 
puis m'empècher de penfer que ce Monde que 
îious habitons n'a pas été fait principalement 
pour nous, li me paroit plus philofophique de. 
préfumer que notre Terre eft un Livre que le 
GRAND tTRE a donné à lire à des Intelli- 
gences qui nous fort fort fupérieures, & oii_ 
elles étudieiVc à fond les Traits infiniment mul- 
tipliés & variés de fon ADORABLE SAGESSE. 
Je coj'ç^ois qu'il ell d'autres Intelligences 
bernicr.up plus élevées qui poiicJent à fond des 
Livres incomparablement plus étendus «Se plus 
difficiles, & dont celui-là n'ed qu'une pa^eou^ 
plutôt Kiw paragraphe. 

: JE; n'entreprendrai pas ici de montrer en dé- 
tail combien nos? Connoiirdnces de tout genre, 
font iniparfiifes : ce feiôit la matière duntrè^- 
grand Ouvrage & d'un Ouvrage trop au-delTus 
dç tiKS forces. Tl fuffiroit , ce me fcmbîe , pour, 
fe eoiiVciincre de l'extrême imperfection de toutes 
n(?^., Sciences & de tous nos Arts de parcourir 
cc^'ïVaftes Compilations qu'on publie de tems 
çuiteno^' fous les divçrs Titres de Bibliothèques:, 



PHlLOSaPHTQ^VE. Part. XI L \ 

de Di&ionnaires , d'Encyclopédie , &c. On. n'i- 
maginera pas, fans doute, que des Ouvrages 
fi volumineux ne foient pleins que de vérités , 
mais on ptiifera qu'ils contiennent ave.çje petit 
nombre de nos ConnoilTances ceiia!nès""& de 
nos Connoifliuices probables , le grand nombre 
des opinions & des rêves de tous ks tems Se 
de tous les lieux. Si quelque chofe peut faire 
pardonner aux Auteurs d'avoir confacré â^j^ 
leurs Recueils ces favantes chimères , q'eii: 'l.i 
cop.fidération qu'elles pcuventfçrvir à PHiftoire 
de TEfprit humain. Il nous manque un Bili^n 
exadl de nos ConnoiiTances: le Livre qui. le 
donneroît feroit le plus préciiDux de tous les 
Livres j il feroit auiîi le plus difficile à exéçmer. 
Il faut une prodigieufe jufteiîe d'Efprit pour 
donner à chaque chofe fon jufte prix, & fur- 
tout pour apprécier les probabilités en towt 
genre. 






A4 



PALIVaiË^VE' s I B 



CHAPITRE III. 

Divers traits de Pimperfe&ion de nos 
connoijfances. 

Les Forces :les Elémens : (r^c. 



Es Corps agiflent les uns fur les autres 
par différentes Forces. Ces Forces ne nous font 
connues que par quelques-uns de leurs effets. 
Le Phyfîcien obferve ces effets & le Mathéma- 
ticien les calcule j mais ni Tun ni l'autre ne con- 
îioiffent le moins du mende les Caufes qui opè- 
rent ces effets. 

. Le Phyficien obferve une infinité de mou- 
vemens dans la Nature : il connoît les Loix gé- 
nérales du mouvement j il connoît encore les 
Loix particulières des mouvemens de certains 
Corps : le Mathématicien élevé fur ces Loix des 
Théories qui embralTent depuis les molécules 
de l'Air ou de la Lumière jufqu'à Saturne & 
fci, Lunes. Mais ni le Phylicien ni le Mathé- 
maticien ne favent le moins du monde ce que 
ÎG mouvement eil eu foi. 



THILOSOrniHVE. Tan. Xil. 9 

Il n'eft pas doutoux que le Magnétifimc , 
FEledricité , Ja Chaleur ne tiennent à des flui- 
des très-fubtils : une foule de faits nous aifu- 
renc de Texiftence de ces fluides & nous en dé- 
couvrent les Loix : une multitude d'expériences 
nous en manifcftent les opérations & les jeux 
divers 5 & pourtant que connoilFons-nous de la 
nature intime de ces Fluides ? rien du tout. 

Nous favons que les Cerps font formés d'E- 
léniens ou de Particules primitives : nous fa- 
vons encore qu'il eft dilTérens ordres d'Elémens: 
nous favons enfin, au moins par le raifonne- 
ment , que de la nature , de l'arrangement ou 
de la combinaifon des Elémens réfultent les di- 
vers Compofés dont les Nomenclatures nous 
donnent le faftueux Catalogue: mais, que cun- 
jioiiîbns-nous de la nature intime des Elémens, 
de leur arrangement ou de leurs combmaiibns? 
rien du tout. 






ïo F J L I N G E' N È' s ï £ 

C ÎI A P î T R E IV. 

Aiitrss traits de rîmpeyfe&ioji de nos Conmif^ 
Jhices. 

tes mixtes que le Cbymijh tente \de décontpofer 

les recherchas du Phyficien fur la Lumière , 
l'Air, nau, ^6-: 

PAnatomie des Fiantes ^ des Animaux, 



Uelle n'efl: donc point Timperfedion de 
nùL> Connolifànces fur les Compofés , tandis que 
nous ignorons profontiémenî; le fecret de leur 
formation/ Le Cliymifte fe vanteroit-il de le 
connoitre ? il croit décompofer les mixtes ; il 
ne fait que les divifer grofficrement : il démolit: 
un Bâtiment , & nous montre un tas de ruines. A- 
t-il percé jufqucs dans Tintérieur, dans lafubftan- 
ce même de ces xMatériauxentiuIés ? Et combien 
de ces Matériaux qui échappent à fes Sens iSc à fes 
Inftrumens ! Combien en elr-il qu'il mécon- 
nolt entièrement parce qu'ils font trop déguiiés!; 

On a dilléqué les Plantes , les Animaux , & 
fi l'on veut , ia Lumière : on a analyfé l'Air ; 
en connoiiraii^-noiis mieux la ihudure intimi^ 



PIIILOSOPHIQ^UE. l'art. XIL ji 

des Plantes & des Animaux ? En favons-nou3 
mieux ce qu'un globule de Lumière , une mo-« 
iécule d'Air lonc en eux-mêmes 'i en poirédons- 
nous mieux le véritable fecret delà compoficion 
d'un rayon lolaire ? le plus habile Phyficîeii 
pourroit-il nous dire précifémerit; pourquoi un 
rayon rouge cil moins refrangiblc qu'un rayon 
violet i* pourroit-il nous dire encore comment; 
les fepc rayons colorés Te réuniiîent pour For- 
mer un rayon principal ? pourroit-il nous dire 
enfin , quel cil: le Principe de cettQ prndi^ieufc 
célérité de la Lumière , qui lui fait parcourir 
plus de trente-quatre millions de lieues en fept 
ou huit minutes? Et combien de quciiions par- 
ticulières qui font enveloppées dans ces quei- 
tions générales ,& que la Phyfiquc moderne ne 
réfout point î 

L'excellent Analyfte de l'Air [ i ) connoil- 
foit-il mieux le fond de la méchanique de ce 
Fluide que le grand Analyfte de la Lumière ne 
connoilîbit le fecret delà compofition d'un rayon 
coloré ? Si on avoit demandé à ce profond Ana- 
lyse de l'Air comment font faites les particules 
intégrantes de ce fluide>d'où lui vient ce pro- 
digieux relfort, comment il perd fou élafticité, 

( î ) Le célèbre Hal£S : A^iaîyfe de l'aîu 



commenç il la recouvre, comment il tranfmfè 
tous les tons ? que penfe-t-on qu'il auroit ré- 
pondu à toutes ces queftions? 

Interrogez cet excellent Phyficien [ a ] qui 
sVfl plu à approfondir la formation de la Glace , 
& à étudier les jeux de la Nature dans ce phé- 
nomène Cl commun & (î intéreflant : demaii- 
dez-lui G fes profondes recherches lui ont dé- 
couvert le véritable fecret de cette formation, 
& s'il fait précifément pourquoi les filets de 
la Glace tendent à s'afTembler fous un angle 
de ^o degrés? Il vous répondra modcftemciit 
qu'il n'a Jà-delfus que de pures conjectures , 
&; que cette tendance finguiiere dépend , fans 
doute , Je la JiruBurg intime des particules in- 
tégrantes de l'Eau ^ de la Matière éthérée élajii'» 
que qui les pénètre. Il finira par vous dire , qu'il 
fait profeflion d'ignorer comment eft faite une 
molécule d'Eau ou une paiticule d'Ether. Lat 
Phyfique moderne, cette Phyfiquc qui nous 
paroît fi peifeétionnée , ne peut donc pas même 
nous apprendre comment fe forme un fimple 
filet de Glace ni comment deux de ces filets^ 
fe réuniffent fous un certain angle. Nous ap- 

C 2 ] M. 4e Mairan : Difntation fur lit Glace. P^J^ 
1749. Chap. XII , Fa^. 178* 



PHI LOSOPHI^UE. Part. XlL 15 

|>rend-ellc mieux comment fe forme un Selr, 
un Cryftal ? 

Les Malpighi, îcs GrewJcs Swammer- 
DAM, les MoRGAGNi, îes Haller ne nous 
ont montré que la première fuperncie des Plan^ 
îes & des Animaux ; & cette fuperficie exi- 
geoit pourtant tous les talens & toute la 
fagacité de ces grands Maîtres pour être bien 
¥ue ; qiielle intelligence, quelle capacité , quels 
moyens leroient donc nécelFaires pour atteindre 
à la féconde fuperficie î & ce ne feroit encore 
qu'une fuperficie ! Nous autres Anarmnifies , ^u 
foit avec autant d'efprit que de vérité un des 
meilleurs S.crutateurs de la Nature j ( 3 ) nous 
fommes comme les Crocheteurs de Paris , qui en 
€OWioiJpnt toutes les rues jufqiCaux plus petites 
Çf? aux plus écartées j rnais qui ne favent pas es 
qui fe pajje dans les Maifons. 

Cet habile homme avoit raifon : l'Anato- 
mille voit des vaiifeaux , des nerfs , des glandes, 
des mu (clés , des vifceres , &c. & il ne fait 
pas feulement comment eft faite une fimple 

( 3 ) M. Mer y : Eloge de cet Académicien; Oeuvres de 
FoNTENELLK} ToKi. VI, Pag. 175 & i'/^ dd VEdiu de. 
PtiriSj 1742, 



fibre/ A force de recherches & d'expériences il 
parvient à s'aflTurer de l'exiftence d'une Puiflance 
invifible qui anime tout le fyfiènie mufculairc >• 
il nomme cette Puiilancc V Irritabilité y il fait que 
c'eft par elle que la fibre mufculaire le contrade,- 
8i c'cll là tout ce qu'il en cr>nnoît de certain,^ 
Il ignore donc aufTi profondément ce que cette 
Puiirance cil en foi , que l'Aflronome ignore 
ce que TAttraclion dï en elle-iiiême. 

Demandez au plus favant des Anatomitles 
s'il fait précifément comment s'opèrent les fé- 
crétior.s? comment lont faits les organes qui 
les exécutent? comment fe forme un globule 
de fang , une goutte de bile , de lait ou de 
lymphe ? Si cet Anatomitle eit auffi modeile que 
favant, il répondra par un je n'en fais rien. 
Lui demanderez- vous après cela , s'il fait ee 
que font proprement les efprits-animaux '{ quelle 
eft la {Irudure intime des organes qui les pré- 
parent ou qui les filtrent? commen-t ils font 
préparés ou filtrés ? comment ils agiifent ? com- 
ment font coniiruîts les canaux infininient dé- 
liés qui les condun'ent aux diiiérentes parties 
du Corps? comment ils y font conduits avec 
tant de célérité , de juReife & de force ? à 
toutes ces queltions Cs. à mille autres femblables 



PHILO SOPHIUUE, Part XIL ïç 

îe fage Anatomift-j rcpondroit encore par un 
je w'ew fais rien. 

<XuoN y prenne garde néanmoins; un Corps 
organifé quel coiique cft un Syftcme dont toutes 
es pièces font Ci étroitement erichainées en- 
tr'elles, que l'ignorance abfohie fur la p'us petite 
pi ece doit nécelfairement répandre de i'obfcurité 
fur tout le S3'ftême. Par une confcquence na- 
turelle de ce principe , 11 nous connoiiîions à 
fond comment eft faite une fimple fibre j com- 
ment cette fibre fe nourrit; comment elles'af- 
fimile ou s'incorpore les molécules alimentaires, 
commerit elle croit par cette incorporation; fi, 
dis je , nous poifédions à fond cela , nous con- 
noitrions comment le Corps entier fe nourrit, 
croît ou végète , & nous refondrions facilement 
une foule de problêmes anatomiques. 

C'est ainfi que l'obfcurité impénétrable qui 
enveloppe les Elémens des Corps (e répand iiir 
t(mte la Nature, & ne nous la laiife voir que 
c:immc une ^rrande Enigme dont les Pliilofo- 
phes cherchent vainement le mot depuis trois 
mille ans. 



i6 P A L I N G E" 2s^ E' S I B 

CHAPITRE V. 

f j^utre trait fw le même fiijet : 

rVnmt *de fAme ê? ^^t. Corps, 



E 



T que dirai- je du plus profond de tous les 
myfteres que renferme la Création terreftre , 
rUnion de l'Ame & du Corps! Quefavons-nous 
de certain fur cette Union li étonnante ? deux 
petits faits , dont , à ia vérité , nous déduifons 
bien des conféquences , mais qui ne nous éclai- 
rent point du tout fur le comment de la chofe- 
Nous favons , à n'en pouvoir douter , qu'à Toc- 
cafion du 'mouvement d'un certain nerf l'Ame 
a une certaine fenfation. Nous favons encore 
très-certainement qu'à l'occafion d'une' certaine 
fenfation l'x^me a une certaine volition qui efi 
accompagnée d'un certain mouvement dans une 
ou plulieurs parties de fon Corps. Mais, fa- 
vons-nous tr^nt foit peu comment l'ébranlement 
d'un certain nerf fait naître ou occafione dans 
TAme une certaine fenfation , & comment à 
l'occaiion d'une certaine volition il s'excite un. 
certain mouvement dans une ou plufienrs parties 

dû 



FHILOSOV KfiQ^VE. .Part, XIL iy 

du Corps? L'Ame, toujours préfente à fou 
Corps , ne faio pas le moias du monde com- 
ment elle lui elt préfente. Elle a un fentimenc 
très- clair de fon exillencc ou de fon Moi ; elle 
lait très-bien ce qu'elle n'eft pas, & ignore 
profondément ce qu'elle eft. Elle voit , entend, 
goûte, palpe, meut, & n'a pas la plus légère 
connoilfance du fecret de toutes ces opérations. 
Elle ne connoit pas mieux ce Cerveau fur le- 
quel elle opère ou paroit opérer , qu'elle ne con- 
iioît le fond de fon Etre. Tout ce qu'elle voit , 
entend, goûte palpe , lui paroît hors d'elle, & 
un raifonnement très - fim pie la convainc que 
toutcela fe paffe en elle. Les Génies puilTans 
qui ont tenté dans ces derniers tems de péné- 
trer ce myftere , nous ont étonnés par la fin- 
guîarité ou la hardieife de leurs inventions & 
lae nous ont point du tout iallruits. 




Terne XVI. B 



CHAPITRE VI. 

Ly/perfe&ion de nos Comioiffanaes fur la finiBiire 
£f? les révoiiitiQus de notre Globe, 



V, 



OiLA dcja bien ties traits frappans de notre 
ignorance: combien d'antres traits poAirrois-je 
c\\ rairembler qui ne paroitroient pas moins 
frappans î Ce Globe que nous habitons , fur 
lequel nous voyageons ou plutôt nous ramponsj 
ce Globe dont nous décrivons fi pompeufement 
la fuperficie , & dans lequel nous pratiquons 
avec le doigt de petits trous, qu'il nous plaît 
d'appeller de p-ofoiuîss mhies \ ce globe fur lequel 
s'élèvent qà èk la de petites excroiifances que 
nous non? mon s des Moyjtagnes , dont à force de 
Trigonométrie nous avons la gloire de mefurer 
rélévation , & dont après bien des travaux nous 
parveiAons à détacher quelques petits grains ou 
fragmens que nous nommons denormes blocs 
de pierre ; ce Globe dont nous déterminons avec; 
tant de précifion la figure, les dimenfions, le 
lieu, les mouvemens , & fur lequel nous faifons 
tant 8c i^Q Ci. belles recherches; ce Globe, dis- 
je 5 dont nous modiâous h furface de mille & 



I 



y 

PBÏL OSÛP Hl^ XÎÉ. Part "fij. i^' 

lîiille manières , & que nous crevons bonne-^ 
ment être fait tout exprés poar nous , le coït- 
iloûroii^-noijs mieux: qne Tes principaîes Produc- 
tions ? Avons nous percé jufques dans Tes en- 
traiiîes ? n^os fommes nous promenés autour de' 
fon Centre? avons-nous pénétré dans ce Centre 
même? pouvons-nous dire ce qu'il renferme ? 
favons - nous où réfide ce fonà permanent d'à 
chaleur, inhérent à h Terre, indépendant dâ 
Tadlon du Soleil, & qui prévient rengoîirdiife^ 
ment général? nom fommes - nous introduits 
dans les Laboratoires de la Nature ? Tavons- 
nous furprife dans le travail ? avons - nous dé- 
couvert comment elje forme les Métaux , [es 
Minéraux, les Pierres précicufes ? favons nous 
comnîent elle prépara ces matières inflammables , 
dont l'embrafement plus ou moins fubit ébranle 
prefque en un inirant de fi grands Coiuinens P 
Toutes ces chofcs & une iijinité d'autres qui 
en font des dépendances naturelles demeurent 
enfeveiies pour nous dans une nuit impénétra- 
ble, & à peine connoiirôns nous i'épiderme t?e 
notre Globe; 

Nous voyons très-bien que cet ép.idc*me cfï 
cnmpofé de coïiches à p'eu près parallcfes , d^ 
diiférens grains, tantôt horifontales & tantôt 
p!us ou moins inclinées à rhorifun. Ncu;. par- 

B z 



^ P A L I N G E^ N J^'S I E 

venons aâfez facilement à dénombrer celles de 
ces couches qui font à notre portée , à les ca- 
radtérifer, à les mefurer, à décrire, au moins 
de gros en gros , les diverfes Productions qu'el- 
les renferment , à alEgner Torigine de quelques- 
unes: mais eit-ce là oonnoître l'épiderme de 
notre Globe ? découvrons-nous tout cet épider- 
me ? ce que nous en découvrons n'eft au plus 
que la première pellicule qui eft formée de ces 
couches que nous décrivons & que nous dé- 
nombrons avec tant de complaifancc & de détail. 

Savons-nous néanmoins comment ces diver- 
fes couches entêté formées? fommes-nous en 
état d'affigner précifément les tems, la manière, 
les progrès & toutes les circonliances de leui: 
formation? fommes-nous parvenus à nous dé- 
montrer à nous-mêmes la véritable origine de 
ces grands amas de Coquillages & d'autres Corps 
marins qu'on rencontre Ci fréquemment dans 
ces couches ? avons-nous fur ces Objets inté- 
reflans plus que des conjectures? Ces conjec- 
tures ne fe contredifent-elles point les unes les 
autres ? ne contredifeht-elles point les faits ? 

Mats , pourquoi m'arrètêrois - je plus long- 
ièems à montrer combien nos connoiflances fur 



THILOSOPHI^TJE, Part Xlr. zt 

la flrudure de notre Globe font imparfaites.'^ à 
quoi bon infifter davantage fur ces menus dé- 
tails <Sc fur cent autres de même genre ? avons- 
nous la moindre connoiffance de ce qu'étoit notre 
Globe avant cette révolution qui lui a fait revê- 
tir la forme que nous lui voyons aujourd'hui? 
(l) Savons-nous ce qu'étoit ce Cahos qui a pré- 
cédé la naiifance ou plutôt la renaiflance des 
Chofes ? que dirai - je enfin ? . . . connoilTons- 
nous les rapports fecrets qui lient l'ordonnance 
de notre Globe à ce grand fyftême aftronorai- 
que dont il fait partie ? 

( t) Confirttez Ja Part, vi de cet Ecrit. 




B3 



CHAPITRE V 1 1. 

Impeyfeiïion de nos Connoîjfances fur le Monde 
microJlvj)iqiie. 

^ E le diTois ailleurs j il eft un Monde des In- 
Vilibles; je n'entends pas par ce mot le Monde 
des Efpiits : j'entends cet AOemblage d'Etres 
orgaaifés que leur eitroyable petiteH'e met hors 
idc la portée de nos Sens & de nos Inftrumens 
les plus, parfaits. Si on fuppofoit que l'Anima'- 
cule 27 millions de fois plus petit qu'un Ciroii 
efi le dernier terme de notre vue microfcopique, 
]e dirois, qu'ici fercwcnc les limites du Mondo 
vilible. Mais où cil le Philoîophe qui ne con- 
îjoive très - bien que cet Animalcule peut être 
ime Baleine pour beaucoup rie ces Etres qui 
habitent ie Monde des Invifiblcs ? 

Je ne veux pas néanmoins écrafer l'Imagina- 
tion fous le poi;is immcnfe de cette forte d'In- 
fini : je ne veux que perfuader à la raifon des 
icliolesquî ioiu faites uniquement pour elle. Pou- 
vons-nous dire que nous connoiilions TAnimalcu- 
le dont ils'.igit? nous iavons qu'il exifte j nous 
gyojîs ap^çrça quelques-uns de les mouvemen§| 



pniLOBOPHIUXJE, Tart XJT. «J 

il nous onc paru fpontanés , & c'efl: à quoi Te 
réduit toute notre ccnnoiirance. Mais nous a-t» 
il été donné de découvrir les divers refTorts qui 
font mouvoir cet Atome vivant ? pouvons-nous 
percer dans les abîmes de Ton organifation 5 con- 
templer à nud le fyitème entier de les vaiiieaux , 
de les ncrEs , de Tes viiceres , &c 'i Cet Animalcule 
fe propage i pouvons-nous afFigncr au jude le rap- 
port de la grandeur à celle de fes Petits? que dis- 
je! connoiilUns-nous les proportions f us lefquel- 
îes ces Petits exilloient lors que l'Animalcule iui- 
fnème ne faifoit que de naître ? Et que fera-cc en- 
core que cette petiteiTe déjà fi prodîgieufe , quancj 
nous voudrons remonter plus haut dans l'origine 
de cette Eipece d'Animalcules ! N'oublions ponit 
fur-tout qu'elle tient encore au Monde vilible-, 
puifque nous pouvons au moins Tappercevoir à 
Paide ai nos cieilleurs Microfcopes : que pen- 
ferons nous donc de ces Efpeces incomparable- 
ment plus dégriidées <Sc à l'égard deiquelies celle- 
ci ell UiiQ Baleine r* 

Ces réflexions me rappellent n^rtcment à ces ^ 
Germes donc tous les Etres organifés tirent leur 
origine, & qui compolenc la Pattie la plus confi- 
dérable de ce î^londe d'infiniment petits, qui 
ne peut - être apperqu que par les ye^x de la 
Raifon. Si les faits les mieux con'llatés , fi \$%-. 

B.4 



S4. PALl-NGh^^FSlE 

ynifonnemens le« plus logiques concourent à 
établir une préforniation organique ; il faut que 
les Etres vivans aient exifté dès le commence- 
nient des Chofes , ou il faudroit dire , qu'il y a 
eu un tems dans lequel rien d'orgauifé n'étoit , 
&: qu'il efl: venu un tems où quelque chofe d'or- 
^anilë a commencé d'être par la vertu d'une 
certaine méchanique à nous inconnue. 

Je ne reviendrai plus à combattre ces hypo- 
tliefes purement méchaniques qu'on a imaginées 
pour eliayer de rendre raifon de la première 
origine des Êtres vivans i le Ledleur judicieux 
conviendra fans peine que les décifions les plus 
claires & les plus multipliées de la Nature ne leur 
font point favorables, (i) 

Mais ces Germes que nous préférons d'ad- 
mettre, ces Germes qui doivent être aufîi an- 
ciens que l'Univers 5 [2] ces Germes où l'Orga- 
nique va s'abimer dans une Ç\ épouvantable pe- 
titefTe; ces Germes , dis- je , les connoiffons-nous 

(" î ) Je renvoie ici an Tableau des ConJiAérations , XIII ^ 
XIV, XV, XVI, XVIII , & à la Partie ix de cette Palitu 
généfie. 

C2)ConfiiUezlaPart. VI de cet Ecrit. 



PHÎLOSOPHTP^UF, Fart. Xl/, 2^ 

tint foit peu ? Pouvons-nous décider s'ils ont 
été emboîtés originairement les uns dans les 
autres ou s'ils ont été diiTéminés à la naifTance 
du Monde dans toutes les parties de la Nature? 
S'il eft des raifons qui rendent l'emboîtement 
plus probable que la diifémination ; fi l'emboîte- 
nieiit eft;ialoi de la Nature, pouvons-nous dire que 
nous foyions faits pour contempler à découvert 
>ces divers ordres d'infinis , toujours décroifTans , 
abîmés les uns dans les autres , & qu'un déve- 
loppement plus ou moins lent tend continuelle- 
ment à rapprocher des frontières du Monde 
vifible ? Savons - nous comment s'opèrent les 
premiers accroiffemens de ces Points vivans & 
quelle eft la progreiîîon que fuivent ces accroif- 
femens dans les diiférens ordres de ces Points 
organiques ? 



&6 PJLlN^FNîrSIÊ 

CHAPITRE VIII. 

Conféquence générale : 

ppie U terre ri a pas été faite frincipaîement 
pour l'Hemmie, 

J E m'arrête ; j'en ai dit aflez pour le but que^ 
je m'étois propofé : maintenant je prie moii 
Ledeur de pefer toutes ces réflexions, d'anaiyfeK 
toutes ces queftions autant qu'il eu fera capable , 
& de me dire après cela s'il efi: probable que ce 
Monde ait été fait principalement pour nous ? 
Je veux néanmoins Tuppoler pour quelques mo- 
mens que nous fommes les principaux Objets 
de la Création terreftre. Dans cette fuppoiition, 
retranchons l'Homme de deiTus la Terre : il n'y 
a plus de Contemplateur des Oeuvres du Tout- 
Puissant : c'eft en vain qlie les trois Règnes 
étalent ces Tréfors de Sagesse & de Bonté 
que notre Contemplateur admiroit , «^ qui éle- 
voient fon Ame à la Source éternelle de 
toute Perrcclion. Les Animaux dans lefquels le 
fentiment cil; le plus développé, jouiiîent ,• il 
cft vrai , du bienfait de la Création 5 mais lU, 



PHILOSOPHIQUE. Part. XIL 27 

41C peuvent réfléchir fur ce bienfait & remonter 
à l'AuTtUR du bîenfait. Toute la Nature eft 
un Temple , & il xCy a plus d'Adorateur daws 
ce Temple : les Animaux , conime les Plantes , 
n'eu font que de purj» orncme,ns ; la Divinité 
y eft fans celfe préfente , & il ny a plus de 
Sacrificateur qui lui porte les hommages de 
toutes les Créatures, 

RÉTABLISSONS THarmonie terrep-e; refli- 
tuons à ia Clvàn'ie fon makre Chaînon , ren- 
dons THomme à notre Monde , & il s'y trou- 
vera des Yeux pour en contempler les beau- 
tés , un Cœur pour les fentir & une Bouche 
pour les célébrer. 

Mais, ces beautés que l'Homme peut conJ 
tcmpier & qu'il contemple daiis les fentimens 
profonds d'admiration , de refped & de grati- 
tude qu'elles lui infpirent , ne font que la plus 
petite partie de celles que notre Monde renfer- 
me. L'Homme n'habite que dans les Parvis les 
plus extérieurs de ce Temple où il adore le 
Grand - Etre. II ne lui eli: point permis de 
pénétrer dans le Sanduaire , bien moins encore 
dans le Suint des Saints. Que font néanmoins 
les beautés que renferment les Parvis , en com- 
^araifou de celle!» qui éclatent de toutes part^ 



z$ rJLINGîS'NrSIE 

dans le Sanduairé & fur-tout dans le Saint dc^ 
Saints ! Je puis dire , avec vérité , que l'Homme 
eft à l'égard de ces Parties fi cachées de la Créa- 
tion terreftre, ce que les Animaux font à l'é- 
gard des Parties qu'il lui eft permis de con- 
templer. 

Quoi donc! iin'7 aiiroit point de Spéculateur 
pour contempler les plus belles Parties de la 
Création terreftre , pour en admirer la magnifi- 
que ordonnance, pour en étudier les rapports 
divers, en faifir Tenfemble, la progrefîîon , la 
convergence & s'élever par cette échelle de mer- 
veilles jufqu'au Trône de Celui qui est ? 

Assurément notre Monde a été fait principale- 
ment pour des Iktelli©ences d'un Ordre très- 
élevo & dont les Facultés fublimes peuvent en 
embraiTcr l'Economie entière & les faire jouir 
de la Présence auguste de l'ÉTERNELo 
C'eft à de telles Intelligences qu'il a été don- 
ne de contempler les révolutions de notre Globe 
beaucoup mieux que nous ne contemplons dans 
i'Hiftoire les révolutions des Empires. Ce font 
ces Intelligences qui parcourent fans s'éga- 
rer les ténébreux Dédales de la Nature, & qui 
s'entoncant dans fes Abîmes les plus profonds . 
y puifent &ns c^^q de nouvelles vérités Se de 



PHILOSOPHIQ^UE. Part, Xîl. 29 

nouveaux motifs d'exalter les Perfections 
ADORABLES de TETRE DES ETRES. Tandis 
qu'un Leibnitz tente de deviner l'Harmonie 
Hniverfelle ou qu'un Haller elîaie de pénétrer 
les myfteres de l'organiiation , ces Intelli- 
gences fourient & ne voient dans ces grands 
Philofophes que des Hottentots doués de quel- 
ques talens qui tentenC de découvrir ie fecret 
d'une JM outre. 




(3o) 

■V; T^-z-. 7J-YT ^rr-ï^r— ;t«-;^ rr^ — , ''?. 






TREIZIEME PARTIE. 

SUITE 

D U 

MEME SUJET. 

■> ' "• I . ' ' '' • ' " ■' " ■ '■■ " '■■' -■* 

C H A P I T R E I. 

Eéjïexmis fur ce que PEfprit: htnnpàn peut 
oïL ne peut en matière de découvertes. 



A 



toutes les réSexions que j'ai prefeiitécs 
dans la Partie précédente , on m'objcdera , (lins 
doute , qu'il n'eft pas irnpofTible que Tlnteili- 
gcnce humaine fe pcrFedioi-ine alFcz dans la 
fuite des Ages pour percer enfin ces na^lleres 
qui nous paroifrent aujourd'hui impénétrabics. 



PHILOSOPHIj^UE, Part XîU. ^i 

On me renverra à ce que j'ai dit moî-mème dans 
les Lonfi dération s , ( i ) lorfque méditant fur 
les progrès de l'Efprit humain , je m'énoncois 
ainfi. " Voyez les progrès de la Phyfique «5c 
35 de THiftoire naturelle depuis la renailTance 
3, des Lettres 5 combien de vérités inconnues 
„ aux Anciens h de conféquences sdres à dé- 
„ duire de ces vérités î On ne fauroit dire quelles 
,3 font les bornes de Plntelligence humaine 
,3 en matière d'expérience & d'obfervation 5 
,3 parce qu'on ne lauroit dire ce que l'Efprit 
5, d'invention peut ou ne peut pas. L'Antiquité 
5, pouvoit-elle deviner l'Anneau de Saturne > 
„ les merveilles de l'Eledricité , celles de la 
„ Lumière, les Animalcules des infufions , &c. ? 
,3 L'mvention de quelques Inftrumens no.us a 
3, valu toutes ces vérités: & ne pourra-t-on 
„ pas un jour les perfedlionner 3 ces Inftru^ 
3, mens , & en inventer de nouveaux qui por- 
„ teront nos connoiflances fort au-delà du terme 
„ où nous les voyons aujourd'hui? j. 

Je répète encore à prdfent ce que je difois 
alors : je fuis même perfuadé que nous touchons 
à des découvertes dont nous ne faurions nous 
faire aucune idée & qui reculeront beaucoup 

( I ) Cor^s organ. Art. CCXI, 



3» V A L l y G E N tJ SIR 

les limites de nos Connoiilkiices aduelles. Qiie 
ne pouvons-nous pas nous promettre de ces 
Lunettes acromatiques qui exeicent depuis quel- 
que tems les plus favans Phyficiens & les plus 
habiles Artiftesî Combien d'autres Inftrumens 
lie pourra-t-on point perfedionner î Combien 
de nouvelles Machines , de nouveaux procédés, 
de nouvelles combinaifons ne pourra-t-on point 
inventer qui lailferont nos plus grands Phyfi- 
ciens bien loin derrière ceux qui auront le bon- 
heur de découvrir ces moyens nouveaux que 
nous ne foupqonnons pas même ! L'Antiquité 
pouvoit-elle mieux deviner nos Verres de toute 
efpece que les merveilles de tout genre qu'ils 
nous ont découvert ? pouvoit-elîe foupqonner 
ces Liftruraens de Méchanique & dé Chymie 
auxquels nous avons dû tant de vérités qui 
lui écoient inconnues ? pouvoit- elle deviner ce 
grand nombre de procédés & de combinaifons 
qui ont (i fort accru de nos jours la fomme de 
ces vérités r* Le tems n'étoit pas venu où rAit: 
d'obferver & d'expérimenter devoit éclairer le 
Monde & prendre la place de cette vaine Sco- 
îaftique qui dominoit trop dans ces Siècles de' 
ténèbres. 

Mais, combien de myfteres qu'il eft très- 
évident que nous ne parviendrons jamais ici- 
bas 



rniLOSOPHIQ^UE. Part, XÏÎL \i 

bas à pénétrer , parce qu'ils n'ont aucune pro- 
portion avec l'état préfent de nos Facultés î Je 
liois développer ma penfée par quelques exemples. 



u 



CHAPITRE IL 

Autre exemple de Pmperfe&ion de nos 
Comioijfances : 

la vraie ?iature de t Etendue matérielle. 
T 



N Corps quelconque eft un compofé de 
parties. Ces parties font elles-mêmes des com- 
pcfés de parties plus petites r celles-ci font for- 
mées de parties plus petites encore , & nous 
ignorons où cela fe termine. 

Il eft néanmoins très-certain qu'il y a un 
terme à cette dégradation. Nos Microfcopes ont 
prodigieufement multip'îé ici les termes ou les 
degrés j & nous concevons à merveille la poC- 
fibilité d'une beaucoup plus grande perFedioii 
de ces Inftrumens , & par là un accroiifement 
très-confidérable dans le nombre des termes ou 
des degi'és dont nous parlons. 

lom, XV L C 



^4 PALINGFNrSIE 

Supposons maintenant que nos Microfcopcs 
aient acquis toute la perfedion qu'iis peuvent 
recevoir : en verrions - nous mieux ces derniers 
Elémens dans iefquels tous les Corps vont en- 
fin fe refondre? N'eftil pas apparent que ces 
Elémens doivent être des Subftane'^s iîmples , 
& des Subftances iîmples peuvent-elles jamais 
devenir l'objet de notre connoilîance intuitive? 

Quand on dit que les Corps font formés 
d'Atomes infécables , dit-on plus que des mots ? 
car lorfqu'il s'agit de rendre raifon de l'Eten- 
due matérielle, eft-il permis en bonne Philo- 
fophie de fe borner à des Atomes ? ces Atomes 
ne font-ils pas eux-mêmes de l'étendue maté- 
rielle? la raifon de cette étendue feroit donc 
ainfî dans l'étendue 5 ce qui n'expliqueroit rien 
du tout. 

Et ne feroit-ce pas choquer autant la bonne 
Philofophie que de foutenir que Dieu a créé 
des Atomes infécables dont II a formé les corps ? 
Puifque DiEV n'a pu adualifer que ce qui 
étoit pofTibîe ; il faudroit donc toujours rendre 
raifon pourquoi l'Etendue matérielle étoit pot 
fible. 

Si l'on prend la peine de méditer ces pria- 



PHILOSOPHIi^UE. Part XTïL ^ç^ 

cipes généraux, ne fera t-on point t-^nté de croire 
avec l'Inventeur des Bimeufes Monades^ que 
TEtendue mutérielle n'eft qu'un pur phétiomene, 
une fimple apparence relative à notre manière 
d'appercevoii ? ^ 

Il s'enfuivroit ainfi de ces Principes , que 
nous ne fommes point faits pour appercevoir 
les Corps tels qu'ils font en eux-mêmes ou dans 
leur réalité. Si nous pouvions poulfer Tanalyfe 
'jufqu'aux Elemens premiers, le phénomène de 
l'Etendue difparoîtroit entièrement pour nous 
& nous n'appercevrions plus que des Etres fim- 
ples, fi des Etres fimples peuvent être apperqus. 

Toute la Nature ne feroit donc pour nous 
qu'un grand & magnifique phénomène , un jeu 
admirable d'Optique , un Syftème régulier d'ap- 
parences 5 car ces apparences feroient détermi- 
nées par les Loix les plus fages, & ce feroit 
uniquement ces Loix qu'il nous feroit donné 
de connoître <& fur lefquelles nous formerions 
ces belles Théories qui co'^ftituert le fond le 
plus précieux de nos ConnoiiTances naturelles (i) 

( I ) tt J'ÉBAUCHOïs ici le Syftême de Lçibnitz fur les 
Monades, contre lequel les EuLER & les T.ambert ont 
tlevé des obieftions très-fortes qui n'empêchent pas d'admirej: 
le Ge'nie auffi original que profond de l'Inrenteur. 

C !Z 



Ce qu'il y a au moins de plus évident , c'effi 
que nous n'appercevons que les derniers réfuU 
tats des premiers Principes. Tout ce qui eftau- 
ddà de ces réfultats cft couvert des plus cpaifTes 
ténèbres. Il nous eft permis de contempler les 
Décorations ; mais la vue des Machines nous 
eft interdite» 



Mam 



CHAPITRE III. 

Autres exemples de l imper fe&ion de nos 
Connoijfances : 

les Particules élémentaires des Compofés , &c. 



s 



Ans remonter néanmoins aux Principes 
premiers des Corps , à ces Principes qu'on 
peut nommer métapbyfiqiies , je me bornerai 
à demander , (1 nous pouvons efpérer de dé- 
couvrir jamais à l'aide de nos meilleurs Ver- 
tes les particules primitives ou les Elémens 
phyfiques de ces Compofés y que nous jugeons 
les plus fîmples ou les plus homogènes. Ver- 
rons-nous jamais au Microfcope les particules 
élémentaires d'une molécule de Terre , d'un, 
grain de Sel , d'une lamelle d'Or , d'une goutte 



PHILOSOPHIQUE. Part XIII 37 

«I^Eau , &c. ? Parviendrons-nous jamais à obfer- 
ver auffi dillindement la forme , les propor- 
tions, l'arrangement & les combinaifons diver- 
fes de ces Particules élémentaires , que nous 
obfervons les Compofés qui en font les der- 
niers réfultats. 

Je le demande encore 5 parviendrons- nous 
jamais à contempler les Particules conftituantes 
de ces Fluides qui font les principaux Agens 
de la Nature? nos Inftrumens feront -ils un 
jour aflez perfedionnés pour nous dévoiler le fe* 
cret de la compofition du Fluide magnétique , du 
Fluide éledrique , de l'Air , du Feu élémentai- 
re ? La Lumière , qui joue un Ci grand rôle dans 
notre Monde , Se fans la^quelle il exilteroit à 
peine pour nous ; la Lumière , qui pénétre 
intimement tous les Corps & qui s'unit pro- 
bablement à leurs particules intégrantes j la 
Lumière qui met notre Ame en commerce avec 
toute la Nature j cette Lumière , dis-je , qui 
nous éclaire fans celfe , la verrons-nous jamais 
elle même ? nous fera-t-il jamais acccordé ici 
bas de découvrir les particules intégrantes d'un 
rayon rouge & d'appercevoir ce qui les diftin- 
gue de celles d'un rayon violet ? Contemplerons- 
nous jamais ici-bas les jeux variés de la Lu- 
Oiierc comme nous contemplons ceux d'une 



5S palîngfnPsie 

gerbe d'eau ou d'une cafcade ? Qui ne fent 
poit't que pour voir la Lumière elle-même, il 
faudroit qu'il exiftàt un Fluide qui fît à fon 
égard ce qu'el e fait à l'égard des Corps grof- 
fiers quand elle nous les rend vifibles ? 'Il ne 
fuffiroit pas même qu'il exiftât un tel Fluide; 
il faudroit encore que nous euflions des orga- 
nes qui lui fuifent appropriés & qui fuf- 
fent allez fenfiies pour nous en tranfmettre 
les impreffionsj caries Êbres les plus délicates 
de noue œil feroienr à fégard de ce Fluide 
d'énormes cables qui n'en fentiroient pas le 
moins du monde l'adion. 

Pour que nous appercevions les Objets, il 
ne iuffit point qu'ils nous réfléchilTent la Lu- 
mière ; il faut encore qu'ils nous la réfléchie, 
fent en alTez grande quantité our faire fur 
nos yeux une imprelîion fenfible. Nos verres 
en ralTemblant un plus grand nombre de rayons 
& en les railemblant feus un certain angle ,• 
fuppléent jufqu'à un certain point à la foi- 
blefle de notre vue. Mais , s'il exifte des Corps 
d'une fi effroyable petitelîe qu'ils ne puilTent 
réfléchir à la fois qu'un feul rayon , comment 
les Microfcopes les plus parfaits pourroient - ilsr 
nous les faire découvrir? 



THlLOSOPHiaVE. Part XIII. Yj, 

Telle eft apparemment la raifon pourquoi 
les Particules primitives oii élémentatres des 
Corapofés nous demeureront toujours inconnues 
ici-bas. Telles font les bornes naturelles , qui 
ont été prefcrites dans ce Monde à notre Con- 
noiflancc intuitive , & au^tîelà defqueUes le rai- 
sonnement tenteroie vainement de percer. 



CHAPITRE IV. 

Borîies naturelles affignées à notre Faculté ds 
connoHre , & qtù réfultent de notre Confii" 
tution ^h;^fique. 

JLi/V foiblelTe ou plutôt la groffiéreté de nos 
Sens & les impe fedions néceflaires de nos Inf- 
trumens ne font pas les feules bornes natu- 
relles qui aient été prefcrites fur la Terre à no- 
tre Connoiflance intuitive. Notre Conftitution 
phyfique en renferme d'autres qu'il ne nous 
eft pas plus permis de franchir. Je m'explique. 

Je difois (i) que l'intérieur de notre Globe 
[I] Veyez le Chap. Vide la Partie XII. 

C4 



4«> PALINGJE^T^E'SIE 

ne nous efi: point ou prefque point connu» 
& je l'ai aiTez fait fentir. Quand il y auroit 
quelque part une large route qui conduiroit dans 
fes entrailles les plus profondes & jufques dans 
fon Centre , pourrions - nous profiter de cette 
route & y pénétrer un peu profondément pour 
y étudier à notre aife la ftrudlare interne 
de ce Globe ? Refpirerions-nous librement à 
une lieue de profondeur, & ne ferions nous 
pas étouffés fî nous entreprenions de pouffer 
un peu plus loin f Se que feroit cette profon- 
deur relativement au rayon entier ? une quin- 
ze-centième. Nos poumons ayant été conftruits 
fur des rapports déterminés à une certaine 
denfité de Tair 5 nous fommes néceffairement 
renfermés dans les limites de cette denfité , 
& ces limitas font fort étroites. 

Il ne nous eft donc pas plus poflible de con- 
noitre l'intérieur de notre Pianete , qu'il ne nous 
l'eft de connoître à fond l'intérieur de la moin- 
dre des Productions qui couvrent fa fur Face. 
Nous rencontrons par -tout des Abîmes, & 
nous ignojrons quels font les plus profonds : 
nous ne pouvons pas plus fonder le Ciron 
que le Globe de la Terre. Ofercns-nous pré- 
fumer encore que nous fomm'S les premiers 
Objets de la Création terreftre ? 



PHILOSOPHIQUE. Part. XUL 41 



CHAPITRE V. 

Iiiiperfecîion de nos Connoijjimces fur le Mo:: Je 
moral : 



exemple pris de PHiJîoire moderne. 



No„ 



S contemplons dans l'Hiftoire la naid 
fance , l'élévation & la chute de ces anciens 
Empires qui n'exiftent plus que dans ces Mo- 
numens qu'elle nous conferve : nous nous 
pîaifons à fuivre afîidument dans des Feuilles 
hebdomaires les divers changemens qui furviea- 
nent aux dirferens Etats qui partagent notre 
Europe : nous goûtons un fecret plaifir à ob Ter- 
ver du fond de notre Cabinet les intrigues des 
Cours, les négociations des Miniftres, les mar- 
ches des Généraux, les révolutions du Commer- 
ce, les progrès des Sciences & des Arts, & pour 
ainli dire , TaccroiiTement de l'Êfprit humain : 
nous formons fur tout cela une fuite de ré- 
flexions que nous généralifons plus ou moins, 
fur laqueile nou9 repafTons de tems en tems 
avec complàifance , & que nous ferions tentés de 
regard Qc comme des Mémoires pour fervir à 



42 V d L I J^ G E' V E s I Ë 

riîiftoire de rEfprit liumaiti : mais , ces Mé- 
moires contieiinent-ils des Connoiirances pins 
parfaites que celles que nous avons de la ftruc- 
ture de notre Giobe & de Ils Piodudions /' 

Que découvrcns-nous de ce grand fpedacle 
qu'olïre le Monde moral? Connoiirons - nous 
mieux les Caufes qui déterminent les mouve- 
mens du Cœur & de TËfprit , que nous ne con- 
noliFons celles qui déterminent les mouvemsns 
des Corps? en un mot^; le Monde moral nous 
cft-il mieux connu que le Monde phyfique ? 

Demandez au Moralifte le plus profond s'il 
fait précifément comment le Cœur humain eft 
fiiit ? ce que font les niclinations. les aftedions , 
les paiîions? cequi les diftingue elfentiellement 
les unes des autres? comaient elles fe déve- 
loppent, fe nourrillent , fe fortifient, fe com- 
battent, fe répriment, s'entr'aident ? comment 
elles agiifent fur la V^oîonté dans chaque cas 
particulier? comment le tempérament , les ali- 
niens, le genre de vie, le chaud , le froid ,1e fec, 
l'humide influent (ur PAme ? comment telle ou 
telle circonftance donnée ajoute à cette influ- 
ence , la diminue ou la modifie ? comment l'Ef- 
prit apperqoic , juge, raifonne, agit? comment 
l'Entendement détermine la Volonté , celle - ci 



PHILOSOPHIQUE. Part. XIII. 4^ 

la Liberté ? d'où vient queTHomme eft fouvent 
(] différent de lui-même, fi plein de contra- 
didions, iî petit , fi grand , fî foible , fi fort ? ce 
qu'ert cette forte d'Iiiftind: que l'Homme fem- 
b!e partager avec la Brute? comment il fe com- 
bine avec la Raifon & diverfifie fes effets ? Si 
ce Moralifte , comme je le fuppofe , a beaucoup 
approfondi fon Sujet , & s'il eft auffi fage que 
profond , il avouera fans peine qu'il n'a fur 
tout cela que des à peu près ou des conjec* 
tures plus ou moins probables , & il ajoutera , 
que la Science de l'Homme eft , à fon avis, la 
plus imparfaite de toutes. 

Combien ce judicieux Philofophe auroit-il 
raifon ! eft-il dans la Nature un Labyrinthe 
-plus tortueux & plus obfcur que le Cœur Ku- 
rfiain ? eft-il un Abîme plus profond ? qui peut 
parcourir fans s'égarer les nombreux détours 
de ce Labyrinthe? qui peut fonder ces pro- 
fondeurs? " qui peut féparer ces lumières Se 
„ ces - ombres réunies dans notre Cahos ? le 
5, Dieu qui eft en nous, j» [ i ] 

Voyez combien d'excellens Traités nous pof- 
fédons en matière de Phyfique , d'Hiftoire na- 

(i) Pope, EJfai fur l'Homme. Londres, 1736, Epit. II, 
pas- 43. 



44» PALÎT^GFVE^SIE 

turelle, d'Economie, d'Arts , &c. & nous n'avons 
point encore de Syftème tant foit peu complet 
de Morale. " Peut-il , cet Homme qui enfeigne 
5, aux Planètes les cercles qu'elles doivent dé- 
a, crire, qui marque leurs points d'élévation 
55 & d'abaifFement ', peut - il décrire ou fixer 
55 un feul mouvement de l'Ame ? Hélas î quel 
55 prodige ! la partie fupérieure de l'Homme peut 
„ s'élever fans obftacle , & empiéter d'Art en 
5, Art y mais , quand l'Homme travaille à fon 
5» propre ouvrage & qu'il s'occupe de lui-même,! 
„ à peine a-til commencé, qu'il s'égare j & 
5, telle elt fa Raifon qu'elle s'égare également 
5, pour penfer trop & pourpenfertrop peu. „ [2] 

L'Espèce humaine , confidérée dans fes gran- 
des Parties , paioit aifez conftante & uniforme ; 
mais dès qu'on defcend dans le détail , les va- 
riétés fe multiplient préfque à l'infini, & on 
vient bientôt à penfer que pour avoir un Syf- 
tème un peu c< mplet de Morale, il faudroit 5 
en quelque forte , avoir la Morale de chaque 
Individu , comparer entr'elles toutes ces Mora- 
les particulières , & en déduire des réfultats 
plus ou moins généraux qui feroient comme lea 
premiers élémens du Syltème. 

[î] PoFE, pag. 28, 31* 



Philosophique. Part. xiii. 4^ 

Qu'OBSERVO]NS NOUS dans nos Semblables? 
quelques-unes de leurs adlions extérieures : & 
ces adions , que font - elles ? de fimples effets. 
Pouvons-nous aiîigner les véritables Caufes de 
ces effets? Lorfque nous plaqens ces Caufes 
dans l'ambition, dans l'amour de la Gloire ou 
dansquelqu'autre paiîion , remontons-nous aux 
premiers Principes de ces effets moraux ? ce ne 
font encore que des effets que nous prenons 
pour des Caufes. Et ces effets , fommes - nous 
affez habiles pour en faire une analyfe exacle 
Sz les décompofer jufques dans leurs derniers 
élémens ? 

Lorsque Belle- isle projette de dépouiller 
VHÉRiTiERE magnanime des Césars , & que 
l'ambition d'un feul Hom.me embrafe l'Europe 
entière , nous-nous étonnons qu'une li petite 
Caufe puiffe produire de fi grands effets > nous 
fuivons le plus loin qu'il nous eft pofîible la 
chaîne de ces effets j nous admirons cette étrange 
concaténation d'événemens qui naiffant les uns 
des autres remplilfent fans interruption cette 
fcene tragique , & nous finilTons par de longs 
raifonnemens fur ce qu'une petite pafîlon d'un 
très-petit Individu peut dans le Monde politi- 
que. Mais remontons-nous affez haut dans nos 
iuvantes fpéculations ? qu'il y a loin encore di^ 



46 P A L I :i^i G ]ff Is E S I E 

point où nous nous arrêtons à celui où il fau* 
droit atteindre pour faifir le premier chainoii 
de cette longue & malheureufe chaîne ! Quel- 
ques fibres plus délices que la cent millionième 
partie d'un cheveu , qui Te font ébranlées un peu 
trop fortement dans le Cerveau de Belle-ISLE, 
lont ce premier chaînon que nous n'apperce- 
Vons pas y &: combien de chaînons intermédiaires 
que nous n'apperccvons pas non plus ! [ 3 3 

Voila néanmoins ce qu'il faudroit i;ozV pour 
jouir pleinement du grand fpedacle que pré- 
fente le Monde moral. Je ne dis pas alfez ; il 
faudroit voir encore ce qui a mis ces fibres en 
mouvement, & ici commence une autre chaîne 
imperceptible, qui fe pliant & fe repliant fans 
cefie fur elle-même , fe prolonge à l'indéfini. 
Sommes-nous faits pour jouir ainfî de ce fpec- 
tacle ? nous qui en faifiifons à peine les parties 
les plus Taillantes & qui nous perdons fi faci- 
lement dans la foule des détails! 

(s) Voyez ci-delTiis ce que j'ai dit fur la produftion & 
fur l'afibciation des ide'es , dans l'Ecrit intitulé Applictition des 
Principes pfychologiques. Confultcz encore les Art. XV , XVI 
XVir, XVIU ihVAmlyfe abrégée. 



P HILOSOPHIUUE. Pan, XIîL 47 

C H A-P I T R'E VI. 

Conféquence : 

que t Homme n\ipperçoit que les dehors ciu 
Monde moral. 



[ l'Homme ne peut pénétrer le fond de ^o\\ 
Etre y s'il ne connoit pas mieux Tes S^ mbiables 
qu'il ne fe connoît lui-mèinpj quel fera donc 
le Spedlateur des iMerveilles les plus cachées de 
rHumanité ? La plrs belle, la plus riche, la 
plus étonnante Partie du Monde moral feroit- 
çUe donc fans Contemplateur ? La souveraine 
^NTELL1GE^'CE étaleroit - ELLE dans ce Saint 
des Saints de la Création terreftre les immenfes 
Tréfors de son adorable Sagesse , tandis qu'il 
n'y auroit point d'Yeux pour les admirer 8c 
dlntelligence capable de faifir l'Enfcmble de ce 
merveilleux Syftème P 

Nous contemplons les fecoufTes du Monde 
politique comme nous contemplons celles du 
Monde phyfique. Nous voyons des matières 
•Gombuftibles s'enflammer , des gouffres s'ouvrir, 
des Volcans vomir des torrens de flammes , des 



48 P A L I N G E' N'F S I E 

Villes s'écrouler fur leurs foncîemens , la Mer 
fe répandre fur les Terres , des Ifles fortir de 
fon fein , de vaîtes Contuiens s'ébranler , le 
Globe entier frémir, &nous n'appercevons point 
la première étincelle qui allume dans les en- 
trailles de la Terre ces prodigieux embrâfemens; 
nous ne découvrons point le petit caillou qui 
en fe détachant d'une voûte fouterraine pro- 
duit cette étincelle 5 nous ignorons la caufe qui 
détache ce caillou , la caufe de cette caufe , & 
que n'ignorons-nous point encore ! Ces intel- 
ligences à qui il a été donné de découvrir le 
jeu fecret des Ebres les plus déliées d'un Cer- 
veau , voient partir cette étincelle ; que dis-ie !. 
découvrent le petit caillou & toute la chaîne 
dont le caillou & l'étincelle ne font que deux 
chaînons. 

I ES fenfations , les idées , les affedions , les 
paflions font les éiémens du Monde moral j "on 
les éiémens premiers, mais les éiémens dérivés; 
& nous ne connoiifons pas mieux ces éiémens 
que nous ne connoiifons ceux du Monde phyfi- 
que. Je parle ici d'une connoillance complète , 
& point du tout de ces à peu près qui ne lau- 
roient jamais conftituer une véritable Science. 



CHAPIfRE 



PHILOSOPHIQUE, Part. XUÎ. 49 

CHAPITRE VIL 

Notions générales de Cofmoîogie. 
Ce que: feroit la Science parfaite. 



s 



ÏL eH: en Cofmologie (r) un principe aufîî 
fécond que certain , c'eft celui de cette liaifoii 
univerfeUe qui enchaîne toutes les Parties de la 
N.iture. Plus on entre dans le détail , & plus 
on découvre de ces chaînons qui unifTent tous 
les Etres. 

Là Cofmologie eft la Science du Monde. Elle 
eir h Repréfentation fymbolique du Monde. La 
Cofmologie parfaite feroit donc celle qui repré- 
fenteroit exadement toutes les Parties de la 
Nature & leurs rapports divers dans un détail 
qui ne iaitîeroit rien échapper. 

Maïs, puifque toutes les Parties de la Nar- 
ture font enchaînées enfemble , & que celles 

C I ) tt î^A Cofmologie eft cette Science qui s'occupe 
principalement de renchaînement ou de THarmoaie de toutes 
k'? Parties de l'Univers. 

Jome XVL D 



qui nous paroiflent les plus ifolées tiennent à 
d'autres par des rapports fecrets ; il s'enfuit que 
la Cofmologie parfaite feroit celle qui con tien- 
droit une Méthode néceffaire; je veux dire, 
une Méthode telle qu'on pafTeroit toujours d'une 
Production à une autre par un enchaînement 
il exadement correfpondant à celui de la Natu- 
re , que tout autre enchaînement ne la repré- 
fenteroit pas avec la même fidélité. 

J'iMAGîNE donc, que comme dans la Géo- 
métrie, on conçoit que le point produit par fou 
mouvement la ligne, celle-ci la furface , cette 
dernière le folide j il y a de même dans la Na- 
ture une Méthode cachée qui exprime exacte- 
ment fa marche & qui en eft la repréfentation 
idéale. 

C'est cette Méthode que faififTent ces Intel- 
ligences SUPÉRIEURES pour qui principale- 
ment notre Monde a été fait. Elles découvrent 
ainfi la raifon prochaine de la manière , du Heu 
& du tems de chaque Etre. 

Qui ne voit que nos Méthodes les plus par- 
faites ne fauroient approcher de celle-là, & que 



VHILOSOP HI^UE. Part XIIL ^t 

toutes font pleines de lacunes, défauts, d'iii- 
Verfions ? ( 2 ) 

Mais , notre Monde tient à tout le Syftêms 
Planétaire dont il tait partie ; ce Syftèrne tient 
aux Syflèmes voilîns 5 ceux-ci foi^t liés à des 
Syftèin ;s plus éloignés , (. 3 ) & le même en- 
chaî.iement que nous appercevons entre les 
Etres terreft-res régne auili dans toute retendue 
de l'Univers. 

Il eft donc une Méthode nécefllaire univer- 
verfelle qui repréfente au naturel l'Univers en- 
tier , & qui en eft comme l'EquiiTe fymbolique. 

" Ainsi la ceinture que fe file une Chenille 

^ a fes rapports à l'Univers comme l'Anneau de 

•3 Saturne. Mais, combien de Pièces différentes 

„ interpofées entre la ceinture & l'Anneau, & 

„ entre Saturne & les Mondes de Syrius ! Si 

j, l'Univers eft un Tout , & comment en douter 

„ après tant 8c de Ci belles preuves d'un enchaî- 

„ nement univerfel? la ceinture de la Chenille 

( 2 ) Voy. Cont. de la mt. Part. I , Chap. Ht, VU 
Part. II, Chap. Il , X , XI, xm , Part. VIII, Chap. XVI ' 

XVII. 

( 3 ) Confiiltez la Part. VI de cette Falingénéjtt. 



iz P A L I N G r N rS I E 

9, tiendra donc aufîî aux Mondes de Syrius. 
„ Quelle Intelligence que celle qui faiiit 
5, d'une feule vue cette chaîne immenfe de rap- 
5, ports divers «Se qui les voit Te réfoudre tous 
5, dans VUnké & lUnité dans fa Cause ! >, (4 ) 

" Un même DefTein général embraffe toutes 
y, les Parties de la Création. Un Globule de lu- 
3, miere , une molécule de terre , un grain "de 
3, Sel, une MoifiiTure , un Polype, un CoquiU 
3, lage , un Oifeau , un Quadrupède , THom- 
3, me ne font que difFérens traits de ce Def- 
3, fein , qui repréfente toutes les modifications 
3, poffibles de la Matière de notre Globe. Mon 
5, expreffion eft trop au deiTous de la réalité : 
3, ces Productions diverfes ne font pas diffé- 
3, rens traits du même DefTein; elles ne font 
3, que différens points d'un trait unique, qui 
3, par fes circonvolutions infiniment variées 
3, trace aux yeux du Chérubin étonné les for- 
5, mes, les proportions & l'enchaînement de 
., tous les Etres terreftres. Ce trait unique 
3, crayonne tous les Mondes , le Chérubin lui. 
3, même n'en eft qu'un point , & la main ado- 

[ 4 ] Contemplatian de la Nature , Partie XII, Cha- 
j^itre XVI. ' 



PHI LOSOPHIUVE, Fart. XlII. ç 5 

s» RABLE qui rraqa ce trait , poirede feule h 
5, nîaniere de le décrire. " ( f ) 

Si ces Intelligences auxciuelles il a été 
donné de connoicre notre Monde , ne connoif- 
i'eiit que ce feul Monde, il cft évident, que 
malgré la grande fupériorité de leurs Facultés, 
ii eft une multitude de Chofes dont la raiibo 
leur échappe: c'eli: que la raifon de ces Chofes 
eu dans le Syltème général qu'elles ne peuvent 
embralTer. 

Mais , (1 ces Intelligences conn.oiiTent en- 
core d'autres Mondes , & fi ces Mondes font 
ceux qui ont le plus de rapports avec le nôtre; 
elles peuvent découvrir ainil ia raifon d'un beau- 
coup plus grand nom'bre d'Etrts particuliers. 
Cea divers Mondes font autant de Livres qui 
lervent à l'explication les uns des autres, & 
qui font partie de cette immenfe Bibliothèque 
de l'Univers que le premier des Chérubins ne 
fe flatte pas d'épuifer. 

Les connoiiTances de tout genre ne fe per-- 
fedtionnent que par les coraparaifons que TEf- 

[ ç ] Contemplatioji de U Nature. Partie VIII , Cha- 
pitre XVII. 

D3 



ç4 ' P A L I N G F N E' S I E 

prit établit entr'elles. Plus l'Efprit connoît, plus 
il compare. Plus Tes connoiiTances font parfai- 
tes , plus Tes comparaifois font exades. Les 
ConnoiiTances réfléchies léiivent originairement 
des Connoiiîances mtuitives. Plus les Connoif- 
lances intuitives font claires , complètes , éten- 
dues , plus les ConnoiiTances réfléchies font dif^ 
tindes , adéquates ^ -univerfelies. 

Puis donc que le raifonnement repofe ef- 
fentieilemment fur Tobfervation , quelle ne 
doit pas être la perfedion de la Méthaphyfi- 
que & de la Logique des IKTELLlGE^CES,qui 
lifent notre Monde & l'interprètent par les 
Mondes auxquels il a le plus de rapports. 



PHILO SOPHIOUE, Part. Xlll. Ç5 



CHAPITRE VI IL 

Vraie deflinathn dç r Homme fur la Terre : 

appropriation de fes Facultés à [on état 
préfent.. 



E 



St-il néceflaire je le faffe remarquer? 
tout ce que je viens d'expofer fur l'imperfecliou 
& fur les bornes naturelles de nos Connoil- 
fances ne tend point à favorifer un Scepticif- 
me univerfel qui feroit la deftrudion de toute 
Philofophie. Je n'ai voulu qu'uidiqusr quelles 
font les Conoil^ances auxquelles nous ne fau- 
rions efpérer d'atteindre ici-bas. 

En approfondifTant la nature de nos FacuK 
tés , on reconnoît qu'elles ont un rapport 
plus direct à nos befoins phyfiques & moraux 
qu'à nos plaidrs intelleduels. Elles paroifTent 
plus faites pour nous conduire à ce degré de 
bonheur auquel nous pouvons efpérer de par- 
venir fur la Terre , que pour fatisfaire cette 
infatiabîe & ardente curiofité qui nous prelTe 
fans ceife. 

Ce que nous connoiffuns des Etres corpo- 

D 4 



56 P A L 1 N G F N F S I E 

rels fuffic à nos befoins phyfiqucs : ce que 
nous connoiiTons des Etres-mixtes Tuffit à nos 
btlbins moraux, je ne parle que du iiécel- 
faire : le fuperflu nous ièra accordé un jour. 
Quand nous connoitnons à fond la natwre 
de ^certains Corps en retirerions-nous de pkis 
grands fervices dans les divers cas où nous 
es appliquons avec le plus de (ucces i' Qliaiîd 
nous connoîtrions à fond la manière d'agk 
de la Rhubarbe en feroit-ell-e un tonique plus 
puiiiant pour notre efiomac ? Qiiand nous fau- 
rions à fond comment font faites les molécu- 
les du fluide magnétique , nos boulîbles nous 
eonduiroient-elles plus fùreraeut d'un bout du 
"Monde à Tautre ? 

Ne connoi/fons-nous' pas afTêz des autres 
Hommes pour en tirer les fervices le plus ef- 
fentiels & pour leur rendre, tous ceiix dont 
nous fommes capables? Je le demande enco- 
re ; une connoiiîante plus parfaite du Cœwr 
humain fcroic-elle pimr nous \\n bien réc' ? 
ne nous feroit-eile point éprouver beaucoup 
plus de peines que de plaifirs ? 

Je me borne à quelques exemples pour faire 

entendre ma penlée : je touche à un .Sujet 

"inépuiiabie j je dois craindre de m'anguger 



PHILOSOPHIQUE. Part. XII L 5 7 

trop avant. Je fais que fi nous poiTéciions une 
Théorie parfaite , notre Pratique le feroit auffi. 
Mais, prenons garde que nous ne ferions plus 
alors des Hommes ; nous ierions des Etres d'un 
ordre plus ^ievé , & la souveraine Sagesse 
a voulu placer fur la Terre des Etres tels que 
nous. Elle a voulu y placer des Hommes & 
non des Anges : mais elle a préordo \né dès le 
commencement les moyens qui éicveroiît iu\ 
jour l'Homme à la fphere de ces Intelligen- 
ces CÉLESTES. 

Tout eft harmonique dans chaque Mo'ide : 
rUnivers entier eft lui-même tout hirmcjâie. Les 
Facultés corporelles & les Facultés fpirituel'es 
de l'Homme foiit en rapport direcl: avec ce 
Monde où il devoir palier les premiers inl'cans 
de fa durée. La perFedion de fcs Facultés 
fi-)irituelics dépend en dernier relfort de la per-, 
f^-xlion de fes facultés corporelles. Puur accroî- 
tre la perfedion des premières , il faudroic 
accroître la perfection des dernières. 

Mais , fi les Facultés corporelles de f Homme 
étoient^ perfedionnées fins que rien changeât 
dans TEconomie prcîente de notre Monde , 
cet accroiiîement de perFedion ds-viendroit un 
lupplice pour rH.jmme. 



58 PJLï'NGE'NFSin 

Ecoutons avec quelle nobiefTe 8c quelle 
précifioii le Poète phiiorophe ( t ) à fu expri- 
primer cette vérité " cofmologique. "" Le boii- 
3, heur de THomme (que Torgueil ne le crùt- 
3, il ainfî î ) n'eft pas de pcnfer ou d'agir au- 
5, delà de THomme même, d'avoir des puif- 
35 fances de Corps & d'Efprii au-delà de ce 
33 qui convient à fa nature & à fou état. 
3, Pourquoi l'Homme n'a-t-il point un œil mi- 
3, crofcopique ? en voici une raifon claire : 
33 l'Homme n'eft pas une Mouche. Et quel en 
3, feroit l'ufage , (î l'Homme pouvoit confidérer 
35 un Cirou , & que fa vue ne put s'éten- 
3, dre jufqu'aux Cieux ? Quel feroit l'ufage 
3, d'un toucher plus délicat, fi , fpnfibles & 
3, tremblotans de tout, les dou'eurs & les ago- 
33 nies s'iutroduifoient par chaque pore ? d'un 
55 odorat plus raffisié , (ï les parties volatiles 
3, d'une rofe par leurs vibrations dans le cer- 
3, veau nous faifoient mourir de peines aro- 
„ matiques? d'une oreille plus fine? la Na- 
3, ture tonneroit toujours & nous érourdiroit 
5, par la mufique de fes Sphères roulantes. O 
„ Cv-^mbien nous regretterions alors que le 
3, Ciel nous eut piivé du doux bruit des 
„ zé^^hirs & du murmure des ruilfeaux î Qui 

( I ) Pope , Efaî fur l'Homme : Ep. î. 



PHILOSOPHIQUE. Part. XIII. çe^ 

5, peut ne pes reconnoitre la bonté & la fa- 
,, gefle de la Providence également & dans 
5, ce qu'elle donne & dans ce qu'elle refu- 
sa fe ? „ 

. . . . . . „ Cefle donc , Se ne taxe 

5, point cet ordre d'imperfedion. Notre bon- 
5, heur dépend de ce que nous blâmons. 
5, Connois ton être , ton point. Le Ciel t'a 
5, donné un jufte , un heureux degré d'aveu- 
,j glcment & de foiblelTe. Soumets- toi, fur 
5, d'être aufîî heureux que tu peux l'être dans 
,, cette Sphère ou dans quelqu'autre Sphère 
5, que ce foit 5 & fur , foit dans l'heure de 
„ ta naiffance , foit dans celle de ta mort , 
„ de trouver ton falut entre les mains de CE- 
„ LUI QUI difpofe de tout. „ 

Notre deftinée aduelle eft de ne voir que 
la fuperficie des Etres , de ramper d'un fait à 
un autre fait , d'analyfer ces faits , de les 
comparer entr'eux & d'en tirer quelques réful- 
tats plus ou moins immédiats : voilà notre vé- 
ritable Science. Ce que nous pouvons connoî- 
tre le mieux ce font les elfets : ils étoient 
auilî ce qu'il nous importoit le plus de connoître. 
Les eiïets font ieb Loix de. la Nature , & c'eft 



6o P yi L I N G L' N F S I E 

fur ces Loix que nous fondons nos raifonne- 
mens les plus folides. 

Sî nous ne connoifTons pas la nature intime 
de cette Force fecrcte ( 2 ) qui eil le principe 
du mouvement perpétuel du coeur; nous fa- 
vons au moins que le cœur fe meut , que le 
fang circule , & l'Art de guérir repofe fur ce 
fiit. Si nous ignorons ce que la Pefanteur eO; 
en foi , nous connoilfons au moins quelques- 
uns de fes principaux eficts ,& les plus belles 
Parties de notre Phyfique s'élèvent fur cette bafe. 

ÏL ne Faut qu'avoir un peu étudié la Na- 
ture pour être convaincu que la moindre de fes 
Froduc1:ions pourroit confumer en entier la vie 
du Naturalifte le plus laborieux. Swammerdam 
a fait un hi-Folio fur le Fou , & il penfoit ne l'a- 
voir qu'efqu ifé. Le Ver-de-terre va fournir à l'E- 
mule [ ?] de rOblcrvateur Hollandois îa matière 
d'un arlez gros Volume, je le tiifois ailleurs : l'Au- 

(2) VlYrhahilité. Voyez le Chap. XXXÎII de la Par- 
tie X de la Cont. de la Nature. 

(3) M. TAbbe Spallanzanï. îI a repéré avec le plus grand 
fuccès mes premières expériences fur la régénération du Ver- 
(le- terre, & ;i été incomparablement plus loin que moi. (>uanj 
ion Ouvrage fur les Reprediidioni- animiiles naroîtra il éton- 
neia les phyficierrs. 



PHI LOSOPHIQ^UE. Part. XIII. 6 1 

TEUR de la Nature a marqué du fceau de fou 
IMMENSITÉ toutes l'es Oeuvres. 

Nous fommes fur-tout appelles à être ver- 
tueux , parce que nous fommes appelles à être 
heureux &, qu'il n'eft point de bonheur folide 
fans la vertu. Mais la vertu fuppofe cifenticlîe- 
meiit la connoilTance : nous avons donc reçu 
le jufte àQg}:é de connoilTance qui correfpondoit 
à la grande fin de notre Etre. Sachons jouir 
avec reconnoiiTance du peu que nous connoif- 
fons : nous en favons alfez pour être fages & 
point aifcz pour être vains. 

„ Homme fois donc humble daîis tes efpé- 
53 rances & ne prends d'clTor qu'avec crainte. 
33 Attends ce grand Maître , la mort , & adore 
53 Dieu. Il ne te fait point connoître quel fera 
33 ton bonheur à venir , mais il te donne Tef- 
33 péranee pour être ton bonheur préfent. Une 
33 efpérance éternelle fleurit dans le cœur de 
33 l'Homme : il ii'eft jamais heureux , il doit tou- 
33 jours Pètre. L'Ame inquiète & renfermée en 
33 elle-même, fe repofe & fe promené dans la 
53 vie à venir. ,, (4) 

C 4) P0P£ , £f(ii fur V Homme : Ep. I, 



( ^2 ) 

e^: ^^^rrrrrrr^S^r^iC^ ..^. -^- 1^^^ 

oc::)ûoc:>oocixiocDoo<3>ooc:2ooc:x>cc:xtKc:>ocKZDooc^ 
(QUATORZIEME PARTIE. 



PRINCIPES ET CONJECTURES 

SUR 

LA LIAISON ET LA NATURE 

D ES 

DEUX ECONOMIES 

CHEZ LES ANIMAUX. 

CHAPITRE I. 

NotîQTis préliminaires fur la liaifoh des deux 
E'conomies chez les Animaux. 

JL Enserons NOUS donc à préfent que nous 
^eonnoiflions l'Animal , cstte Partie la plus iii- 
téreflante de la Création tcrreftre i nous , qui 



PHILOSOPHIQUE. Part. XIV, 65 

€©nnoiiTonsà peine les groiTes pièces de (ii char- 
pente? Nous lie découvrons de Ion Economie 
terreftre que ce qui eft en proportion avec nos 
Facultés & nos Inftrumens , & Ion E'conomie fu- 
ture nous eft entiéremenc voilée. 

Cest quelque chofe cependant que la Raî- 
fon conçoive au moins la polîibilité de cette 
Difpenfation future , & que les conféqucnces 
légitimes qu'elle tire des Perfections divi- 
nes rendent cette Difpenfation probable. Un 
trait de lumière jaillit du fein de ces ténèbres 
& la Raifon fe plait à le recueillir , parce qu'elle 
faifit avidement tout ce qui tend à agrandir fes 
vues & à lui donner de plus hautes idées de la 
Création & de la bonté Suprême. 

Mais , cet attribut adorable que nous 
nommons bonté dans la Cause première , eft 
proprement cette souveraene Sagesse qui 
a tout préordonné pou j le plus grand bonheur 
des Etres fentans & des Etres intelligens. 

La Sagesse agit par dg* Loi:? conformes à 
SA nature. Ces Loix font les Règles immua- 
bles de SA Volonté. Une de ces Loix exige 
que rétat antécédent d'un Etre détermine fou 
état fubféquent: c'eft que il l'état fubféquent 



64 P A L I y G r N F S I E 

d'un Etre n'étoic pas déterminé pnr l'éti.t qui 
a précédé immédiatement , il iry auroit aucune 
raifon iuffiiante [ i ] de l'ex'iftencc de cet état 
fubréqu^nt. 

La Volonté Divine ne fauroit être Elle- 
même cette rdifoii Iuffiiante , parce qu'fl eft con- 
tre la nature de la Volonté de fe déterminer 
fans motif. [2] 

Or, comment la Volonté Divine pou- 
voit - ELLE être déterminée à faire iuccéder fétat 
B à l'état A , fi rétat A ne renfermoit rien qui 
déterminât par lui-même l'exiftence de l'état B? 
Si tout autre état avoit pu être également choilî, 
comment lia Vûlonlé Divine auroit - elle 
pu fe déterminer entre tant d'états divers qui , 
dans cette fuppofition , pouvoient également 
fuccéder à l'état A ? 

Je ne fais que rappeller ces principes géné- 
raux fur la nature de la Volonté : je les ai fuf- 
fifamment développés dans un autre Ecrit (3}. 

( I ) ConCiiItez la Partie VII de cette Palingénéfie. 

( £ ) Confultez l'Art. XII & rAr^icle XIÎI de VAnalyfe 
abrégée. ConCiiltez encore la partie VIII d^ cette Falitigénéjie. 

' r 3 ) Ejfai anal. Chap. XII , XIX. 

Il 



PHILOSOP HlQ^UE. Part XIK *^ 

Il fuit donc de ees principes que l'Etat pré- 
fent des Animaux renferme des chofes qui 
déterminerbnt par elles-mêmes leur Etat futur. 

Ainsi , chaque inftant de la durée des Ani- 
maux eft déterminé par Tinftant qui précède. 
L'inftant aduel détermine à fon toUr i'inllant 
qui fuit. Cette chaîne fe prolonge de la môme 
manière au-delà de ce terme que nous nommons 
improprement la mort , & la Perfonnalité fe 
confervant toujours par les moyens phyliques 
préordonnés , forme cette forte d'Unité per^ 
manente qui conlfituc le moi de l'Individu [4] 

Le changement qui furviendra aux Animaux 
dans l'Economie future fera donc qu'ils retien- 
dront plus ou moins de l'Economie précédente. 
Les deux Economies font liées des à préfeiit 
par des nœuds qui nous font inconnus , -& il n'y 
n'y aura point proprement de faut danslepaf- 
fage de fune à r«Jtre. 

La Conftitution actuelle de rAnimal ; je dis fa 
Conditution organique & pfychologique , ren- 
ferme donc des particularités fecreces qui font 
le fondement de la liaifon de cette Conllitution 
avec celle qui doit lui fuccéder. 

( 4 ) Confultez la Part. III de cet Ecrit. 
Tome XVI. 



«éf TALIVGFl^FSIB 

CHAPITRE IL 

Remarques pfychologiques fur la Ferfonnaliîé, 

iJ I la Bonté Suprême a voulu le plus grand 
bonheur pofîîble de tous les Etres vivans , elle 
a voulu apparemment que chaqu'Etre vivant 
pût lentir l'accroiffement de fon bonheur; car, 
comme je le difois ailleurs , ( i ) c'eft être plus 
heureux encore que de fentir qu'on l'a été moins 
& qu'on l'efl: davantage. L'Etre vivant qui paf- 
feroit à un état plus heureux fans conferver 
aucun iouvenir de fon écat précédent , ne fe- 
roit point par rapport à lui le même Etre , parce 
qu'il ne feroit point par rapport à lui la même 
Perlonne. 

La Perfonnalité dans chaque Individu tient 
cflentiellement a la mémoire des états antécé- 
dens. ]^ parle toujours de la Perionnalité re- 
lativement au fentmicnt que chaque liidividu 
a de foi Moi (2). La Mémoire tient elle- 

( I ) Ejfai anal. §. 72 Ç. Voyez encore la Part. III lîc 
«ette Falingé7iéjle. 

( 2 ) Coiifultez VEfui and. , §. 793 , 704 , 70 Ç , 706^ 
7C7, &c. 



PHILOSOPHIQ^ UE. Part, XIV. *? 

ïiiême aux déterminations que certaines fibres 
du Cerveau contradent & qu'elles confervent. [3] 

Afin donc que chaque Etre -mixte conferve 
dans un autre état, par des voies naturelles, 
le fentiment de fa propre Perfonnalité , il faut 
néceifaircment que fon Ame demeure unie à 
une Machine organique qui conferve les im- 
prellions des états antécédens ou au moins quel- 
ques-unes de ces inipreffions. 

Il faut donc encore par une conféquence lé- 
gitime , que cette Machine organique à laquelle 
TArae demeure unie après la mort , retienne , 
quelques-uns de ces rapports qu'elle foutenoit 
avec l'ancienne Machine dont elle eft féparée. 

Ces rapports doivent être d'autant plus mul- 
tipliés & diverfifiés , que l'Animal poifede un 
plus grand nombre de Sens & de Sens plus ex- 
quis , & que ces Sens ont été affectés plus fou- 
vent , plus fortement par plus d'Objets dilférens. 

Cs ) Efai anal. §. 57, Chap. XXII. Analyfe ah\ Article 
IX, X, XX, l'alin^, V^rt. IL 



v^*^=l 



Eî 



H P A L I N G £:" N r $ I É 



C PI A P I T R E IIP. 

ÇonjeBures fur V aceroijjement de f Indtifiris 
des Animaux dans l Economie future. 

Sources de la perfe&ion de VAnimaL 



Ma.. 



NTENANT je prie mon Lcdeur de fe 
retracer à lui-même ces traits frappans d'iiiduf- 
triej j'ai prefque dit d'Intelligence que nous 
offrent les Animaux , & que j'ai crayonnés dans 
la Contemplation de la Nature. J'ai montré com- 
bien ces procédés ingénieux dépendent de Por^ 
ganifation. J'ai conficiéré le Corps de l'Animal 
comme une forte d'Initrument ou de Métier 
deftiné à exécuter avec précifîon & du premier 
coup les divers procédés relatifs à la confervatioii 
de l'Individu ou à celle de l'Efpece. Mais , j'ai 
fciit voir en même- tems qu'il eft probable qu'une 
Ame ell préfente à ce Métier, qu'elle éprouve 
par fon miniftere des ienfations plus ou moin^ 
variées , plus ou moins agréables qui influent à 
leur tour fur les mouvernens de la Machine, [i] 

( I ) Cont. Part. XI, Chap. XXV, XXVII, Part. XII > 
Chap. XXVIII , XXXIII. Ejfai mal. § 774, 775, 77^ , 777- 



i^HlLOSOPHIUUE. Part :^IV. 6f 

Ces procédés qui nous furprennent tant dani 
les Animaux , ces procédés que nous racon- 
tons avec tant de complaifance , que nous em- 
bellilTons peut-être trap , & qui nous femblenc 
fuppofer un rayon de cette Lumière qui brille 
dans l'Homme ; ces procédés , dis-je, bien mé- 
dités par le Philofophe , peuvent lui aider à ju- 
ger des chofes étonnantes que chaque Efpece 
pourroit exécuter dans des genres plus ou moins 
analogues , fî toutes les Facultés propres à TEf^ 
pece acquéroienc un plus grand degré de per- 
fcdiou. 

On voit aflez que je ne veux point du tout 
infinuer ici , que ce que chaque Efpece e^^écute 
dans l'Économie préfente , elle l'exécutera encore 
flans l'Economie à venir. Je ne veux point in- 
finuer , par exemple, que l'Araignée, l'Abeille, 
le Caftor exécuteront fous la nouvelle Econo- 
mie les mêmes Ouvrages que nous admirons 
aujourd'hui. Si l'on a bien faifî les idées que j'ai 
expofées dans les premières Parties de cette Pn;- 
îingénéfie ^ on comprendra que je fuis fort éloi- 
gné de fuppofer d'auffi grands rapports entre 
les deux Economies. 

Je veux fimplement infinuer que îa Confti-^ 
lytion aduelle de ces Aniin.aux induftrieux rente? 



70^: P A L I 2r G F 7^ F S I B 

ferme des chofes que nous ne pouvons devi- 
ner , & qui ont des rapports plus direds à PE- 
conomie future qu'à PEconomie préfente. Ce font 
ces préordinations fecretes qui fe manifefteront 
dans un autre état qui donneront nailfance à 
de nouveaux procédés fort fupérieurs à ceux 
qui étonnent le Naturalifte. Ces nouveaux pro- 
cédés ne relTembleront, fans doute, pas plus 
aux anciens, que les Inventions furprenantes 
de Sébastien (2) nont reiiémblé à celles de 
fon enfance. 

Je conçois donc , comme je le difois ail- 
leurs , ( 3 ) qu'il eft dans chaque Animal un 
fond préordonné d'organifation d'où naîtra un 
jour le perfedionnement de toutes fes FacuU 
tés , & qui détermine dès à préfent la place 
qu'il occupera dans la nouvelle Economie. 

Ne préfumons pas néanmoins que l'adroite 
6c vigilante Araignée fera placée dans cette 

( 2 ) Le Père Sebastien Truchet Carme , de l'Aca- 
démie des Sciences , célèbre Méchanicien. Il n'étoit encore 
qu'Enfant, qu'il exécutoit déjà tk petites Machines qui an- 
nonqoient ce qu'il feroit un jour. 11 exécuta enfuite des Ta- 
bleaux moiivans de la plus favante compofition & qu'on ne 
fe laffoit point d'admirer. Veyez [on Eloge ]p^v FontenellJE. 

-f:3) Fart, i, ir, m de cette Faling. 



PHTL OSOPfflQ^VS. Part XIV. 71 

Economie au - delFus de TAne qui nous pa- 
roît (î ttupide. " Ne nous méprenons point : 
55 les traits brillans d'intelligence que quelques 
53 Infedcs nous offrent nous furprennent , 
33 parce que nous ne nous attendions pas à 
„ les trouver dans des Animaux que nous ju- 
„ gions à peine capables de fentir. Notre ima- 
53 gination s'échauffe airément fur ces agréa- 
33 blés nouveautés , & nous donn?ns bientôt 
53 à ces Infédes plus de génie qu'ils n'en ont 
53 'réellement. Nous exigeons, au contraire, 
55 beaucoup des grands Animaux , apparem* 
53 ment parce que nous leur voyons une ftruc- 
55 ture plus reffemblante à la nôtre : auffi 
,3 fommes - nous fort portés à les dégrader dès 
53 qu'ils ne rempliiTent pas notre attente. Il 
53 en eft cependant dont l'efprit ne fe mani- 
53 fefte pas par des traits , pour ainfi dire , fail- 
.3 lans, mais par un grand nombre de petits 
53 traits peu fenfibles , qui réunis forment une 
53 fomme d'Intelligence fupérieure à celle de 
53 rinfede le plus induftrieux. „ (4) 

L'Ane eft placé dans l'Economie préfente 
fort au-deflus de l'Araignée, 8c il confervera 
^ans un autre état la prééminence qu'il a 

£4] Cont. de h Nut, Part. IV, Chap. m. 

- E4 



1i PJîLiNGrNFSIE 

fur elle. La perfedlion de l'Animal doit fe me^ 
furer par le nombre & la perfedion de ies 
Sens : la portée de l'Iiiftind dépend °en der-* 
nier reifort de ces deux conditions. L'x^*ne a 
les mêmes Sens que THomme ^ S: fi fon Tou- 
cher paroit fort obtus , il en eft probablement 
dédommagé par les qualités plus éminentes de 
fes autres Sens. C'eft par fes Sens que l'Ani- 
mal eft en commerce avec la Nature. Plus 1q 
nombre de fes Sens eft grand 5 plus fes Sems. 
font exquis^ & plus il connoit d'Objets & 
de qualités de chaque Objet. Plus les Sens. 
d'un Animal fe rapprochent de ceux de l'Hom-: 
me, & plus les fenfations de cet Animal font; 
nombreufes '& diverfifiées, Plus l'Anmial a de. 
fenfations & de fenfations diverfes , & plus, 
il compare. Plus il compare & plus fon Inf- 
tmcl; s'étend & fe pertedionne. L'Ane a donc 
un plus grand nombre de fenfations & des 
fenfations plus diverfes que l'Araignée. 11 con- 
ngtt bien plus d'Objets , il compare davantage 5 
il tient à la Nature par plus de liens, Les Fa- 
cultés de fon Ame, déjà plus étendues, plus 
développées fe perfedionneront proportionnel- 
lement dans l'Economie future, (s ) 

[ ç ] Confilîtez ici ce que j'ai exp ofé fur VA^ocîation des 
iàées chez les Anmw.ux dans TEerit qui a pour titre Af^li-' 
^Htion Aes principes fjychologiq^ues , ç^c. 



PHILOSOPHIQUE, Part. XIV. 71 

l' i Mi II. —. .j I , i.ji »^ . i .. i j 1 ». 1111 ■! ■ g" n »iii II... . » ■i-i.»iMi rm >y 

CHAPITRE IV. 

Continuation du même Sujet. 

Comment le Naturel de r Animal pourra être 
changé dans rjlconomie future. 



B 



Eaucoup des procédés les plus iiiduftrieux: 
des Animaux ont aujourd'hui pour principalç 
fin la coufervation de rEfpece. Si les x^nimaux 
ne doivent point propager dans TEconomie à 
vefiir, il cil bien évid^t que leur Conftitutioii 
organique ne renfermera alors aucune de ces 
déterminations relatives à la propagation de 
rEfpece. ( I ) Mais aux procédés dont il s'agit 
fuccéderont d'autres protédés qui feront en 
rapport diredl avec le nouvel état des Animaux: 
& avec l'état correfpondant du (Jiobe. Le 
grand Tableau de l'Animalité fera changé &. 
préfentera des fcenes bien plus intéreilantes 
que toutes celles que nos Naturaliftes y con- 
templent à prefent, 

Je reprendrai ici un principe qui ne me fera 

Ç I ] Voyez la fiii de U Part. I de cette Paling,, 



•24- j^ALIl^GFNFrSIE 

pas contefté par ceux qui ont beaucoup méditi 
fur les Perfections de l'ETRE SUPREME: 
c'eft que SA Volonté tend elieniiellement au 
bien & au plus grand bien. Cette Sagesse ado- 
BABLE QUI a appelle à Texiltence rUniverfa- 
lité des Etres , parce qu'il ctoit de sa Na- 
ture de faire des Heureux & le plus d'Heu-' 
reux qu'il étoit poUible -, cette Sagej^se a vou- 
lu , iiins doute , la plus grande perfedion pof- 
jlble de toutes Tes Créatures. Et fi son Plan exi- 
geoit que les Etres fciuans qui habitent une 
certaine Planète paiîalîent fucccffivement par 
divers degrés fubordonnés de perfcdion , elle 
a préétabli dès le commencement les moyens 
deftinés à accroître de p!us en plus la fomme 
de leur perfedion & à lui donner en£n toute 
Textenfion que leur Nature peut comporter. 

De ce principe fi confolant 8i fi fécond 
non cœur fe plait à tirer une conféquence qui 
paroit en découler naturellement : ccïï qu>^ 
les Animaux parvenus à une autre' Economie 
dépouilleront leurs Qualités rnalfairantes & ne 
retiendront de leur aficienne Economie que les 
Qualités dont le perfectionnement s'accordera 
avec cet état plus relevé pour lequel ils aïK 
ront été originairement faits. 



PHILOSOPHimVE, Part XIV. 7c 

Non 5 dans les vues de cette immense Bon- 
té QUI SE manifefte à nous par des traits fî 
variés, Ci nombreux. Ci touchans , la d?r^ 
niere dell:ination du Tigre n'étoit point de 
s'abr€uver de fang & de vivre de carnage. 
Sa cruauté cH: , pour ainfi dire , étrangère à 
ce qui conflitue proprement le fond de ion 
Etre : elle tient uniquement à fon tempéra- 
ment aduel ou à cette enveloppe groil^cre 
qu'il doit dépouiller , & qui n'eft en rapport 
dired qu'avec l'état préfent de notre Globe (r) 
Mais , l'Ame du Tigre a des PuifTances ou des 
Facultés qui touchent d'aifez près à Plntclli- 
gence, & qui ne font pas liées indifTohîble- 
ment à fes Qualités mal - faidintes. Son Iniiind: 
eft déjà fort développé : fes Sens lui donnent 
une multitude de perceptions & de fenfations 
d'iverfes qu'il compare pltis ou moins. L'évolu- 
tion futnre du petit Corps organique auquel 
je fuppofe que fon Ame demeure unie, dé- 
ploiera -toutes ces Puiflances qui font à-préfent 
comme concentrées ou enveloppées & élèvera le 
Tigre au rang des Etres penfans; Le redoutable 
Animal fera ainfi métamorphofé , & après cette 
métamorphofe paroitra un nouvel Animal qui 
reflemblera moins encore au premier que le 
Papillon ne reflemble à la Chenille. 

[ 2 ] Confiî!te2 les prcniicres Parties de cette Fcdifiz'. & en 
particulier ic premier Chap. de la Part, xii. 



16 PALINGE'T^Ê'SIE 



CHAPITRE V. 

Fenfées fur rAme des Bétes ^ fur le 
Matéy^idlifme* 

J 'Ai dit dans l'Avant propos de cet Ouvrage qu& 
le dogme philofophique de l'exiftence de l'Ame 
des Bêtes repofoit principalement fur l'analogie, 
& j'ai indiqué en quoi confifte ici Panalogie. 
Je me perfuade de plus en plus que fî Pon n'a- 
voit point intéreiré la Religion dans cette ma- 
tière purement philofophique , on auroit cédé 
plus volontiers aux preuves analogiques & à 
celles de fentiment , & on ne fe feroit pas élevé 
avec tant de chaleur contre la furvivance de 
rArne des Bètes. 

Il eft même aifez fingulier que des Philofb- 
phes qui n'étoient point Cartéfiens & qui ad- 
mettoient Texidence de l'Ame des Bètes, aient 
foutenu que cette Ame périifoit à la mort de 
l'Animal 5 préciiément parce que cette Amen'éw 
toit pas une Ame humaine. 

Je ne puis trop le dire : ce qui feroit démon- 



tHïLOSOPHIdUS. Part XW. il 

tré vrai en bonne Philofopliie , feroit démon- 
tré vrai en bonne Théologie. J'entends par la 
bonne Théologie cette Religion auguste qui 
eft elle-même la Philofophie la plus lublime & 
la mieux appropriée aux befoins de l'Homme. 

Si lesBètes ontune Ame, cette Ame eft aufTi 
indivifible , aufïî indeftrudible par les Cnufes fé- 
condes que celle de l'Homme: c eft qu'une Subf- 
tance fîmple ne peut être ni divilee ni décom- 
pofée. L'Ame des Bètes ne peut donc périr que 
par l'anéantifTement j & je ne vois pas que la 
Religion annonce en termes exprès cet anéari- 
tilîlment : mais je vois qu'elle exalte les immen- 
fes Tréfors de la Bonté divine. 

Les preuves analogiques de l'exiftence de l'A- 
me des Bêtes paroifTent d'autant plus fortes qu'on 
ies approfondit davantage. Il ne faut pas s'en 
tenir ici à quelques traits ; il faut en rafTembler 
& en comparer le plus qu'il eft poiîible. Si une 
faine Philofophie établit folidement que la Ma- 
tière ne peut pcnfer , ( i ) l'Homme n'eft pas 
tout Matière j il eft un Etre - mixte ; il eft le 
Réfultat de l'Union de deux Subftances. Les 
Animaux dont l'organisation fe rapproche tant 
de celle de l'Homme 5 les Animaux dont les pro- 

(i) Voyez U Préface de VEjfc.i cjic.L 



•78 P J L I N G E' 2^ ir S I B 

cédés imitent fi bien certains procédés de THom- 
jiic, ne leroient-ils donc que de purs Automa- 
tes r* Les Philofophes , qui par des motifs louables 
ont fouteiiu Tautomatilhie des Brutes n'avoient- 
ils point à craindre qu'on ne fe fervît de leurs 
argumens fubtils pour défendre rautomatifme 
de l'Homme i* 

Ce n'cft point du tout que je croie que fi Ton 
pouvoir démontrer rautomatiTme de l'Homme , 
la Rlligion feroit en péril: je n'ai pas fait dif- 
ficulté de le dire, (2) je ne me fais aucune 
peine de le répéter: quand il feroit vrai que 
l'Homme tout entier n'cft que Matière , ii n'en 
feroit pas moins appelle à ètie heureux ou mal- 
heureux dans une autre vie relativement à la 
nature de fes adioiis. L'Auteur de l'Univers , 
QUI conferve l'Univers lui-même, cette grande 
Machine fi ptodigieufement compofée , man- 
queroit-il de moyens pour conferver l'Homme 
purement matériel? Mais, les Philofophes dont 
je parle ont été bien éloignés de comprendre 
ceci , & il en eft encore qui croiroient que tout 
feroit perdu , Ci on démontroit une fois l'auto- 
matifme de l'Homme ou ce qui revier.t au mèmQ 
que tout l'Homme n'cft que pur orgaiildne. 



P HILOSOFHIOUE. Fart. XIV. «j 9 

Om a donc pris la queftion par le côté le 
moins phi'.ofophiqiie : on a fait dépendre les 
elpérances de THomme d'une chofe dont elles 
ne dépendoiciit point C3). On a foutenu l'exif- 
tence de l'Ame humaine , parce que FHomme 
efl: un Etre moral , & qu'un Etre moral doit être 
récompenfé ou puni. Il falloit admettre l'exif- 
teiice de l'Ame humaine, parce qu'en bonne 
Phiîofophie on ne Hiuroit rendre raifon fans elle 
de tous les phénomènes de l'Homme , & en par- 
ticulier du fentimcnt fi clair & fi fimple qu'il 
a de ion Moi. Il flilloit prouver l'exiftcnce de 
l'Ame humaine par les confidérations frappan- 
tes que préfentent les Propriétés de la Matière 
comparées avec les Facultés de l'Homme, 
Voilà ce que j'ai eir'iyé de faire dans la Préface 
de VEjJdi anaJy tique & en d'autres endroits du 
Livre 5 (4) & \^oilà ce qui devoit empêcher 
de me ranger parmi les Matériaîiftes. Mais la 
plupart des Lcdeurs lifent du pouce y ils ont vu 
que je parlois fouvcnt de £bres & de mouve- 
mens de fibres ; il r,e leur en a pas fallu da- 
vantage pour être perfuadés qu-e j'étois Matéria- 
lifte. Je leur pardonne de tout mow cœur la 

[[3] Ccnfultcz la Partie vin de cette Faling. 
(4) Voy. h Note i tle l'Art. Xïx: d- V4-mL zLég, ' 



eo P A L I 2^ G E' N ff s I s 

précipitation de leur jugement & je me borné 
à les renvoyer encore à mon Livre. 

Les Ecrivains qui ont beaucoup loué Texcel- 
lent Locke fur ce qu'il n'avoit point ofé déci- 
der que la Matière ne pût pas penier, n'avoient- 
ils dans refprit & dans le cœur que de célé- 
brer la modefte réferve du Sage ? Le doute de 
cet Homme illuftre ne ftattoit-il point en fecres 
une des opinions favorites de ces Ecrivains ? 
& cette opinion Font-ils envifagée fous le mê- 
me point de vue que l'Auteur de VE[f.n analyti^ 
que ? Les Philofophes doivent être les Bienfai- 
teurs du Genre- humain j ils le font toutes les 
fois qu'ils détruifent des préjugés dangereux. 
Mais , feroit-ce un préjugé dangereux que de 
croire que la Matière ne peut peiifer ? Ne fe- 
roit-il point d'une trop malheureufe facilité d'a- 
bufer du fentiment contraire? Lorfque les Phi- 
lofophes entreprennent de détruire ce qu'ils 
nomment des préjugés , il feroit très-convenable 
qu'ils leur fubftitualîent des chofes d'une utilité 
équivalente. 11 ne faut pas que le Philofophe 
reifemble à la Mort qu'on peint armée d'une 
faulx : mais , fi le Philofophe peut quelquefois 
être repréfenté armé d'une faulx , il doit au 
moins porter dans l'autre main une truelle. 



PHILOSOPHIQUE, Part XIV, S^i. 

j£ ne fais Ci l'on ne pourroit point prouver 
par un argument aiTcz dired Texiftence de TAme 
des Bètcs : cet argument repofe eir^titiellement 
fur la proportion que nous obfervons entre les 
eifets & les caufes. Ce n'cft pas ici le lieu d'a- 
natomifer la queftion métaphyfique s'il eft des 
Caufes. Qiielque fentiment qu'on embralfe là- 
dcffus il demeurera toujours vrai qu'il eft dans 
la Nature un ordre en vertu duquel certaines 
Chofes préœdent conftamment d'aucres Chof-s, 
Nous donnons le nom de Canfis à ces Chofes qui 
précèdent, & nous nommons ejfets c^Ues dont 
elles font immédiatement (uives. J'admets cet 
f)rdre de la Nature comme une Loi univerfelle 
dont j'ignore profondément le comment , & je 
regarde cette Loi comme univerfelle , parce qu'el- 
le ne fe dément Jamais ou que du moms on ne 
l'a jamais vu fe démentir. 

Voici donc l'argument qui s'offre adueîle- 
Hient à mon Efprit en faveur de l'Ame des Bê- 
tes. Si je me fuis fervi plufieurs fois d'un cer- 
tain bâton pour frapper un Chien , il arrivera 
que Cl je le lui montre, même d'aiTcz loin , il 
s'enfuira en courant & qu'il parcourra un très- 
grand terrain pour éviter le coup qu'il croit le 
menacer. Or , quelle proportion y a-t-il entre les 
rayons qui, partis du bâton, vont frapper la 
Tom. XV L F 



tt P A L I }^<:^ r N E' s I E 

rétine du Chien , & les mouvemens fî confide- 
Tables •& fi long-tems continués qu'il fe donne 
pour éviter le coup ? Un certain mot que j'au- 
ïois prononcé avec une certaine inflexion de voix 
auroit produit fur l'Animal des efFets analogues. 

Je n'ignore pas que les Partifans de l'au- 
tomatifme des Brutes répliqueront que la Ma- 
chine a été coi.ftruite avec un tel art, que la 
plus petite impulfion dans une de fes parties 
peut fuffire pour exciter dans d'autres parties 
les plus grands mouvemens. Mais combien cette 
réponfe ell-elle fubtile ! combien eft- elle vague? 
combien eft-elle peu propre à perfuader cet 
automatifme qu'on s'obftineroit vainement à 
défendre ! combien l'hypothefe d'un principe 
fentant & adif , diftind de la Matière , expli- 
que- t- elle plus iimplement ou plus heureu- 
fement tous les phénomènes ! combien eft-elle 
par cela même plus pliilofophiquc î j'ai donc 
4it plus probable^ 



< 83 ) 

*iïtin:rsin:s2rrsE::3Er2iicr3ic3ani2c#: 

-^lE3i:r21Ii:2ÎIIZZIÎ5ZII3iriIIÏÎIIIIÎEZI2î2IIli:.*; 
(QUINZIEME PARTIE. 



ESSAI D'A PPLI CATION 
DE i: IRR ITABILITE 

AUX POLYPES, &c. 

NOUVEAUX ETRES 

MI CROSCOPIQ^UES, 

DU DROIT DE L'HOMME 

SUR LES Animaux. 

CHAPITRE I. 

Dijjicultés d'expliquer les phénomènes du Polype^ 

Referions fur les tentatives de V Auteur 
a ce Jujet. 

1^^ Polype a paru d'abord favorifer beaucoup 
ropiiiioii de rautomadfmc des Brutes. Un Aninul 

F 2 



«4 TALiylGFlJESIE 

dont chaque morceau devient lui-même un 
Animal pareil au premier ne femble pas devoir 
appartenir à la Clafle des Etres mixtes. Com- 
ment TAme d'un tel Animal pourroit-elle être di- 
vifée r' comment pourroit-elle fe retrouver en- 
tière dans chaque morceau ? comment ces 
morceaux 5 encore informes ou dans lelquels k 
régénération n'a pas achevé de fe faire , mon- 
trent-ils ks mêmes inclinations que TAnimal 
entier ? 

Le Polype peut être greffé fur lui-même 
ou fur un Polype de fon efpece. Peut-on gref- 
fer des Ames ? que devient donc l'Ame du Su- 
jet ou celle de la Greffe ? quel eft ici le fiege 
de la Perfonnalité ? 

En refendant le Polype d'une certaine ma- 
nière on en fait une Hydre à plufieurs têtes : 
ya-t-il une Ame individuelle dans chacune de 
ces tètes ? y a-t-il ici autant de Perfonnes diftinc- 
tes que de tètes ? ( i ) 

Toutes ces queftions & une foule d'autres 

( I ) Confultez fur tout ceci le Chap. xi du T. I, & le 
Chap. II du Tom. Il des Conjïà. fur les Cerp* organ. ou les 
Chap. IX & XV de la Part, vin, & le Chap. i de la Par^ 
tie IX d€ la Coîit. de la Nature, 



fHI LOSOP Hî,(l UE. Part. XV. U 

que le Polype fait naître paroiiïent au pre- 
mier coup-d'œil autant d'énigmes indéchiffra- 
bles. Je n'ai pas la prefomption de prétendre 
les avoir déchiffrées. Mais , j'ai effayé de po- 
fer quelques principes phyfiques & pfychologi- 
ques qui m'ont femb!é propres à répandre une 
foible lueur dans ces épaiiTes ténèbres. (2)- 
Peut " être aurois - je mieux fait de ne point 
tenter de fonder ces profonds myfteres ; mais 
j'avouerai ingénument que mon but étoit prin-' 
cipalcment de montrer au moins que la décou-' 
verte du Polype ne favorife pas le moins du 
monde le matérialifme. Si Ton veut bien mé- 
diter mes principes & fe rendre attentif à 
leur enchaînement & à leurs coaféquences na- 
turelles , je me flatte qu'on ne jugera pas que 
que j'aie déraifonné fur cette ténébreufe ma- 
tière. Je ne fais, même il on ne fera pas un 
peu furpris que j'aie pu me rendre allez clâ;r 
pour faire entendre facilement ma penfee. Je 
n'ai eu ici d'autre guide que mes propres mé- 
ditations , & tout mon mérite n'a confifté qu'à 
ne point abandonner le fil , à la vérité fort 
délié 5 que j'avois en main. 

[ 2 ] On peut voir rexpofition de ces principes «S; leur 
application aux cas les plus embarraflans , Chap. m T. II 
des CoY^s org, 

F3 



$^ r v^ i ^ 2S^ (? F if £* -S' / i^ 

J'aurois pu facilement donner des explical 
"lions purement méchaniques de tous ces phé-. 
nomenes auffi nouveaux qu'embarraiTans : je me 
ferois même débarrafle ainfl de plus grandes dif- 
ficultés. Mais j'aurois cru choquer d'autres phé- 
nomènes qui femblcnt attefter que le Polype 
n'eft pas une lîmple machina organique. 

Cependant pour montrer à mon Leâeur 
que j'ai envifagé mon Su}et fous le plus de faces 
qu'il m'a été poffible , je hafardcrai ici une fo- 
lution méchanique : je ne la donne que comme 
une (impie conjedure ou plutôt comme un 
fimple doute. 




WHILOSOPHIj^UE. Fart. XK S 7» 

wsmBmmBmasaaamÊBBÊÊmaamm 



CHAPITRE IL 

Explication des phénomènes du Polype par 
la feule Irritabilité 

Réflexions fur la Vitalité, 

'Ai raconté dans la Partie II. de mon Traité- 
d^ Infe&ologie , Obf. xiv, les mouvemens fi re- 
marquables que fe donnoient des morceaux de 
certains Vers d'eau douce que j'ai multipliés de 
boutur«. ( I ) J'ai dit , que des Vers de cette 
Efpece , auxquels favnis coupé la tête , alloient en 
avant d peu près comme fi rien ne leur eut man- 
qué ; qiCile fembloient chercher à fe cacher , qu^ih 
favoient fe détourner à la rencontre de quelque 
ohftacle , ^c. En rappellant ce fait dans l'Article 
ecxxxv des Confidérations fur les Corps orga- 
nifés , j'ai ajouté ce qui fuit. 

" Ceux de mes Ledeurs qui ont lu les beau^ç 
„ Mémoires de Mr. de Haller fur Vlrritahi^ 
55 lité entrevoient déjà ce qu'on peut dire pour 

Voyez la. Contemplation de la Nature •-, Part. VII i, Cliiîp^ 
X , mi je Homie ime légère idé«i de la ftrudure de- ces V«n5' 

F 4 



îâ r A L I 2Î G E" 2,^ E" s I B " 

55 tâcher de léfoudre la difficulté dont il s'agît 
,5 ici. On fait que 1 Irritabilité eft cette Proprié- 
5, té de la fibre mufculaire en vertu de laquelle 
35 elle fe contrade d'elle-même à l'attouchemene 
5, de tout corps , foit folide foit fluide. CVft 
5, par elle que le cœur détaché de la poitrine 
„ -continue quelque tems à battre. Ceft par elle 
5, que les inttftins féparés du bas- ventre <^ par- 
5, tagés en plufieurs portions comme nos Vers, 
5, continuent pendant un tems à exercer leur 
53 mouvement périltalrique. Ceft par elle enfin , 
3, que les membres de quantité d'Animaux con- 
,5 tinuent à fe mouvoir après avoir été iéparés 
,5 de leur tronc. Dira- ton que ces portions d'in- 
5, teRins qu'on voit ramper lur une table com- 
55 me des Vers font mifes en mouvement par 
5, une Ame qui réiide dans leurs membranes 2 
5, Admettra-t-on sulU une Ame dans la queue 
5, du Lézard pour rendre raiion des raouve-* 
„ mens fi vifs & fi durables qu'on y obferve 
35 après qu'on l'a coupée/' Voudra-t«on encore 
a, que ce foit une Ame logée dans Paiguilîon de 
55 la Guêpe, qui le darde au dehors aiicz loiig- 
5, tems après que le Ventre a été léparé du 
5, corfelet? Aiîurémcnt ces fûts iont bien auili 
5, finguliers & aufii embarralfans que ceux que 
55 j'ai rapportés dans le paiTage cité ci-detlbs ; 



Fil îLOSOPHt dUE. Part. Xir. ^t) 

„ qui ne voit pourtant que les uns & les autres 
5, ne font que les réfuttats d'une tnéchanique 
5, fecrete ? Mr. de Haller a prouvé que le cœur 
,, féparé de la poitrine ceife de battre dès qu'on 
„ purge les ventricules du peu de fang qu'ils 
3, renferinoient encore : l'Irritabilité , cette For- 
5, ce dont la nature nous eft inconnue , n'agit 
,, p'us alors; rien ne l'excite. C'tft donc par 
5, les contradions que l'attouchement d'un corps 
,5 étranger produit dans les fibres mufculaircs 
„ de nos Vers, dans celles des portions d'in- 
,j teftins , dans celles de la queue du Lézard, 
5, &c. que s'opèrent ces mouvemens qui nous 
5, paroilient volontaires & qui ne font pour- 
„ tant que purement machinaux. La Machine 
5, eft montée pour les exécuter & elle les exé- 
,/ cute dès qu'elle eft mife enjeu. „ 

Je fuppofe à préfent qu'on n'a pas oublié que 
le Corps du Polype a la forme d'un petit boyau. 
( 2 ) Q^iand on partage ce boyau tranfverfale- 
ti'iem dans le milieu de fa longueur, la moitié 
poilérieure e(i un boyau plus court. Ce boyau 
eft aveugle ; je veux dire , qu'il n'eft ouvert 
que par fou bout antérieur. Si l'on préfence à 

( 2 ) Ccrrps org. Art. CCV. CoJitemfuition , Partie IX, 
Chap. i. 



ce bout antérieur quelque Proie ; par exemple^ 
un petit Ver vivant , le boyau fera effort pour 
l'engloutir , & il y parviendra peu à peu , &c. 

Voila donc une moitié de Polype , non-ré- 
générée , qui paroît avoir les mêmes inclina- 
tions qu un Polype parfait & s'acquitter d'une 
de fes fondions les plus elTentielles. 

Que fautai donc penfer de l'Ame du Polype 
& du Siège qu'elle y occupe ? ne diroit-on pas 
que cette Ame réfide univerfellement dans tout 
le Corps ? 

Je conviens flms peîne que la difficulté efi: 
très-grande: mais efl-elle abfolument irrcfoluble? 
l'Irritabilité ne fourniroit-elle point un moyen 
de la réfoudre? Il efl démontré que tout le 
Corps du Polype efl: très-irritable. Cette moitié 
de Polype qui dévore des Proies, **& qui n'elt 
exadement que la moitié infcrieu:e d'un petit 
fac charnu ou plutôt gélatineux j cette moitié , 
dis-je, ne feroit-elle point irritée par l'attoucbe- 
ment & par l'agitation de la Proie ? les mouve- 
mens que cette irritation occafioneroit dans les 
bords de l'ouverture du fac ne conduiroient-ils 
point par une fuite naturelle du jeu des parties 
à cette opération que nous nommons la déglu-^ 



THILOSOPHIUVE. Part. Xr. 91 

ihîon ? A regard de la digeftion elle n'a rien 
du tout d'embarraifaiu & Ton voie atfez qu'elle 
peut fe réduire, comme bleu d'autres fondions 
vitales, à un pur ntéchanifmc. 

CfcST donc proprement la déglutition qui eft 
ici le point le plus difficile à expliquer. Mais, 
qu'on y prenne garde \ il n'eft lûrement pas 
plus difficile à expliquer que les mouvemens du 
cœur d'un grand Animal après que ce mufcle fî 
irritable a été fépare de la Poitrine. L'efpece de 
Faculté loco-motive dont jouifTent des morceaux 
d'inteftins coupés récemment , femble bien plus 
embarralTante encore, & s'explique pourtant de 
la manière la plus heureufe par le feul fecours 
de l'Irritabilité. (3) J'invite mon Ledeur à 
relire avec attention ce paifage du Livre des 
Corp^ organifés que je tranfccivois il n'y a qu'un 
moment. Il ne Faut pas accroître les difficultés 
en accroiflant le merveilleux. 

Il ne feroit pas même impoflîble que le Po- 
lype tout entier ne fut qu'un Corps organifc 
(implement irritable. L'extenfion Ç\ confidéra4)le 
de fes bras pourroit n'être qu'un relâchement 

C 3 ] Confultez fur Vlrritahiliti le Chap. XXXIH de la 

Paît. X de la Covlempl. 



9t VALIl^GE'NFSIE 

extrême de ces parties L'attouchement des Proies"- 
pourroit y exciter des contradions au moyen 
defquelles ces bras ou ces fils fi déliés s'entor- 
tilleroient autour de la Proie , fe raccourciroienc 
de plus en plus & porteroient cette Proie à la 
bouche. Celle - ci éprouveroit des contradions 
ou des mouvemens analogues. La Proie feroitr 
engloutie , digérée , & le réfidu rejeté par ie" 
même niéchanifme. 

Cette application de Tlrritabilité au Polype^ 
ne fait naître quelques réflexions fur la Vitalité, 
s^ous obfervons des gradations dans les trois 
.'cgnes : ( 4) la Nature ne pafîeroit - elle ponit 
des Etres organifés inanimés aux Etres organi^ 
lés animés , par des Etres fimplemeat vitaux 5 
je veux dire , par des Etres organifés fîmple- 
ment irritables ? Dans ces Etres mitoyens l'Ir- 
ritabilité conftitueroit feule le Principe de la 
vie. L'adion continuelle des, liquides fur les fo- 
îides irritables imprimeroit à ces derniers les di- 
vers mouvemens qui carac^ériferoient cette 
forte de vie. Ce feroit de cette vie dont le Polype 
jouiroit au moins tandis qu'il demeureroit mu- 
tilé. Elle appartiendroit peut-être encore à quan- 
tité d'autres Efpeces de Polypes qui paroîifent 

[4] Part. II, m, IV de la CenievtfL 



PHILOSOP HÏQ^UE, ParL XV. 95 

des x^nimaux beaucoup plus déguifés; tels que 
les Polypes.^ bouquet^ (0 les ^oly^QS en najfe-y 
(6) ceux en entonnoir , (7J ceux des infufions , 
(,8) & bien d'autres Etres organifés microfco- 
piques. 

[ 5 3 Corps organisés 5 Art. CXCIX , CCI , CCCXIX , 
CCXX. Contempl. Part. VIII , Chap, XI. 

L 6 ] Corit. Part. VIII , Chap. XIII. 

(^ 7 ) Corps organifés ; Article CC. Contemplation , Partie 
VIII, Chap. XII. 

( 8 ) Voyez la curieufe Dijfertation de M. WRISBERG , 
FrefelTeiir d'Anatomie dans l'Académie de Gottingiie & ha- 
bile Obfervateur. Cette Differtation , qui eft toute entière fur 
les Animalcules des infufions , préfente bien des particularités 
intérelBintes , qui prouvent la fagacité de l' Obier vateur. 



94 P A L I N G F N E' S I E 



CHAPITRE II I. 

Réf exions fur le Monde microfcopique. 

V/UoiQUE le monde microfcopique ne nous 
{oit pas plus connu que les Terres auftrales de 
notre Globe , nous en connoifTons cependant 
allez pour concevoir les plus grandes idées des 
merveilles qu'il recelé , & pour être profondé- 
ment étotfinés de la variété prefqu'infinie des 
Modèles fur lefquels PAnimalité a été travaillée. 
Les Voyageurs qui ont côtoyé les rives de ce 
Monde microfcopique y ont découvert des Ha- 
bitans dont les figures , les habillemens & les 
procédés ne reffemblent à rien de tout ce qui 
nous étoit connu. Ils n'ont pas même toujours 
trouvé des termes pour exprimer clairement ce 
qu'ils appercevoient au bout de leurs Lunettes. 
Il leur eft arrivé , en quelque forte , ce qui ar- 
riveroit à un Habitant de la Terre qui feroit 
tranfporté dans la Lune: comme il manqueroit 
d'idées analogues , il feroit privé de ces termes 
de comparailbn qui aident à peindre les Objets. 

Le Polype à bras nous avoit déjà beaucoup 



VHILOSOPHIUUE. Part XV. 9c 

-étonné par fes reflemblances avec la Plante & 
par la fingularité de fa ftrudure. Nous n'imagi- 
nions pas qu'il exiftoit bien d'autres Animaux 
de la même ClafTe beaucoup plus traveftis en- 
core , & dont nous n'aurions jamais deviné les 
formes & la multiplication. Les Polypes dont je 
parle font un des grands prodiges du Monde 
microfcopique : ils ont été nommés des Poly- 
pes À honi^uet , & cette dénomination rend heu- 
reufement leurs apparences extérieures. Je les 
ai décrits fort au long dans mes deux derniers 
Ouvrages d'après le fage & célèbre Obferva- 
teur qui nous les a fuit connoître ( i ). J'ai 
encore décrit d'après lui , d'autres Efpeces de 
Polypes microfcopiques , qui n'offrent pas des 
particularités moins étranges {z^ ni moins pro- 
pres à perFedionner la Logique du Naturalifte. 

Si cet excellent Obfcrvateur qui a enrichi 
l'Hiftcire naturelle de vérités fi neuves & fi im- 
prévues , cédoit enEn aux prelfantes invitations 
que je ne ceif3 de lui fiire de publier la fuite 
de fes découvertes , le Public y trouveroic de 

( I ) Contentpl. Part, VIII , Chap. XI. 

[2] Les Polypes en eutomioù- , & les Polypes eu mijff^ 
CmiemplaiiûK j Çart. VIII, Chap. XII & XIIL 



9(5 



P A L I N G r 2^ E' S I E 



nouveaux fujets d'admirer la prodigieufe fccon- 
dite des voies de la Nature & d'applaudir à la 
fagacité & à la marche judicieufe de fon Hifto- 
rien. Il ne regardera pas comme un trahi fon (î 
je faifis VozccCion qui fe préfente de faire con- 
noître aux Naturalises un des Habitans les plus 
finguliers de ce Monde microfcopique où notre 
Obfervateur a fait des voyages fi heureux & fi 
inftrudifs. J'ai eu même la fatisfadion de faire 
avec ce nouvel Argonaute un de ces Voyages 
dont )e tranfcrirai ici la Relation, telle que je 
Tai écrite immédiatement après mon retour : 
on la tiouvera dans le Chapitre fuivant. 




Chapitre 



VHILOSOPHIflUE, Part. XV, 57 

CHAPITRE IV. 

Nouveaux Etres microfcopîques : 
Les Tubiformes , les Txnia , les NavettesJ 



JLjEs RuifTeaux , les Mares , les Etangs four- 
millent dans certains tems d'une multitude d'Ef 
peces diiférentes de très-petits Polypes & d'Etres 
microfcopiques qui n'ont point encore de nom. 
Une feuille , un brin d'Herbe , un fragment de 
bois pourri tiré au hafard du fond d'un Ruif- 
feau & rais dans un Poudrier ( r ) plein d'eau, 
eft un petit Monde pour l'Obfervateur qui fait 
le voir. Mr. Trembley m'a montré au Microf- 
cope le 12 de Novembre 176^, un de ces Etres 
invifîbles à l'œil nud & fans nom, dontjeviis 
tâcher de donner une idée d'après ce que j'ai 

[ I ] Les Naturaliftes donnent le nom de Poudriers à c" 
taiiis vaies d'un Verre blanc, dans lefqueés ils renfermant 
les Infeftcs peur les étudier plus commodément. Ces pots de 
verre blanc, de figure cylindrique, 011 l'on rcnFerme à^s con- 
fitures , font des efpeccs de Poudriers. 

Tome XV L G 



yu moi-même ( 2) & d'après ce que Mr. TrêM- 
BLEY m'en a rapporté. 

Cet Etre microfcopique ne relTemble pas mal 
à un très-petit Tube , & je lui donnerois vo- 
lontiers le nom de Tubiforme, Il eft fort tranf- 
parent. A l'ordinaire il eft fixé par une de fes 
extrémités fur quelqu'appui. L'autre extrémité 
fe termine quelquefois en pointe moufle 5 d'au- 
trefois elle femble coupée net> on croit même 
y appercevoir une ouverture , comme feroit 
celle d'un Tube eapillaire. 

Cet Etre (îngulier eft ordinairement immo- 
bile y il lui arrive cependant de tems en tems 
de fe balancer ou de vibrer ailez lentement. Il 
fait plus i il vient à fe détacher de l'appui & à 
nager de côté & d'autre , tantôt dans une po- 
licion verticale , tantôt plus ou moins oblique 
à THorizon , quelquefois horizontale , fans qu'on 

[ 2 ] Il y avûit bien long-tems que je n'avois eu le plaifir 
4àQ Hxer l'œil à un microfcopc : j'ai dit ailleurs combien cet 
Inftrumexit avoit fatigué & affoibli ma vue : c'e'toit, en quel- 
que forte , pour moi une renailTance que de me retrouver 
cloue à un Microfcope; J'ajouterai néanmoins, que malgré tout 
le mal qu'il m'a fait j'ai encore la vue affez bonne de près 
pour compter les œufs d'une Puee fans le fecours d'aucuQ: 
verre. 



PHIieSOFHIUVE. Fart. XV. 99 

fuiffe découvrir comment il exécute de pareils 
mouvemens. S'il rencontre dans fa courfe le tran- 
chant d^une feuille ou quelque fil, même très- 
délié , on le voit avec furprije s'y fixer par une 
de fes extrémités, s'y implanter comme une 
quille. Son adhérence à l'appui., dont la ma-^ 
niere nous eft inconnue , eft aflez forte pour 
qu'il foit en état de réfiifer aux mouvemens 
qu'on imprime à l'appui ou à l'eau. 

Mr. Trembley qui avoit obfervé ces Tu- 
hiforwes il y avoit plus de 20 ans , mais qui 
n'avoit pu alors les étudier , a découvert dans 
l'Automne de I7<5> une de leurs manières ds 
multiplier , & je l'ai obfervée moi-même à fon 
Microfcope. Voici en abrégé comment la choft^ 
fe paffb. 

On apperqoit d'abord le long du Tubiforme 
un trait fort délié , qui fembîe le partager par 
le milieu fuivanc fa longueur. Ce trait fe ren- 
force de plus en plus j il paroit plus profond, 
plus tranché -, enfin , il paroît double. On re- 
connoit que cette apparence d'un double trait 
eft produite par la divifion adluelle de deux moi- 
tiés longitudinales du Tubiforme. On s'en aîTare 
en continuant d'obferver : on voit les deux moi-^ 
tics tendre continuelîemerit à fe Iccarer.; l'unç 

G 2 



300 PALlNGrNTSIE 

fie l'autre. Tandis qu'elles font encore parallèles 
ou appliquées Tune à l'autre , le Tubiforme pa- 
roît amplifié j fon diamètre eft double ou à-peu- 
près de celui d'un Tubiforme qui ne multiplie 
pas aduellement. Bientôt le parallélifme celTe ; 
les deux moitiés commencent à s'écarter l'une 
de l'autre , tantôt par l'extrémité fupérieure , 
tantôt par l'inférieure. La réparation s^accroit 
peu à peu , & le Tubiforme femble s'ouvrir 
comme un Compas. Lorfqu'il eft entièrement 
ouvert 5 on voit deux Tubiformes inclinés l'un 
à l'autre comme les jambes d'un Compas , «Se qui 
font encore unis par une de leurs extrémités. 
Cette divifion naturelle s'achève au bout de quel- 
ques heures. 

Si l'on compare cette manière de multiplier 
des Tubiformes avec celle des Polypes à bou- 
quet 5 ( 3 ) on leur trouvera de grands rapports. 
Mais, la première diffère delà féconde par une 
particularité effentielle -, le Polype à bouquet fc 
contradle avant que de fe partager; & le Tu- 
biforme ne paroît point du tout fe contracter 
avant que de fe divifer. 

On comprend bien que chaque moitié du 

( 3 ) Confultez le Chap. XI de la Part. VIII de la Cax- 
templation de U Nature. 



fHILOSOPMIUUE, Part. XV. lex 

Tubiforme qui vient de fe partager, &; qui eft 
devenue elle-même un Tubiforme parfait , peut 
fe partager à fon tour , & elle fe partage en effet. 

De ces divifions naturelles & fuccefîives naif- 
fent des Grouppes plus ou moins nombreux de 
Tubiformes : auffi ces. Etres finguliers font-ils 
fort multipliés dans les Eaux. 

Parmi ces Tubiformes on en remarque de 
beaucoup plus courts les uns que les autres ; 
\ ce qui porteroit à foupqonner qu'ils fe divifent 
encore tranfverfalement. 

J'ajouterai que les Grouppes qu'ils com- 
pofent m'ont paru réveiller dans l'Efprit l'image 
de certaines Concrétions falines ou cryftallines. 

Mr. Trembley m'a montré au Microfcope 
d'autres Etres aquatiques dont la figure imite 
extrêmement en petit celle du Tœnia, J'ai dif- 
tingué aifez nettement deux Efpeces de ces Etres: 
peut-être néanmoins ne font-ce là que de pures 
variétés. Quoi qu'il en foit ; la première Ef- 
pece , qui m'a paru fort longue , alloit en s'ef- 
filant vers une de fes extrémités. J'y apperce- 
vois çà & là des traits tranfverfaux alfez efpacés, 
ii qui ne reffembloicnt pas mal aux incifions 

G3 



ïoz P A L I N G F N F s I E 

annulaires de cette Efpece de Taenia que j'ai nom- 
mée /? anneaux longs. [4) Je n'ai remarqué au- 
cun mouvement dans cette forte de Tiznia rnir 
çrofcopiqtte. L'autre Efpece m'a paru fort courte, 
& beaucoup plus applatie. Les traits tranfver- 
laux étoient (1 ferrés , Ci rapprochés les uns des 
autres , qu'ils fembloienç^fe confondre. Ces Etres 
ii'avoient qu'une demi tranfparence j & on juge 
bien qu'on ne découvroit point entre ks traits 
tranfverfaux cette forte de travail qui fe fait 
beaucoup remarquer dans cette Efpece de T^nia 
donc j'ai donné la defcription. Ou pou.rroit con- 
jeciurer avec quelque vraifemblanceque le Taenia 
microfcopique fe multiplie en fe divifant tranf- 
verfalement ou par anneaux. 

J'ai dit en parlant des Tubi formes , qu'il^ 
fe parMgent fans fe contraEler, Mr. Trembley 
a obfervé uiî autre Etre microfcopique qui mul- 
tiplie en fe partageant de la même manière. Il 
.ïclTemble aûTez à la navette d'un Tifîe.ran. Il eft 

-Ç4) Difcriatian fuy h Tania ^ &c. Oeuvres^ Tom. III 
gTrb. Daus.Ia queftioii III de cette Qiffertation j'ai indiqué 
ks camcieres qui m'ont paru- propres à diilinguer deux Ef- 
peces dûTcenra. Un^de ces carafteres coniiftc dans là longueur 
r^fpedivc; des anneaux. J'ai donc nommé une des Efpeces ïe 
TiDtia "à anneaux lo /g-s : l'autre le Tcenia à nnmaitx c ourts. 



FHILOSOPHIQ^UE. Part. Xr. ac$ 

porté fur un pédicule comme les Cloches d'un 
Polype à bouquet. Il fe divife par le milieu 
fuivant fa longueur j en forte qu'après cette di- 
vifion naturelle on voit deux Navettes fur un 
même pédicule.. Chaque Navette abandonne en- 
fuite le pédicule & va s'établir ailleurs. 

Tous ces Etres microfcopiques font d'une 
petitelie qui ne nous permet guère que de nous 
aifurer de leur exiftence & qui nous laifle dans 
de profondes ténèbres fur leur véritable nature. 
Nous ne fommes un peu fondés à les juger 
des Animalcules que fur l'analogie de leur mul- 
tiplication aves celle des plus grands Polypes à 
bouquet. ^ 

A PROPOS des Polypes à bouquet, Mr. Trem- 
BLEY m'en a fait voir au Microfcope qui m'ont 
paru d'une pëtiteffe prodigieufe : on pourrait 
les comparer à un amas de très-petits grains de 
Cryftal. Ils en ont tout l'éclat. 

Quelle foule de merveilles ne recèlent donc 
point une Mare ou un Ruilfeau , & conibieai 
FEchelle des Etres organifés eft-elle étendue ! 
Combien nos connoiffances fur le P^egne animi^l 
& en général fur le Syftême organique fgnl^ 

G4 : 



104 PAtl2^ai!'N]?SIJS 

elles imparfaites î Je ne l'ai pas dit encore aflez (O- 
Combien eft-il utile que nous nous pénétrions 
fortement du fentiment de notre ignorance pour 
être plus réfervés à prononcer fur les voies de 
l'AuTEUR de la Nature (6)1 



CHAPITRE V. 

Tenfées au fiijet des Êtres microfcopiques. 

\^UanD' on n'a pas obfervé foi-même la Na- 
ture, onfe livre facilement aux premières idées 
qui s'offrent à TEfprit fur certaines Productions 
quiparoilfent s'éloigner beaucoup de celles qu'on 
connoit le plus. C'ett ainfi qu'un Phyficien qui 
n'auroît jamais vu de Polypes ni aocun de ces 
Etres microfcopiques dont je viens de parler ad- 
mettroit aifémentqueces Etres font Amplement 
irritables ou vitaux. Cette hypothefe lui plai- 
roit même d'autant plus qu'elle lui paroitroit 

( ç ) Voyez fur- tout la Partie XII de cette Falingénêje. 

(6) Confultez encore les Chap. XVI, XVH de la Par- 
tie VIII de la ContempL 



PMILOSOPHIQ^UE. Pan. Xv. ,oç 

plus commode. Mais, fi ce Phyficieii venoit unz 
fois à obferver ces ditFérens Etres & tous ceux 
qui leur font analogues j s'il les étudioic long^ 
tems-, s'il fuivoit avec foin les procédés oc les 
mouvemens divers par Icfquels ils fcmblciu pour- 
voir à leur confervation ; je doute qu'il hélitût 
beaucoup à les ranger parmi les Animaux, (i) 

[ I ] Les Animalcules des infiihons font bien propres h 
confirmer ceci. Il faut lire dans l'excellente Dijjeriation Ita- 
lienne de M. l'Abbé Spallanzani fur ces Animalcules, 
publiée en 176?, ce qu'il raconte de leur lèrudure , de leur 
mouvemens , de leur inftindl. Il en a découvert de plniieurs 
Efpeccs , toutes aiTez caraftérifées. La plupart ont une figure 
arrondie & applatie. Ils ont une forte de bec plus ou moin? 
alofigé. Ils font tranfparcns, & leur tranfparence permet de 
décDUvrir dans leur intérieur un amas de très-petits globules 
qiu dans quelques -ims.femblcnt arrangés avec art. D'autres 
Animalcules ont des figures fort alongées & qui tiennent 
pliB ou moins de celle d'un très-petit Ver. On apnerçoit dan.s 
leur intérieur une forte de cftnal qu'on foupçonncroit analogue 
à J'eftomac & aux intcftins. 

A l'égard de leurs mouvemens & de leur infliiicl, je ne 
faunis mieux faire que de tranfcrire ici ce que l'iiabile Ob- 
ferviteur en rapporte lui-même dans fan fesanJ Chapitre. 

" Le propre de ces Animaux étoit de s'élancer avec avi- 
„ dite fur les petites parcelles qui fe détachent lentement 
5, des femences dans les infufions. Mais on remarque outre 
„ cda une parcicularité qui ii'eft p^l^ à négliger : c'cft que 



%q6 PALINGE'NE'^IE 

Je ne protioticerai point néanmoins fur la 
tiature de ces Etres microfcopiques & fur celle 
de quantité d'autres Etres qui paroilfent s''ea 
rapprocher plus ou moins. Le terme très-géné- 

55 ces Animaux favent fe détourner avec beaucoup d'adreffc 
55 des obftacles qu'ils rencontrent, & même s'éviter entr'eux* 
,3 J'en ai vu des centaines , renfermés dans le plus petit ef- 
5, pacc-, fe mouvoir à l'ordinaire , & ne jamais fe heurter l'un 
5, l'autre en marchant. Souvent même il leur arrivoit de chan - 
„ "ger brufquement de diredion ou d'en prendre une diamé- 
5, tralemcnt oppoféeà celle qu'ils avoientprife d'abord j cepen- 
35 dant je ne me fuis jamais apperqu , du moins d'une manière 
55 fenfiblc , qu'ils aient été d^onner de la tête contre les corp^ 
35 qui fe trouvoient fur leur route. J'ai plié la petite lame de 
^y verre qui foutient la goutte d'eau de l'infufion , afin de 
35 faire defcendre la liqueur cjans cette courbure; & je les 
35 ai vu alors defcendre vers le fond , mais fans être plus gê- 
^5 nés dans leurs mouvemens que les FoiflTons qui najent 
35 contre le courant de Feau. „ 

,5 . . . Lorfque la liqueur efl fur le point de s'étapcrer 
3, entiéicment , on a beaucoup de pUifir à voir ces petits Etres 
35 & fur -tout les plus robuftes d'eiitr'eux , fe tourmenter^ 
5, faire des culbutes fur la tête, s'agiter en rond, rallmtii; 
35 leur agitation par degrés , & enEu fe trouvant à fec , ;'ar^ 
55 rêter fur le champ & expirer. 5, 

Le judicieux Auteur conclut de la manière ^ui fuit. '* On 
,5 devroit, je crois, conclure de toutes les Obfervations que 
35 j'ai faites juî'^u'ici , que les mo-uvemeus ordiixiires de iioi^. 



PH ILOSOPHIQ^UE. Part, XV. iq7 

rai à' Etres par lequel je les déflgne , indique 
aifez que je ne veux point décider de ce qu ils 
font ou ne font pas. Mais, j'avouerai que j'au- 
rois plus de penchant à les regarder comme de 
véritables Animaux. 

Nous ne faurions afîigner le point précis où 
finit l'Echelle de TAnimalité. Nous avons vu dans 

5, Animalcules aquatiques ne font point purement méchani- 

5, ques , mais vraiment réguliers, produits par im principe 

5, intérieur & fpontané , & qu'il faut placer ces Etres dans 

», la Claffe des Animaux vivans , non pas apurement d'une 

„ manière impropre & figurée 3 mais en parlant rigoureufe- 

,, ment & dans le vrai. „ 

*' En effet , cette manière de s'obferver avec l'œil, de be©- 
,, quêter doucement les parcelles des Végétaux difpeîfés dan 
„ l'infiifion , de fe réunir lorfque le fluide fe defTeche , de 
„ s'attrouper dans les endroits oii l'évaporation eft plus lente ' 
,, de paffer du repos à un mouvement rapide fans y être dé- 
„ terminés par aucune impulfion étrangère , de nager contre 
,, l'effort du courant , de favoir adroitement éviter les obf- 
„ tacles & s'éviter eux-mêmes en marchant , enfin , cette 
„ faculté de changer brufquement de diredion & d'en prendre 
„ même une toute oppofée, font autantde fignes évidens & 
^, inconteftabks d'un tel principe. „ 

Voyez dans le Chap. XIX de la Part. VIII de la Contcm- 
plcitiou les nouvelles obfcrvations de l'Auteur fur le-^ Animal- 
fuies dont il s'agit. 



I08 Pj^LINGFNFSIE 

la Partie IV de cette Palingénéfie , qu'il n'ed 
point du tout démontré que les Plantes foient 
abfolument infenfibles : lî elles ne l'étoient point 
en effet, FEchelle de TAnimalité fe prolongeroit 
fort au-delà du point où nous préfuniions qu'elle 
finiflbit. La Nature eft comme cette image que; 
préfente le Prifme : tout y eft nuancé à l'indé- 
fini. " Mous traçons des lignes fur cette iniage , 
„ difois^je en terminant mon Parallèle des Plan- 
5, tes & des Anhnaiix ; ( 2 ) & nous appelions 
„ cela faire des Genres & des ClciJJes. Nous n'ap- 
„ percevons que les teintes dominantes , & les 
5, nuances délicates nous échappent. Les Plan- 
55 tes 8c les Animaux ne foiiK que des modifica- 
55 tions de la Matière organifée. Ils participent 
„ tous à une môme eflence , & FAttribut dif- 
55 tindif nous eft inconnu. " 

En effet j pour que mous puflions affignerlc 
point précis où rEchelle de l'Animalité expire , 
il faudroic que nous puilions prouver qu'il exifte 
une organifation qui répugne eifentiellement à 
toute Union avec une Ame ou un Principe im- 
matériel & fentant. Et pour que nous pulTions 

( 2 ) Contemplation de la Nature , Part. X. 



FHILOSOPHIUUE. Part, XV, i»9 

prouver cela, il faudroit que nous connuffions 
a fond toutes les modifications de la Subftance 
matérielle organique & toutes celles de la Subf- 
tance immatérielle fentante. Je ne dis pasaiTezi 
i^ faudroit encore que nous connufîions la na« 
turc intmie des deux Subftanccs. 

Supposons qu'un habile Naturalise prétende 
avoir découvert un caractère diftindif de ia Plan- 
te & de rAnimal : fiippofons que ce caradere cft 
très marqué '. ne refteroit-il pas toujours la plus 
£:rande nicertitude fur fon univerfalité. Ne fau* 
droit-il pas que ce Natiiralifte eût fait le dé- 
nombrement le plus exr'd de toutes les Efiie- 
ces de Plantes & de toutes les Eu^eccs d'Ani- 
maux , pour qu'il put être fur de la réalité de 
ce caracleï*c? & où feroic le Naturalille aulli fage 
qu'inllruit , qui oferoit fe flatter de connoltie 
toutes les Efpeces des Etres organilés ? 

Nous ne fa vous pas mieux où finit POrgani- 
fation que nous ne favons où finit l'Aiîima- 
lité. Nous ne connoilfons point la hmite qui 
répare raccroiilcment pour iiituirufception de 
l'accroiâement par appolicion. M:iis , nous en- 
trevoyons allez qu'une forte d'appoution inter- 
vient dans le premier, puif^u'il refaite cHen- 
tiellcment de Tappiicatiou fuccelîive de matières 



étrangères à un fond primordial. ( 3 ) Ces deui 
manières de croître ont donc quelque chofe de 
commun : elle ne font donc pas fort éloignées 
Tune de faatrê. Le Végétal paroiifoit bien aufîî 
éloigné de l'Animal , lorfque le Polype eft venu 
les rap-procher. Eft-il impoiTible qu'on découvre 
un jour quelque Produdion qui rapprochera de 
même le Végétal du Miuéral, l'incuflufception 
de l'appoiition ? 

Je ne veux ni organifer tout ni animalifer 
tout : mais , je ne veux pas qu'on s^imagine que 
ce qui ne paroît point organifé n'eft point du 
tout organifé, & que ce qui ne paroit poinc 
Animal n'eit point du tout Animal. 

Si donc nous ne découvrons aucune raifon 
philofophique de borner l'Echelle de l'Animalité 
à telle ou telle Produdion 5 s'il eft très-raifon- 
nable de ne prétendre point renfermer la Natu- 
re dans l'étroite capacité de notre Cervelet j s'il 
eft au(fi fatisfaifant que raifonnablc de penfcr 
que les Etres fentans ont été le plus multipliés 
qu'il étoit poffib^e j nous préférerons d'admettre 
que tous ces Etres mouvans qui peuplent le 
Monde microfcopique font doués de vie & de 

( I ) Coiîfultez ici la Part. XI de cette Falm;^. 



? Ht LOSOTHjq^VÈ, Fart XV. m 

fentiment. Et fi nous admettons encore , au 
moins comme probable , que la main adorable 
Q.UI les a formés, les deftine à une beaucoup plus 
grande perfedlion , le Tableau de l'Animalité 
s'embellira de plus en plus & notis offrira la 
Perfpedive la plus raviflante & la mieux propor- 
tionnée aux idées fublimes que nous devons nous 
former de la sUpreme bienfaisance. 

Comment un Philofophe dont le Cœur eft 
auffi bien fait que TEfprit , ne fe plairoit-il poinc 
à confidérer ces nombreufes Familles d'Animaux 
répandues dans toutes les Parties de notre Globe , 
comme autant d'ordres diiférens d'Intelligences 
fubalternes , déguifées pour un tems fous des 
formes très-diiïérentes de celles qu'elles revêti- 
ront un jour , & fous lefquelles elles déploieront 
ces admirables Facultés dont elles ne nous don- 
nent à préfent que de foibles indices ? Le moin- 
dre des Etres microfcopiques devient ainlî à mes 
yeux un Etre prefque refpeétable : ma Raifon 
fe plait à percer cette écorce qui cache fa véri- 
table nature , & à contempler dans cet Etre , fî 
chétif en apparence , les libéralités infinies de 
i'ETRE des ETRES. 



^X^i9 



HZ PALIl^BE'VFSIE 



CHAPITRE. VL 

Le Droit de Ici Nature. 
U Homme moral. 



1_jOrsqu'on étudie la nature de rHomme <>. 
on ne tarde pas à découvrir que cet Etre li ex~ 
cellent a des rapports de divers genres avec tous 
les Etres qui l'environnent. 

De ces rapports , comme d'une Source fécon- 
de , découle rimport;:înte Théorie des Loix 'na- 
tureMes de PHomme. 

Lt.s Loix naturelles font donc les réfultats 
des rapports que PHôrame foutient avec les di-^ 
vers Etres : ( i ) définition plus philolbphique 
que celles de la plupart des Jurifconfultes & des 
Moralîftcs. 

L'Homme parvient par fa Raifon à la cônnoif. 
fan ce de ces rapports divers. C'efl: en étudiant 

( I ) Ejfai anal, fur les Facidtés de VAme. §. 40 , âfî. 
Fart. VIII de cette Fuling. 

fa 



PHILOSOPHIQUE. Part. XV. iij 

fa propre nature Se celle des Etres qui Penvr 
roiinent , qu'il démêle les liaifons qu'il a avec 
ces Etres & que ces Etres ont avec lui. 

Cette connoiflance eft celle qu'il lui importe 
le plus d'acquérir , parce que c'eft uiiiquemeiit 
fur elle que repofe fon véritable bonheur. 

Ce feroit la chofe la plus contraire à la Na- 
ture , que l'Homme pût être véritablement heu- 
reux en violant les Loix du Monde qu'il habi- 
te : c'eft que ce font ces Loix mêmes qui peu- 
vent feules conferver & perfedionner fon Etre. 

L'Homme aflujetti à ces Loix par fon CRE'A- 
TEUR , afpireroit-il donc en infenfé au privi- 
lège d'être intempérant impunément, & préten- 
droit-il changer les rapports établis entre fon 
eftomac & les aUmens néceifaires à fa coti- 
fervation ? 

Il y a donc dans la Nature un Ordre 'pré- 
établi , dont la fin eft le pus grand bonheur 
poffible des Etres fentans & des Etres intelligens, 

L'Etre intelligent & moral connoît cet or- 
dre & s'y conforme. Il le connoit d'autant mieux 
Tome XVI. H 



ti4 Pu^LINCeî^E'SIM 

qu'il efl: plus intelligent. Il s'y conforme aves^ 
il'autant plus d'exaditude qu'il ell plus moral. 

La moralité cbnfifte donc eflentiellement dans 
la conformité des jugemens & des adions de 
l'Homme avec l'Ordre établi ou ce qui revient 
au même , avec l'Etat des Chofes. 

L'Etat des Chofes eft proprement leur natur» 
particulière & leurs relations. 

L^HoMME moral en ufera donc à l'égard de 
chaque Etre relativement à la nature propre de 
cet Etre & à fes rapports. 

L'Homme choqueroit donc la moralité s'il 
traitoit un Etre fentant comme un Etre infen- 
flble 5 un Animal comme un caillou. 

Le Droit naturel , qui eft le Syfteme des Loix 
de h Nature, s'étend donc à tous les Etres avec 
lefquels l'Homme a des rapports. 

• Ce Droit embralTe donc dans fa fphere les 
Subftances inanimées comme les Subftances am- 
inées. Il ne laiffe aucune adion de l'Homme dans 
une indétermination proprement dite. Il les ré- 
git toutes. Il ne règle pas moins la conduite df 



PHTLOSOPHIQ^UE, Part, XK ,,^ 

l'Homme à ]'i;^ard d'un Atome vivant qu'à l'é- 
gard de [on Semblable. 

L'Homme vraiment moral tâchera donc de 
ne rien taire dont il ne puilFe fe rendre raifon 
à lui-mêm?. Toutes Tes adions feront p!us ou 
moins réfléchies. Moms l'Homme eft intelligent 
& moral & plus il produit de ces adions qu'il 
lui plait de nommer indifférences. 

Concevons donc que plus un Etre intelli^ 
gent eft parfait , & moins il produit de ces 
adions qu'o!i peut nommer indifférentes. Il y a , 
fans doute, quelque part dans MJnivers des 
Etres inteiligens (i parfaits 5 je dirai Ci réBéchis, 
que leurs moindres adions ont un but & le meiU 
leur but. 

Voila une foibîe efquiffe d'un Droit de la 
Nature qui n'eft pas précifément celui qu'on a 
coutume d'enfeigner dans les Ecoles : mais pour- 
quoi rcfter au-deifous de fon Sujet, & limiter 
l'Etre de l'Homme , dont la fphere enveloppe la 
Nature entière ? 

Si ce D>o/V lie l'Homme aux moindres Subfkn- 
ces, comme à lui-même &z à les Semblables, 
quelle multitude de liaifons n'établit, i! point 

H z 



n^ PALI}JGE*NE'SIE 

entre l'Homme & fon CRÉATEUR ! Combien 
cesliaifons annoncent-elies l'excellence de FHom- 
me & fa fuprème élévation fur tous les Ani- 
maux ! 

L'Homme, enrichi de la ConnoifTancedes la 
Nature C z ] «& de celle de fon divin Auteur , 
puifera dans ces Connollfances fublimes des 
principes invariables de conduite qui dirigeront 
toutes fes adions au but le plus raifonnable & 
le plus noble. 

L'Homme , appelle par la prééminence de 
fes Facultés à dominer fur tous les Etres ter^ 
reftres , ne violera point les Loix fondamenta- 
les de fon Empire. Il refpedera les droits & les 
privilèges de chaque Etre. Il fera du bien à tou& 
quand il ne fera forcé de faire du mal à aucun. 
Il ne fera jamais Tyran 5 il fera toujours Mo- 
narque. 

Le fceptre du Dominateur des Etres terref- 

( 2 ) Ce que je dis ici de la Connoifiance de la Nature , 
;i'eft point oppofé à ce que j'ai dit dans les Parties xii & 
XIII, de rimperfeftion & des bonies de cette Connoiflance- 
J'ai montré à la fin de la Part. Xlii , que notre Coimoiflance 
cft proportionne'g à nos vrais befoins, & j'ai indiqué quels 
font ces befoins. Parce que nous ignorons beaucoup , il ne 
s'enfuit pas que nous n'en fâchions poiiit aifez pour être heu» 
reHx , c'eft-à-dire, vertueux. 



PHILOSOPHIQ^UE. Part XK iiy 

très fera donc un fceptre de juftice & d'équité. 
Il exercera en Monarque fon droit de vie & de 
mort fur les Animaux. Il ne les fera point fouf- 
frir fans raifon & abrégera leurs fouffrance& 
lorfqu'il fera obligé de les immoler à fes befoins, 
à fa fureté ou à fon inftruclion. Humain 8c 
bienfaifant par principes autant que par fenti- 
ment, il adoucira leur fervitude , modérera leur 
travail , foulagera leurs maux , & n'endurcira 
jamais fon cœur à la voix touchante de la com- 
palîion. Il ne regardera point comme une adioîi 
purement indifférente d'écrafer un Moucheron 
qui ne lui fait & ne peut lui faire aucun mal. 
Comme il fait que ce Moucheron eft un Etre 
fenfible qui goûte à f\ manière les douceurs de 
Texiftence , il ne le privera point de la vie par 
plaifir , par caprice ou fans réflexion : il refpec- 
tera en lui la main ciui l'a formé , & n'abufera 
point de fa fupériorité fur un Etre que fou 
fouffle pourroit détruire. 



H 3 



|ï| P A L 1 N G Ê" 2^ F s I E 

CHAPITRE VII. 

Suite du même fujet. 
'Du Droit de l'Homme fur les Animaux, 

Je l'ai dit, l'Homme intelligent & moral fe 
conforme à la nature & aux relations des Etres. 
Il ne les confond point quand il peut les diftin- 
guer , & il s'applique à les diftingqer. Ainfi , 
dès que l'expérience & le raifonnement lui 
rendent probable que tel ou tel Etre eft 
doué de Sentiment, il en agit à l'égard de 
cet Etre conformément aux rapports naturels 
que la SenGbilité met entre l'Homme & tous les 
Etres qui participent , comme lui , à cette noble 
prérogative. Il efi; Homme; tout ce qui refpire. 
peut intércircr Ion humanité. Il eft un Etre mo- 
ral ; les jugemens de fa Raifon éclairée font pour 
lui des Loi^, parce qu'ils font les Réfultats de 
la connoiillmce qu'il a de l'Ordie établi. Il eft 
ainfi à lui-même {à propre Loi : & quand il n'au- 
roit point de Supérieur, il n'en demeureroit 
pas moins fournis aux Loix de la Raifon. 

J]p le difûis encore y l'Homme moral ne fe 



PHILOSOPHIQ^UE. Part, Xr, ii^ 

permet que le moins d'aclions indifTéreutes ou 
machinales qu'il efl: pofTible. Il agit le p'us fou- 
veut eu vue de quelque motif, & ce motif cft 
toujours aiTorti à lanoblelfe de fou être. Lap'u- 
part de fes adions font réôéchies , parce qu'il 
les compare fans ceife aux Loix de l'Ordre. Il 
ne fe fait point une récréation de détruire des 
Etres organifés 5 il n'arrache pas une feuille, ua 
brin d'Herbe fans quelque motif que fa Raifoii 
approuve. C'eil ainfi apparemment qu'en ufoic 
cet Etre fi moral, Tetimiable des Rillettes. 
„ Le Bien Public, l'Ordre , dit fon illuftre ( i ) 
53 Hiftorien , toujours facrifiés ians fcrupule, 
35 & même violés par une mauvaife gloire, 
3.5 ctoient pour lui des objets d'une paffion vive 
j3 & délicate. Il la portoit à tel point , & en 
55 même tems cette forte de pafiion efl: (i rare , 

( I ) Fontenelle; Eloge de M. des Bîllettes. Je 
ne puis laifTcr échapper cette occafion de payer à rilluftre 
Hiftoriographe de l'Académie le l:ribut de reconnoiflar.ce que 
je lui dois & que j'aime à lui devoir. Ses excellens Eloges 
font peut- être ce qui a le plus contribué à développer chez 
îTioi le goût des bonnes Chofes , & à m'infpirer un defir vif 
de bien faire. C'cft que les exemples difent plus que les 
préceptes , & qu'ils difent l>icn davantage encore quand ils 
font préfentés par un Peintre qiii fait erâbcllir & animer tout^ 
mettre chaque Objet à fa place, & rendre avec art fa forme 
& fes couleurs. Ces Eloges inimitables ont été la lecture fa- 
vorite de ma jcuneiTe & ils font encore celle de mon â^o 
viril. 

H4, 



'iZ9 PALINGI^NTSIE 

53 qu'il eft peut - être dangereux d'expofer au 
55 Public, que qua d il pairoit fur les marches 
33 du Pont-neuf, il en prenoit les bouts qui 
33 ctoicnt moins ufés , i.£n que le milieu qui 
33 l'eft toujours dava'^tnge , ne devint pas trop 
33 tôt un glacis, " Un tel homme ne Te jouoit 
point , fans doute , de h. Vie de l'innocent Mou- 
cheron. Combien ne feroit i' pas à louhoiter, 
«jouterai-je avec ^'Hiftorien . que l'Ordre ou le 
Bien général fût toujours aimé avec h même 
fuperftition î 

Lts Animaux font des Livres admirables où 
le Gfaisd Etre a raiicmblé les traits les plus 
frappans de sa souveraine Intelligence. 
L'Anatomifte doit ouvrir ces Livres pour les étu- 
dier & connoitre mieux fa propre ftrudure : 
mais, s'il eft doué de cette Senfibiiité délicate 
& raifonnée qui carrdérife l'Homme m.oral il 
ne s'imaginera point en les feuilletant qu'il feuil- 
lette une Ardoife. Jamais il ne mukipliera les 
Victimes maiheurt-uies de fon inftrudion Se ne 
prolongera leurs fouifrances au-delà du but le 
plus raifonnable de fes recherches. Jamais il 
n'oubliera un infiant que tout ce qui eft doué 
de vie & de fenfibilité a droit à fa commifération, 

Jfc propoferai ici pour modèle à tous les Ana- 



PHILOSOVHI^UE. Part. XV. ui 

tomiftes , ce célèbre Scrutateur de la Nature à 
la fagacité & au burin duquel nous devons le 
merveilleux Traité Anatojnique de la Chenille y 
(2) Ouvrage immortel donc nous n'avions pas 
même foupqonné la pofTibilité , & que je regarde 
comme la plus belle preuve de fait de TExiftence 
d'une Première Cause Intelligente. Avec 
quel plaiiîr & quel étonnemcnt ne lit-on point 
ces mots à la page xiii ds la Préface! "' Com- 
53 me je ne me fuis propofé de publier qu'un 
5, fimple Traité d'Anatomie , l'on ne doit pas s'at- 
53 tendre à trouver ici de grands détails phyfio- 
53 logiques; cette partie , Ci pleine d'incertitu- 
55 des , pour être expofée comme il faut , auroit 
5, exigé nombre d'expériences, que la répugnan- 
53 ce que j'ai à faire fouffrir les Animaux ne 
53 m'a pas permis de tenter ; répugnance , qui 
53 ett même allée fî loin , que j'ai ufé de la plus 
53 grande épargne par rapport à mes Sujets, & 
53 que je ne crois point que tout ce Traité ait 
35 coûté la vie à plus de huit ou neuf Chenilles. 
55 Encore ai- je eu toujours foin de les noyer 
53 dans de l'eau avant que de les ouvrir. " Si 
GELOi^Jiipidoit pour VHiimayiité (5) quand il in- 

( :^ ) Voyez l'Art. XIV du Tableau des Conjiii. 
( 3 ) M0NTESQ.UIEU , Ef;prit des loix. 



JZ2 PALIl^GF'NFSIE ^ 

terdifoit aux Carthaginois vaincus les Sacrifice^ 
humains; Lyonet ftipuioit pour l'Animalité^ 
quand il tracoit ainfi les devoirs de l'Anatomifte 
en fe peignant fi naïvement lui-même. 

Cktte qualité de PAme que nous nommons 
Ja Seijfibiiité i eft un des plus puilîans reiTorts 
de l'Etre focial. C'eft elle qui rend à la Société 
univerfelle les fervices les plus prompts , les 
plus sûrs , les plus néceflaires. Elle devance la 
réflexion , toujours un peu tardive , & fupplée 
à propos à la lenteur de celle-ci. 

L'Homme, de tous les Etres terreftres le plus. 
focial , a donc un giand intérêt à cultiver la 
Senfibilité , puisqu'elle fait partie de ce bel 
afTortiment de qualités qui conftitue l'Etre mo- 
ral. Mais , iî ne permettra point qu'elle dégé». 
père en foibielTe & qu'elle dégrade fon Etre. 

L'Homme rifqueroit de corrompre bientôt fes, 
mœurs s'il fe familiarifoit trop avec les fouE. 
franccs & le fang des Animaux. Cette vérité 
morale eli: Ci Taillante qu'il feroit fuperflu de \à 
développer : ceux qui font chargés par état de 
du-iger les Hommes ne la perdront jamais de vue» 
je rcgarderois l'opinion de l'automatifme des Bel- 
les comme une forte d'héréfie philofophiqus , qui 



PHILOSOPHIi^UE, Part XV, 125 

dcviendroit dangereufe pour la Société fi tous 
fcs Membres en etoicnt fortement imbus. Mais, 
il n'eO: pas à craindre qu'une opinion qui fait 
violence au Sentiment & qui contredit fans 
çeiîe la voix de la Nature, puiiTe être générale- 
ment adoptée. Celui qui a fait l'Homme pour 
dominer furies Animaux, femble avoir voulu 
prévenir par cette voix fecrete l'abus éiiorme 
de fa PuilTance, & avoir ménagé aux malheu- 
reux Sujets un accès au cœur du Monarque, 
lorfqu'il eft fur le point de devenir Defpote. 

Si mon hypothefe eft vraie, la Souveraine 
Bonté auroit beaucoup plus fait encore pour 
ces innocentes Vidimes des befoins toujours 
renaiifans d'un Maître fouvent dur & ingrat. 
Elle leur auroit réfervé les plus grands dédom- 
magemens dans cet Etat futur dont la proba- 
bilité paroit accroître à mefure qu'on appro- 
fondit les confidérations philofophiques fur lef^ 
quelles elle repole & que je me fuis plu à 
expofer en détail dans cet E'crit. La bienveuil- 
îance univerfelle me l'a diclé , & je m'eftime- 
rois heureux (1 j'avois réulFi , au gré de mes 
defirs , à infpirer à tous mes Leâeurs cette 
bienveuillaace. 



(124 ; 



SEIZIEME PARTIE. 



IDÉES 

s U R 

TETAT FUTUR DE L'HOMME. 

CHAPITRE I. 

Frincipes préliminaires fur la nature de 
r Homme, 

i3 1 les Animaux paroiflent appelles à jouir 
dans un autre état d'une perfedtion plus re- 
levée, quelle ne doit pas être celle qui eft 
réfervés dans une autre Vie à cet Etre qui 
n'eft Animal que par fon Corps , & qui par 
fon Intelligence touche aux Natures supé- 
rieures î 



PHIL OSO P Hl Q^UE. Part. Xri, laç 

L'Homme eft un Etre- mixte : il réfulte de 
rUnioii de deux Subftauces. L'efpece parti- 
culière de ces deux Subftances , ik ti Ton veut 
encore , la manière dont elles font uaies conf- 
tituent la nature propre de cet Etre qui a re- 
çu le nom à'Hmnme , & le diftinguent de tous 
les autres Etres. 

Les modifications ( i ) qui furviennent aux 
deux Subrtances par une fuite des diverfes cir- 
eonllances où l'Etre fe trouve placé , conf- 
tituent le Caradere propre de chaque Individu 
de l'Humanité. 

L'Homme a donc fon effence ( 2^ comme 
tout ce qui eft ou peut être. Il étoit de toute 
Eternité dans les Idées de I'Entendement 
DIVIN ce qu'il a été lorfque la Volonté ef 

( I ) Ce mot exprime en général tous les changemens 
qui furviennent ou peuvent furvenir à un Etre. Ainfi les 
tlifFérentes figures qu'un Corps revêt , font lUiFér entes modi- 
fications de ce Cerps. Il en eft de même des idées de l'Ame; 
elles font uufîi des modifications de l'Ame. 

( 2 ) L'Essence d'une chofe eft ce qui fait qu'elle eft 
ce qu'elle ei^ , ou fi l'on veut , qu'elle nous paroît être ce 
qu'elle eft. Ainfi, nous difons ({UQÏ Eteniue & la Solidité conf- 
ûtwQxvt V EJfence du Corps; parce que le Corps nous paroît 
toujours étendu & folide & que nous n& faurwns h©us U re^ 
préientcr fens étendue éSç ims folidité. 



iii P Â L I 7J G r V K s î È 

FiCACE Ta appelle de l'état de fimple poffibîe 
à l'Etre. 

Les EfTcnces font immuables. Chaque Chofe 
efl; ce qu'elle eft. Si elle changeoit elfentielle- 
ment , elle ne feroit plus cette Chofe : elle fe- 
roit une autre Chofe elientieliement différente. 

L'Entendement divin cft la Région éter- 
nelle des EiTences. Dieu ne peut changer ses 
Idées , parce qu'il ne peut changer sa ^ATURE. 
Si les Etîences dépendoient de sa volonté , 
la même Chofe pourroit être cette Chofe & 
n'être pas cette Chofe. 

Tout ce qui eft ou qui pouvoit être exif- 
toit donc d'une manière déterm.inée dans I'En- 
tendement divTn. L'Adion par laquelle Dieu 
à liduaîifé les Poifibles ne pouvoit rien chan- 
ger oux déterminations eifentielies & idéales (3) 
des Poflibles. 

( 3 ) Les déterihinations idéales d'un Être font ici fes 
Qiialités efrenneiles , les Attributs coniidérés dans les idées de 
I'Entendement divin. Leibnitz avoit dit; que I'en- 
TENDEiMENT DIVIN étoit la Région éternelle des Ejjences'-, 
parce que tout ce qui exifte exiftoit de toute éternité comme 
poffiblc ou en idée daus Tentendement de Dieu. J'ex- 
primerai cette vérité fublimc en d'autres termes : le Plan en 
tier de l'Univers exiftoit de toute çternité dans I'entende* 



PHILOSOPHIQ^UR Part. XVL iz^ 

Il exiftoit donc de toute éternité dans I'En- 
TENDEMENT DIVIN un certain Etre pofTible , 
donc les déterminations eflentielles confticuoient 
ce que nous nommons la Nature humaine. 

Si , dans les idées de Dieu , cet Etre étoit 
appelle à durera û fon exiftence fe prolongeoit 
à l'infini au-delà du tombeau, ce feroit tou- 
jours eflentiellement le même Etre qui dure- 
roit ou cet Etre feroit détruit & un autre lui 
fuccéderoiti ce qui feroit contre la fuppofition. 

Afin donc que ce foit IHomme & non un 
autre Etre qui dure , il faut que l'Homme con- 
ferve fa propre nature & tout ce qui le dif- 
férencie effentiellement des autres Etres-mixtes. 

Mais, l'EiTence de l'Homme eft fufceptible 
d'un nombre indéfini de modiEcacions diverfes» 
& aucune de ces modifications ne peut chan- 
ger rEiîencc. Newton encore enfant écoit ef- 

MENT du SUPREME ARCHITECTE. Toiitcs les Parties de 
l'Univers & jufqu'au moindre Atome étoient iklTuiés dans ce 
Plan. Tous les changemens qui dévoient fiirvenir aux diiTi- 
rentes Pièces de ce Tout immenfe y avouent auffi leurs Rc- 
préfentations. Chaque Etre y étoit figuré par fes Carafteres 
propres i & l'Afte par lequel la SOUVERAINE Puissance 
a réalifé ce Plan , eil ce que nous nommons la Crtation. 



128 PALiNGFNrSIE 

fentiellemeiit le même Etre qui calcula depuis 
la route des Planètes. 

De tous les Etres terreftrcs l'Homme eft in- 
conteftdblement le plus perfedible. L'Hotten- 
tot paroît une Brute , Newton un Ange. 
L'Hotteiitot participe pourtant à la même Ef- 
fence que Newton j Se placé dans d'autres 
circo'^ftances , THottentot auroit pu devenir 
lui-même un Newton. 

Si la Gonfïdération des Attributs divins 
& en particulier de la Bonté suprême four- 
nit des raifons plaufîbles en faveur de la con- 
fervation & du perfedionnement futurs des 
Animaux , (4) combien ces raifons acquièrent- 
elles plus de force quand on les applique à 
l'Homme , cet Etre intelligent , dont les Fa- 
cultés éminentes font déjà ù développées ici- 
bas & fufceptibles d'un fi grand aceroifTement ; 
à l'Homme enfin, cet Etre moral qui a requ 
des Loix , qui peut le« connoître , les ob- 
ferver ou les violer ! 

Mais , puifque cet Etre qui paroît fi mani- 
feftement appelle à durer & à accroître en per- 

( 4 ) On peiit confiilter les trois premières Parties de 
cette Faling, & la Part. XIV du même Ouvrage. 

fedion 



Pti IL0S0PHÎ2US. Part. XVÎ. n '^ 

ftdion, cft elTentiellement un Etre - mixte, il 
faut que fon Ame demeure unie à un Corps : 
11 cela n'écoit point , ce ne feroit pas un Ltre^ 
mixte, ce ne feroit pas l'Homme qui dureroic 
& qui feroit perfedionné. La permanence de 
FAme ne feroit pas la permanence de l'Hom- 
me : l'Ame n'eft pas tout l'Homme , le Corps 
lie l'eft pas non plus : L'Homme ré fuite ef- 
fentiellertlent de l'Union d'une certaine Ame à 
un certain Corps. 

L'Homme feroit- il decompole à la Mort pour 
être récompofé enfuite Z' L'Ame fe lepareroit-elle 
entièrement du Corps ( 5 ) pour être unie eu-^ 
fuite à un autre Corps? Comment concilieroit» 
on cette opinion commune avec le Dogme Ci 
philofophique & il fublime qui fuppofe que \n 
Volonté' efficace a créé tout & conferve 
tout par un Ade unique? [6] 

Si les obfervations les plus sûres & les mieux 
faites concourent à é tablir que cette Volonté 
ADORABLE a préformé les Etres organifés ; H 
nous découvrons à l'œil une preformation Lhns 

[ ç ] On le croit eommiiuément & fans aucunt: prer.v?.- 
Je reviendrai ailleurs à ceci. 

( 6 ) Confultez la Partie VI île cette Falin^. 

Tome XVIi t 



pluGeurs Efpeces 5(7) n'eft-il pas probable que 
l'Homme a été préformé de manière que la mort 
ne détruit point fon Etre & que fon Ame n» 
cefle point d'être unie à un Corps organifé ? 

Comment admettre en bonne Métaphyfique 
des Adles fuccefîîFs dans la Volonté immua- 
ble ? Comment fuppofér que cette Volonté 
qui a pu péordonner tout par un feul Adle , 
intervient fans celfe & immédiatement dans FEf- 
pace & dans le Tems? Crée-t-elle d'abord la 
Chenille , puis la Chryfalide, enfuite le Papillon ? 
Crée^t-elîe à chaque inftant de nouveaux Ger- 
mes? Infufe-t-elle à chaque inftant de nouvelles 
Ames dans ces Germes ? En un mot ; la grande 
Machine du Monde ne va-t-elle qu'au doigt 8c 
à l'œil ? 

Si un Artifte nous paroît d'autant plus in- 

( 7 ) Les obfervHtions des meilleurs Naturaliftes prouvent 
que la Plante préexifte dans la graine , le Papillon dans la 
Chenille , le Poulet dans l'œuf, &c. Ceux qui defireront des 
détails fur ces faits intéreflans pourront confulter les Chap, 
IX , X , XII du Tom. I des Conjid. fur les Corps or g. les 
€hap. VIII , IX , X , XI , XII de la Part. VII de la Cont. 
de la Nat. ainfi que les Chap. I, II , VI, VII, X , XI, Xïl^ 
XIV de la Part. IX du même Ouvrage. Ils pourront fe bor- 
ner , s'ils le veulent , à parcourir ce Tableau des Con/îd. que 
j'ai inféré dans cette Fding, ou les Part. X & XI du même 
Livre. 



Philosophique. Pan. xvi, i;t 

telligent , qu'il a fu faire une Machine qui fe 
conferve & Te meut plus long - tems par elle- 
même ou par les feules forces de fa méchani- 
que , pourquoi refuferionsnous à l'Ouvrage du 
Suprême Artiste une prérogative quiannon- 
ceroit (i hautement.& fa Puissance & fon In- 
telligence INFINIES ? 

CornBiEN eft il évident que TAuteUR de l'U- 
nivers a pu exécuter un peu en grand pour 
l'Homme, ce qu'iL a exécuté Ç\ en petit pour 
îe Papillon [8 1 & pûur une multitude d'autres 
Etres organifés , qu'iL a jugé à propos de faire 
palfer par une fuite de métamorphofes apparentes, 
qui dévoient les conduire à leur état de perfec- 
tion terreflre ? 

Combien eft - il manifefte que la Souyerainb 
Puissance a pu unir dès le commencement l'A- 
me humaine à une Machine invifible & indef- 
trudible par les Caufes fécondes & unir cetce 
Machine à ce Corps groffier fur lequel feul la 
more exerce fon Empire ! 

Sr Ton ne peut refufer raifonnablement de 

( 8 ) Avec beaucoup île cîexte'rité & d'attention l'on çar- 
Yîcnt à démêler dans la Chenille le«; Parties propres/ au Pa« 
gillon, & même aflez long-tems avant la niétamor^ofc> 

la 



reconnoitre la poffibiiité d'une telle préordinatîoity 
je ne verrois pas pourquoi on préféreroit d'admec- 
treque Djeu intervient immédiatement dans le 
tems cj[u'îl crce un nouveau Corps organifé, 
p(>u^ remplacer celui que la mort détruit & 
conferver ainfî à l'Homme fa nature d'Etre=* 
mixte. 

Il ne fuffiroit pas même que Dieu créât un 
nouveau Corps , il Faudroit encore que le nou- 
veau Cerveau qu'iL eréeroit contînt les mêmes 
déterminations ( 9 ) qui conftituoient dans l'an- 
cien le Siège de la Perfonnalité ; autrement ce 
ne feroit plus le même Etre qui feroit confervé 
.ou reftitué. 

La Perfonnalité tient effentiellement à b 
Mémoire: celle-ei tient au Cerveau ou à cer- 
taines déterminations que les fibres fendbles 
contradent & qu'elles confervent. Je crois l'a- 
voir allez prouvé dans Pl^Jfai analytique , (10) 
^ ùciiijiVAnalyJe abrégée [il] de l'Ouvrage. Qu'oa 

( 9 ) Les mêmes conditions ph^/îques ou matérielles aux- 
quelles la Mémoire a été attachée. 

( 10 ) Chap. VIÎj §r. 57, Clnp. XXII ; §. 62c, 6s6 , 

627 , & fuiv. 

(II ) Au\ IX , X, Xî, XV, XYÎ, XVIÎ, XVIÎI. H 



PHIIOSOPHIQ^UE. Part. XVI. i^ 

prenne la peine de réfléchir un peu fur ces 
preuves , & je me perfuade qu'on Icç trouvera 
folides. Je dois être dipenfé de reproduire fans 
cefTe les mêmes preuves: je puis fuppofer que 
mes Ledeurs ne les ont pas totalement ou- 
bliées. 

Puis donc que la Mémoire tient an Cerveau 
& que fans elle il n'y auroit point pour l'Hom- 
me de Perfonnalité , il eft très-évident qu'afin 
que l'Homme conferve fa propre Perfonnalité 
ou le fouvenir de fes états paffés , il faut , comme 
je le difois , [12] qu'il intervienne fun ou l'autre 
de ces trois moyens : 

" Ou une adion immédiate de Dieu fur 
4, l'Ame ; je veux dire 3 une Révélation inté- 
,, rieure : 

'' Ou la création d'un nouveau Corps dont le 

fnfnroit de favoir que certains accidens purement phyriques 
afFoiblilTent & détriiifent même la Mémoire, pour qu'on ne 
pût douter qu'elle ne dépende dç l'état cUi Cerveau. Telle 
eft ici-bas la condition de l'Homme , que l'altération des or- 
ganes groffiers trouble ou interrompt le Jeu de rinftriimc:^t 
^élié auquel l'Ame eft immédiatement unie. 

(12 ) E fui anal, §. 73q^ 



îH p A L I y G 2* .Y r & I E 

^ Cerveau contiew droit des fibres propres à re^ 
î, tracer a TAme îe, fouvenir dont il s'agit : 

" Ou une telle préordinatioii que le Cerveau 
3, aduel en contint un autre fur lequel le 
5, premier fit des imprcfîîons durables , & qui fut 
,5 dediné à fe développer dguis uue autre vie. ^-^ 

Je laifle au Ledeur phîlofôphe à choifir entre 
ces trois moyens : je m'aifure , qu'il n'héfitera 
pas à préférer le dernier , parce qu'il lui paroiti a 
plus conforme à la maiclie de la Nature , qui 
prépare de loin toutes fes produdions & les 
amené par un développement plus ou moins 
accéléré à leur état de perfedion. 



CHAPITRE II. 

ConfirUratïons fur le Siège fhyfiqiie de la 
Terfomitilité & fur les orgams du Sent'mient* 

Conféqiience générale, 

/'Ame humaine, unie à un Corps organifé , 
devoir recevoir par l'intervention ou à Toccafioiî 
de ce Corps une multitude d'impreiïions diver- 



PHiLQSOPHTdUE. Part, XVL ij? 

feb\ Elle devoit fur-touc être avertie par queU 
que fentiment intérieur de ce qui fe palTeroit dans 
différentes parties de fon Corps : comment au- 
roit-elle pu autrement pourvoir à la conferva- 
don de celui-ci ? 

Il falloit donc qu'il y eût dans les différentes 
parties du Corps des organes très-déliés & très- 
fenfibles quiallaflent rayonner dans le Cerveau, 
où l Ame devoit être préfente à fa manière , (i> 
& qui l'avertiflent de ce qui furviendroit à la 
partie à laquelle ils appartiendroient. 

Les nerfs font ces organes: on comioit leur 
délicateffe & leur fenfibilité. On fait qu'ils tirent 
leur origine du Cerveau. 

Il y a donc quelque part dans le Cerveau 
un Organe univerfel, qui réunit, en quelque 
forte, toutes les imprefîîons des différentes parties 
du Corps, & par le miniftere duquel fÂme agit 
ou paroît agir fur différentes parties du Corps. 

( I ) Je dis à fa inaniereh parce que TAine étant imma- 
térielle ne peiit être préfente à im lien à îa manière d'un- 
Corps. Il ne nous eft point donné dé pénétrer ce Myftere. Il 
doit nous fuffire que l'exifteiîce de l'Ame foit prouvée par- 
ies Arzumeus folides. 

I 4 



î5^ PALINÙÉ^T^FSIE 

Cet Organe univerfel eft donc proprement 

l^ Siège de l'Ame, 

Il ell: indiffèrent au Sujet qui nous occupe 
que le Siège de PAme foit daps le Corps caL 
leux , dans la Moelle alongée ou dans toute autre 
p3rtie du Cerveau. Je le faifois reniarquer dans 
l'Ecrit fur. le Rappel des Idées par les Mots : (2) 
3, il eft bien évident que tout le Cerveau n'eft 
„ pas plus le Siège du Sentiment , que tout 
5, rOeil n'eft le fiege de la vifion,.. Il importe 
3, fort peu à mes principes de déterminer pré- 
5, ciiément quelle eft la Partie du Cerveau qui 
35 conftitue proprement le Siège de l'Ame. lî 
3, fuffit d'admettre avec rnoi qu'il eft dans le 
3, Cerveau un lieu où l'Ame reçoit les impref- 
3, fions de tous les Sens & où elle déploie fon 
55 Adivité. 5, 

Quelle que foit donc la Partie du Cerveau 
que l'Anatomie envifage comme le Siège de rArae, 
il demeurera toujours très-probable que cette 
Partie qu'on peut voir & toucher n'eft que l'ex- 
térieur, récorce ou l'enveloppe dii véritable 
Siège de l'Ame. I>es dernières extrémités des: 
filets nerveux , la manière dont ces filets font 

( 2 ) Voyez 1 Ecrit intitulé EJai d'Apflka^ion des Frln^ 
^ij^cs ffychclogiciues de V4uteur. 



PHILOSOPHÎQ^UE, Part XVL i;? 

difporés & dont ils agiflent dans cet Organe 
univerfel , ne font pas des choies qui puiflent 
tomber fous les 5'ens de l'Anatoniifte & deve- 
nir l'objet de fes obfervations ou de fes expé^ 
riences. 

Ainsi , cette Partie du Cerveau que PAna- 
tomie regarde comme le Siège de l'Ame , elle 
ne la connoît à peu près point, & il n'y a pas 
la moindre apparence qu'elle la connoiife jamais 
ici-bas. ( 3 ) Ceft cette Partie qui pourroit ren- 
fermer le Germe de ce nouveau Corps deftiné 
dès l'Origine des Chofes à perfedionner toutes 
les Facultés de l'Homme dans une autre vie. 
Ceft ce Germe enveloppé dans des tégumens 
périifables quiferoitle véritable Siège de l'Ame 
humaine , & qui conftitueroit proprement ce 
qu'on peut nommer la Terfoyim de l'Homme. 
Ce Corps grofîier & terreftre , que nous voyons 
& que nous palpons, n'en feroit que l'étui 5 
l'enveloppe ou la dépouille. 

Ce Germe , préformé pour un Etat futur , 
feroit impériflable ou indeftrudible par les Caufes 

. (^i) 1 1 Confukez fur rintérelTante queftion du Siège de l'Amç 
!a Note ^ que j'ai ajoutée à l'Ecrit intitulé Suite du rappe l 
des idées par les mots , qui fe trouve au-devaiit de cette PoT 
fingéfié/te. 



îî8 1' 4 L r 2^ G if N F: S I E 

qui opèrent la diiTolutioii du Corps terrellrs. 
Par combien de moyens di\^ers & naturels l'Au- 
TEUR de l'Homme n*ii-t-ïL pus pu rendre im- 
périliabie ce Germe de vie ? N'entrevoyons-nous 
pas allez clairement que la matière dont ce Ger- 
me a pu être formé & l'art iîiHni avec lequel 
elie a pu être organifée ^ font des caufes na- 
turelles & fuffirantes de confervation ? 

La célérité prodigieufe des penfées & des 
mouvemens de l'Ame, la célérité des mouve- 
vemens correfpondans des organes & des mem- 
bres paroiffent indiquer que Tlnftrument immé- 
diat de lapenfée & de Tadidn elt compofé d\inQ 
matière dont la fubtilité & la mobilité égalent 
tout ce que nous connoilTons ou que nous con- 
cevons de plus fubtil & de plus adif dans la 
Nwtture. 

Nous ne connoifTons ou nous ne concevons 
rien de plus fubtil ni de plus adif que i'Ether, 
ie Feu élémentaire ou la Lumière. Etoit-il im- 
polfible à r Auteur de l'Homme de conftruire 
inie machine organique avec les élémens de l'E- 
rher ou de la Lumière & d'unir pour toujours 
'A cette Machine une Ame humaine ? Alfuré- 
ineut aucun Philofophe ne fiuroit difconvenir 
de la poiîibilicS de la chofe : fa probabilité ïq^ 



PHILOSOPHIQUE. Pan. XVI. 1^9 

pofe pruici paiement , comme je viens de le dire, 
f':v: la célérité prodigieufe des opérations de TAme 
& fur celle des mouvemens correfpondans du 
Corps. 

Les impreflîons des Objets fe propagent en 
m\ inftant indiviiible des extrémités du Corps 
au Cerveau par le miniftere des nerfs. On a 
cru pendant long-tcms que les nerfs vibroient 
(4) comme les cordes d'un Inftrument de Muli- 
que , (& on expliquoic par ces vibrations la pro- 
pagation inftantanée des impreilîons. Mais , l'ap- 
titude à vibrer fuppofe l'élaiticité , & on are- 
connu que les nerfs ne font point élalHques. 
Il y a plus 5 il eft prouvé que tous les Corps 
organifés font gélatineux avant que d'être foli- 
des : les Arbres les plus durs, les os les plus 
pierreux n'ont été d'abord qu'un peu de gelée 
épailîie : on conqoi^ même un tems où ils pou- 
voient être prefque fluides. Quantité d'Animaux 
reftent purement gélatineux pendant toute leur 
Vie : les Polypes de différentes Clalfes en font 
des exemples , & tous ces Polypes font d'une 
fenfibilicé exquife. Comment admettre des cor- 
des élaftiques dans des Animaux (i mois ? 

(4) C'eft-à-dire , faifoicnt des vibrations ou execiitoicnt des 
TTionvemeus analogues à ceux d'un Fendille, mais incompara- 
blement plus prompts. 



ï4<> P A L Z :S' a F N £" S I E 

Puis donc que les nerfs ne font point ékûu 
ques 8c qu'il cH: des Animaux qui font toujours 
d'une molleife extrême, il faut que la propaga-. 
tion inftantanéc des imprefîions s'opère par l'in- 
tervention d'un fluide extrêmement fubtil & 
adif , qui réfîde dans les nerfs & qui concoure 
avec eux à la production de tous les phénomènes 
de la Senfibilité & de l'Adivicé de l'Animal. 

r^ C'est ce fluide qui a requ le nom de pdde jter-' 
veux ou à^efprits - animaux & que le Cerveau eft 
deftiné à féparer de la maîTe des humeurs. 

Je le difois d'après mon illuftre Ami , le Pli- 
îîE {s) de la Suifre:"le Cerveau du Poulet 
5, n'eft le huitième jour qu'une eau tranfparente 
„ & fans doute organifée. Cependant le Fœtus. 
„ gouverne déjà fes membres y preuve nou-» 
„ velle & bien fenfible de l'exiftence des ef- 
3, prits - animaux , car comment fuppofer des 
55 cordes élaftiques [ 6 ] dans une Eau tranf- 
5, parente.^ „ 

( ç ) M, de HallÎ* , Corjid. fwr les Corp org. Article 
CXLIII. 

( <i ) C'ell-à-elîre , qui font capables de reiïort. Un Coî-ps 
eft dit élaftiquc , lorfqiie ployé ou courbe' , il fc redreiTe fin 
bitement dts qu'on l'abandonne à lui-mcmc. 



PHÎLOSÔPHÏQ^tJÉ, Part :^FL i^i 

Divers phénomènes de l'Homme & des Ani- 
maux ont paru indiquer que les efprits-animauX 
avoient quelque analogie avec le fluide élcdri- 
que (7) ou la Lumière: c'eft au moins Topi^ 
nion dUiabiles Phyfîciens. Ils ont cru apperce- 
voir dans l'Homme & dans plufieurs Animaux: 
des particularités remarquables , qu'ils ont re- 
gardées com.me des fignes non- équivoques de 
i'Tinalogië des Efprits - animaux avec la matière 
éledrique. 

Je n'entrerai pas dans cette difcuffion 5 elle 

( 7 ) l: ELECTRICITE' eft cette Propriété commune à 
un très - grand nombre de Corps , en particulier , au Verre 
& aux Réfmes , en vertu de laquelle , frottés ou chauffés , 
ils attirent & repoulTent alternativement les corps légers pla- 
cés dans leur voifinage. Cette Propriété qui a tant occupé Içi; 
Phyfisiens depuis 30 ans , & qui leur a offert des phéno- 
mènes fi furprenans & fi variés, paroît réfider dans un fluide 
très - fubtil qui a rcqu le nom de fliiiie éleclrique , & que 
le frottement ou la chaleur met en aftion_ & chaffe des pores 
des Corps où il éteit logé. Ce fluide fe manifefte dans cer- 
taines expériences fous les différentes formes d'Aigret^:es lu- 
Miineufes, d'étincelles , de dards enflammés, &c. Il avoit été 
réfervé à notre Siècle de découvrir* l'analogie de ce fluide 
avec la matière du Tonnerre , & nos Phyficiens font devenus 
de nouveaux PromÉthÉes. f t Confultez fur ceci la Note 7 
du Chap.XIII, Part. V de la ContempL Confultez encore fur 
l'Eleftricité animale la Note ç du même Chapitre. Vous y 
verrez les merveilles que préfcnteut en ce genre la Torpille 
& l'Aijîriiille.dc Surinam. 



.14» PALII^GE'NFSIE 

ieroic alTez inutile à me conduiroit trop loin. 
11 doit me " fuffire d'avoir indiqué les raifons 
principales qui rendent tres-probables l'exiilence, 
la lubtilité & l'énergie des erprits-animaux. Ce 
font ces Efprits qui établiiîent un commerce 
continuel & réciproque entre le Siège de l'Ame 
& les diirérentes Parties du Corps. 

Les nerfs eux - mêmes interviennent fans 
doute dans ce Commerce. Nous ne favons point 
comment ils (e terminent dans le Cerveau. Nous 
ne connoiiîbns point comment font Faites leurs 
Cïtrémités les plus déliées : la matière dont elles 
font formées pourroit être d'une fubtiiité dont 
.nous n'avons point d'idées , & proportionnée à 
celle de cette matière dont je TuppoCe que 1» 
véritable Siège de l'Ame ell compofé. 

Quoiqu'il en foit ; il demeure toujours 
certain que nous n'avons des idées fenfibles 
que par l'intervention des Sens, & que la Fa- 
culté qui conlerve ces idées & qui les retrace 
à l'Ame , tient eîlentielîemcnt à l'organifatioii 
du Cerveau -, puifque lorique cette organifation 
s'altete ces idées ne ie reir.icent plus ou ne fe 
retracent qu imparfaitement. 

Si donc l'HoiDnie doit conferver fa Perfon* 



I^HÏLOSOPHIOUE, Part. XVL I45 

nalité dans un autre Etat j (1 cette Perfonnalité 
dépend efTentiellement de la Mémoire i fi celle- 
ci ne dépend pas moins des déterminations que 
les Objets impriment aux fibres fenfibles & qu'el- 
les retiennent j il Faut que les fibres qui com- 
pofewt le véritable Siège de l'Ame participent à 
ces déterminations, qu'elles y foient du ablcs , 
& qu'elles lient l'Etat futur de l'Homme à fou 
Etat pafie. 

Si Ton n'admet pas cette fuppofition philofo- 
phique , il faudra admettre , comme je le re- 
marquois, que DiEU créera un nouveau Corps 
pour conferver à rHomme fa propre Perfon- 
nalité ou qu'iL fe révélera immédiatement à 
l'Ame. [8] 

[8 ] Je le difois Psrt. VII, Chap. VIT : " je ne vois 

33 que mon hypothefe qui puiffe expliquer phyfiquemeiit on 
3, fans aucune intervention miraculeufe , la confervation Je la 
j, Perfonnalité ou Je cette confcience qui rend l'Homme fuf- 
5, ccptible de récompenfes & Je ch.itimens. Je fuis néanmoins 
5, bien éloigné de penfer que mon hypothefe fatisfaffe à toutes 
j, les difficultés : mais j'ofe dire qu'elle me paroît fatisftiire 
„ au moins aux principales : par exemple , à celles qu'on 
^ tiie de la difperfion des particules conftituantes du Corp* 
5, par fa ^eftruction ; de la volatilifatioa de ces particules ^ 
3, de leur introduftion dans d'autres Corps , foit végétaux , 
„ foit animaux 5 de leur aiiociation r. ces Corps j dts Antropo- 
J, phagos , &c , &c. j3 



*44 P A L 1 n a F N Ê' S t É 



CHAPITRE III. 

De la qiiefiion fi r Homme peut s^ajjitrer par 

les feules Lumières de fa liaifon de la 

certitude d'un Etat futur. 



Ti 



E L S font très- en raccourci les principes & 
les conjeétures que la Raifon peut fournir fur 
rÈtat futur de l'Homme & fur la liaifon de cet 
Etat avec celui qui le précède. Mais , ce ne 
font là encore que de fimples probabilités ou 

On auroit bien peu médité cette hypothefe fur la Réfur- 
rectîon^ fi l'on m'objedoit , comme on l'a fait; que fi une 
fièvre chaude dérange ou détruit même les fondions du Siège 
de l'Ame; la mort doit y occafioner de bien plus grands dé- 
fcTdres. Comment n'a-t-on pas apperqu que je pourrois tour- 
ner la même objedion contre l'Ame elle-même ? iNÎ'eft-il pas" 
reconnu qu'elle fuit à-peu-près les progrès du perfeffcionne- 
inent & de la dégradation du Corps auquel elle eft mainte- 
nant unie? Ne répondroit-ou pas à l'objedion, comme on 
Ta fait cent fois, que cette dépendance de l'Ame n'eft due qu'à 
fon Union aduelle avec le Corpà? J'applique la même ré- 
poiife à l'union du Cerveau groffier à ce Corps éthéré que j6 
regarde comme le véritable Siège de l'Ame. Je voudrois qu'on' 
fut moins cmpreffe à chercher des objedlions contre une hy- 
pothcle, qn'à étudier cette hypothefe & à juger de l'enchaî- 
li'ement des principes fur lesquels elle eft fondée. Il eft poui* 
i" ordinaire aifez facile de trouver des objedioas; il l'eft foiï"^ 
vent allez peu de faifir l'eufemble tVim fyfténie. 

%0\l% 



PMlLdSOPHTQUÈ, Part XVL 14c 

tout au plus de grandes vraifemblances : peut- 
on préfumer qu'un jour la Raifon poufTera beau- 
coup plus loin, & qu'elle parviendra enfin par 
fes feules forces à s'alfurer de la certitude de cet 
Etat futur réfervc au premier des Etres terïeftres? 

Nous avons deux manières naturelles de con- 
noître ,• l'intuitive & la réfléchie. 

La. Connoiffance intuitive eft celle que nous 
acquérons par les Sens & par les divers Inltru- 
mens qui fuppléent à la foibleiTe de nos Sens. 

La Connoiffance réfléchie eft celle que nous 
acquérons par les comparaifons que nous for- 
mons entre nos idées fenGbles & par les réful- 
tats que nous déduifons de ces cooaparsifons. 

Pour que notre connoiffance intuitive pût 
Î30US conduire à îa certitude fur cet Etat futur 
réfcrvé à l'Homme, il faudroit que nos Sens 
ou nos inftrumens nous démontrafl^ent dans h 
Cerveau une Préorganifation maniPeftement (Se 
cfu-edement relative à cet Etat: il faudroit que 
nous pufîions contempler dans le Cerveau de 
l'Homme le Germe d'un nouveau Corps , comme 
le Naturalifte contemple dans la Chenille le 
Germe du Papillon. 

lome XVL K 



U6 P A L I N G E' N E' S I S 

Mais , fi ce Germe du Corps futur exifle déjîi 
dans le corps vifible ; fi ce Germe eft dediné à 
fouftraire la véritable Perfonne de THomme à 
l'adlion des caufes qui en détruifent Tenveloppe 
ou le mafquc, il efl: bien évident que ce Germe 
doit être formé d'une matière prodigieufement 
déliée , & telle à peu près que celle de l'Ether 
ou de la Lumière. 

Or , ell-il le moins du monde probable que 
ros infti'umens feront un jour affez perfedion- 
iiés pour mettre fous nos yeux un corps orga- 
iiifé formé des élémens de TEthei ou de ceux 
de la Lumière ? ( i ) 

Notre connoiifance réfléchie dérive effentiel- 
lement de notre connoiirance intuitive : c'eft 
toujours fur des idées purement fenfibles que 
notre Efprit opère lorfqu'il s'élève aux notions 
les plus abftraites. Je l'ai montré très en détail 
dans les Chapitres xv & xvi de rtjjai analyti- 
que. Si donc notre connoiiîance intuitive ne 
peut nous conduire à la certitude fur TEtat fu- 
tur de l'Homme, comment notre Connoiflanc» 
réfléchie nous y conduiroit - elle ? La Raifoii 

( I ) Jr prie mon Lcfteiir de confultct ici ce que j'ai ex- 
pofc (i.<iis les Parties XII &.XIII fur l'iniperfeâsion & ka 
bornes uatuiL-lles de nos Connoiftanccs. 



PHILOSOPHIQUE, Pdrt, XVL 14.7 

tîreroit-elle une conclufion certaine de prénlilTes 
(2 ) probables? 

Si nous faifons abftradion du Corps pour 
nous en tenir à l'Ame feule , la chofe n'en de- 
meurera pas moins évidente: une Subftance 
(impie pourroit-elle jamais devenir l'objec immé- 
diat de notre Connoiiiànce intuitive ? L'Ame 
peut-elle le voir & Te palper elle - même ? Le 
fentiment intime qu'elle a de Ton Moi n'elt pas 
une Connoiflancc intuitive ou direde qu'elle ait 
d'elle même ou de Ton Moi : elle n'acquiert la 
coyifcience [ 3 ] métaphyfîque ou Vapperceptiori 
de fon être , que par ce retour qu'elle fait fur 
elle-même lorfqu'elle éprouve quelque percep- 
tion , & c'eit ainfi qu'elle fait qu'elle exifte. Je 
le difois ailleurs? (4) " comment acquérons- 
„ nous le fentiment de notre propre exiftehce? 

(2) En Logique on nomme prémijfes , les deux premières 
propoCtions d'iui Raifonnement fur lefqiielles eft fondée unef 
troifieme propofition qu'on nomme la conclu/ion. Cette der^ 
nicre propofition ne peut donc être certaine quand les deux 
autres ne font que probables. 

[3] Cette confcîence eft très-difFe'rente de la cov.fcieuct 
en Morale. La co«/f;V«ce en Métaphyfique eft ce fentiment qui 
alfure l'Ame que c'eft elle-même qui éprouve telle ou telle 
fenfation. 

[4] Anahfe ahrégée ^ Art. î. 

K ?. 



-149 P A L I ir C E" N P S I E 

., n'e(l-ce pas en réfléchiflant fur nos propres 
5 5 fenfations? ou du moins nos premières feii- 
55 fations ne font-elles pas liées eflentiellement 
55 à ce fentiment qu'a toujours notre Ame que 
,5 c'eft elle qui les éprouve, & ce fentiment eft- 
35 il autre chofe que celui de fon exiftence ? „ 

Notre ConnoifTance réfléchie nous démontre 
très-bien qu'une Subftance fimple ne peut périr 
comme une Subftance compofée : mais 5 notre 
ConnoifTance réfléchie peut-elle nous démontrer 
rigoureufement que l'Ame ne périffe point à la 
mort ou qu'il n'y ait point pour l'Ame une 
manière de cefTer d'être ou de fentir qui lui foit 
propre? Une pareille démonftration n'exigeroit- 
elle pas une ConnoiiTance parfaite de la nature 
intime de l'Ame & de fes rapports à V Union. ( 5 ) 

Notre ConnoifTance réfléchie nous montre 
très-clairement que l'exercice & le développe- 
ment de toutes les Facultés de l'Ame-humaine 
dépendant plus ou moins de l'organifation , & 
cette vérité philofophique eft encore à diverti 
égards du reflbrt de notre Connoiflance intui- 
tive : car nos Sens & nos inftrumsns nous dé- 
couvrent beaucoup de chofes purement phyfi- 

[5J Son UuioJi iVQc le Corps. 



P7/ ILOSOPHIQ^ UE. Fart. XVl. i^f 

ques , qui ont une grande influence fur les opé- 
rations dé TAme. 

Nous ne favons point du tout ce que TAtrie 
humaine eft en foi ou ce qu'elle eft en qualité 
d'Efprit pur. Nous ne la connoiffons un peu 
que par les principaux elFets de fon union avec 
le Corps. Ceft plutôt l'Homme que nou» obfer- 
vons que TAme humaine. Mais, nous xlédui- 
fons légitimement de l'obfervation des phéno- 
mènes de l'Homme Texiftence de la Subftance 
fpirituelle qui oncourt avec la Subihnce maté- 
rielle à la proJudion de ces phénomènes. [6] 

• 
[6] Voici comment j'effayois de prouver la Jimplicité 
as l'Ame dans la Préface de YEjfai analytique. Ceux qui onfc 
cru appercevoir dans ce Livre une teinte de Mate'rialifme , 
n'avoient fûrement pas donné aflTez d'attention à cet endroit 
de la Préface & à plufieurs autres endroits de l'Ouvrage où. 
j'établifTois l'imnifitérialité de l'Ame. Ils avoient jugé trop lé- 
jjéremcïit d'un Livr«; qui demandoit à être médité. 

" Nous avons le Sentiment diftindt de plufieurs impref- 
,, fions fimultanées , & ce Sentiment eft toujours un & fimple* 
„ Comment concilier la fimplicité & la clarté de ce Senti' 
,y ment avec l'Etendue & avec la Mobilité? Ces deux Ob" 
„ jets que je vois diftinftement agiffent fur deux points dif' 
,j férens de mon Senforium ou du Siège de mon Ame. Le 
j, point qui reçoit l'adion de l'un n'eft pas le point qui re- 
5j qoit l'adtion de l'autre ; car les parties de TEtendue font 
„ diftinftes les unes des autres : l'Etendue ne peut donc avoir 
,j le Sentiment un & fi;iiple de «leux chofes diftiades. Je 



n* PALINGFNFS 

Ainsi , l'Ame humaine eft , en quelque forte \ 
un Etre relatif à un autre Etre auquel elle 

5j compare deux objets ; & de cette comparaifon il naît en 
,j moi iii^e troifieme perception encore diftinde des deux 
55 autres : c'eft donc un troifiçme point de mon Senforumi 
5j qui eft afredé; & j'ai de même le Sentiment un & fnnple 
5, de ces trois impreffions iimultanées. L'Etendue matérielle 
55 ne compare donc pas^ car le point oii tomberoit la com- 
55 paraifon feroit toujours très-diflind de ceux que les Objets 
35 comparés affetteroient. Il ne pourroit donc en réfulter un 
55 Sentiment unique ^ un 3]^oi. Mais les Objets n'agiffent fur 
55 r Organe que par impulfion : deux Objets qui Taffeétent 
55 à la fois y excitent dune à la fois deux impulfions diftindles. 
35 Un Corps qui reqoit à la fois deux mouvemens différens fe 
^, prête à rimprefTion de tous deux, & prend un mouvement 
55 compcfé, qui eft ainfi le produit des deux impulfions^ 
„ fans être ni l'une ni Tautre de ces impulfions en particulier. 
,5 Le Sentiment clair de ces deux impreffions ne peut donc ré- 
j, (ulter de ce mouvement. Le fcntiment du Moi ne réfide donc 
55 pas dans la Subilance matérielle. 

55 Qt^ ainfi que nous fomir.es conduits à admettre qu'il efî: 
j5 çii nous quelque chofe qui n'eft pas Matière, & à qui ap- 
55 partlemient le Sentiment & la Penfée. Nous n®mmons cette 
jj chofe une Ame , & nous difons que l'Ame eft une Subf- 
,5 tance immatérielle pQur déliguer l'oppofition que nous re- 
55 marquons entre fes Facultés & les Propriétés de la Subf- 
55 tance' matérielle. Ces deux Subftanccs ne nous offrent rien 
„ dç commun; & pourtant elles font unies, & l'Homme ré- 
55 fuite de leur union, j, 

Et en finiffant cette Préfsce j'ajoutois ; " ce n'eft point 
35 parce que je crois l'Ame un Etre plus excellent que la 
55 Matière que j'attribue une Ame à l'Homme : c'eft unique- 
55 i\\'6\\t parce que je ne puis attribuer à la Matière tous les 
^j phénonieiics de riTc-mme. j. 



PHILOSOPHIQ^UE. Part. XVI. i^i 

devoit être unie. Cette union , incomprchen- 
fible pour nous , a fes Loix & n'eft point ar- 
bitraire. 

Si ces Loix n*avoient pas eu leur fondement 
dans la nature des deux Subftances , comment 
la SOUVERAINE LIBERTE auroit-ELLE pu inter- 
venir dans fa Création de PHomme ? [yj La Sa- 
gesse agiroit - elle ians motifs , & puiferoit- 
ELLE ces motifs ailleurs que dans les idées 
qu'ELLE a de la nature intime des Etres ? 

Notre ConnoifTance intuitive & notre Con^ 
noiiTance réfléchie ne peuvent donc nous four- 
nir aucune preuve démonftrative de la certitude 
d'un Etat futur réfervé à l'Homme. Je parle des 
preuves tirées de la nature même de cet Etre. 
Mais , la Raifon qui fait apprécier les vraifem- 
blances en trouve ici qu'elle juge d'une grande 
force & fur lefquelles elle aime à infifter. 

Si la Raifon eïTayoit de déduire de la confi- 
dération des Perfections de Dieu , & en par- 
ticulier de SA Justice & de sa Bonxé » des 
conféquences en faveur d'un Etat futur de THom- 



C 7 ) Ceci ne fauroit être entendu que par ceux qui ont 
|;i ^ médité le §. 119 de V Efai anal, K 4 



nie j je dis que ces conféqucnces ne feroienfe eii^ 
core que probables : c'eft que la Raifon ne peut- 
embraflcr le Syftème entier de PUnivers , & qu'il 
feroit pqjible que ce Syftème renfermât des Cho-» 
Tes qui s'oppofafTent à la permanence de l'Hom- 
me : c'eft encore que la Raifon ne peut être 
parfaitement fûre de connoitre exadement ce 
que la Justice & la Bonté font dans l'ETRE 
SUPREME. 

J ne développerai pas actuellement ces pro^ 
pofitions : cftux qui ont réRéchi mûrement fur 
cet important Sujet & qui favent juger de ce 
que la Lumière naturelle peut ou ne peut pas , 
me comprennent alTez , & c'eft à eux feuis que 
je m'adreffe. 

C H A P I T R E I V. 

Contiiiuation du mè',ne Sujet. 

TJfieximis fur les bornes naturelles de riotr^- 

Connoiffiince relativement à l'Etat futur 

de r Homme, 



o 



N fe tromperoit beaucoup & on me feroit 
le plus grand tort fi l'on penioit qii>s j'ai def- 



PHILOSOPHIQ^UE. Part.XVI. isî 

fein d'afFoiblir ici les preuves que la Raifoii nous 
donne de i'exiftence d'une autre Vie. Je veux 
Cmplement faire fencir fortement que ces preu- 
ves , quoique très - fortes , ne fauroient nous 
conduire dans cette matière à ce qu'on nomme 
en bonne Logique la certitude morale. Qui efi; 
plus difporé que je le fuis à failir &, à faire valoir 
ce.s belles preuves , moi qui ai ofé en employer 
quelques-unes pour efTayer de montrer qu'il n'eli: 
pas improbable que les Animaux mêmes foient 
appelles à une autre Économie! [i] 

Je dirai plus ; ces préfomptions en faveur 
d'une E'conomie future des Animaux rendent 
plus frappantes encore les preuves que la Raifoa 
nous donne d'un Etat futur de l'Homme. Si le 
Plan de la Sagesse divine embraife jufqu'à la 
reftitution & au perfedionnement futurs du 
VermiiVeau , que ne doit-il point renfermer pour 
cet Etre qui domine avec tant de fupériorité & 
de grandeur fur tous les Animaux J 

Supposons qu'il nous fut permis de voir juCl 
qu'au fond dans la tète d'un Animal & d'y dé- 
mêler nettement les élemens de ce nouveau Corps 
dont nous concevons Ci clairement la poliibilité : 

( I ) P^irt. I, II, III , XIV- 



IÇ4 PALINGFNrSIE 

fuppofons que nous découvriflîons diflindemenè 
dans ce nouveau Corps bien des chofes qni ne 
nous paruflent point du tout relatives à TEcono- 
mie préfente de l'Animal ni à l'Etat préfent de 
notre Globe j ne ferions-nous pas très-fondés à 
en déduire la certitude ou au moins la très- 
grande probabilité d'un Etat futur de l'Animal? 
Se ce grand accroiifement de probabilité à l'é- 
gard de l'Animal n'en feroit-il pas un plus con- 
fidérable encore en faveur de l'Etat futur de 
l'Homme ? 

Nous aurions donc ou à peu près cette cer^ 
titude morale qui nous manque & que nous 
dédirons , fi notre ConnoifTance intuitive pou-, 
voit percer le fond de l'organifation de notre 
Etre & nous manifefter clairement fes Rapports 
divers à un Etat futur. Mais , n'eft - il pas évi- 
dent que dans l'Etat préfent des Chofes , notre 
Connoiffance intuitive ne fauroit pénétrer jul- 
ques-là ? A£n donc que notre manière naturelle 
de connoitre par intuition [ 2 ] pût nous dé- 
voiler ce grand myftere , il feroit nécelfaire que 
nous acquifîions de nouveaux Organes ou de 
nouvelles Facultés. Et lî notre Connoiffance in- 
tuitive changeoic à un tel point , nous ne fe<^ 

{ 2 ] Par le mihiftere des Sens. 



PHILOSOP HIHUE. Part. XVI. i^ 

rions plus précifémentces mêmes Hommes que 
Dieu a voulu placer fur la Terre ; nous ferions 
des Etres fort fupérieurs , & nous celferions d'ê- 
tre en rapport avec TEtat adluel de notre Globe. 
je fuis encore obligé de renvoyer ici à ce que j'ai 
dit des bornes naturelles de nos ConnoiiTances 
dans la Partie xiii de cet Ouvrage. 

L'Auteur de notre Etre ne pouvoit-iLdonc 
nous donner cette certitude morale , le grand 
objet de nos plus 'chers defirs , fans changer 
notre Conliitution préfente? La SUPREME Sa- 
gesse auroit-ELLE manqué de moyens pour nous 
apprendre ce que nous avons tant d'intérêt à fa- 
voir & à favoir avec certitude? Je conqoi'; fa- 
cilement qu'ELLE a pu laiflTer ignorer aux Ani- 
maux leur Deftination future : ils n'auroient 
plus été des Animaux s'ils avoient connu ou fim- 
plement foupqonné cette Deftination : ils au- 
roient été des Etres d'un ordre plus relevé , 
& le Plan de la Sagesse exigeoit qu'il y eût 
fur la Terre des Etres vivans qui fulfent bor- 
nés aux pures fenfations & qui ne puifent s'é- 
lever aux notions abftraite?. 

Mats , l'Homme , cet Etre intelligent «amo- 
ral , étoit fait pour porter fes regards au-delà 
çiu tems , pour s'éicver jufqu'à Fetre des êtres 



jç/î P A L I N G F N E* s I E 

& y puifer les plus hautes efpérances. La Sam 
GESSE ne pouvoit - elle se prêter aux efforts 
& aux defirs les plus nobles de la Raifon hu- 
maine , & fupplèer par quelque moyen à la foi- 
blefle de Tes Lumières ? Ne pouvoit - elle faire 
tomber fur l'Homme mortel un rayon de cette 
Lumière céleste qui éclaire les Intelligen- 
ces SUPÉRIEURES? 

Cette belle recherche , la plus importante 
de toutes celles qui peuvent occuper un Philo- 
fophe , fera Tobjet des Parties luivantes. 




C 157 ) 

D 1 X-S E P T I E M E PARTIE.! 

SUITE DES IDÉES 

SUR 

UE'TAT FUTUR DE LTIOMME. 



RECHERCHES SUR LE CHRlSTIANIS.lfE. 

LES MIRACLES. 



CHAPITRE I. 

Introduction aux Recherches fur le 
Christianisme. 

XL me femble que j'ai alTcz prouvé dans la 
Partie précédente, que not e ConnoifTance na- 
turelle ne fauroit nous conduire à !a certitudj 



1^8 r A t I N G E" 2^ E" s ï B 

morale fur l'Etat futur de l'Homme. C'eO: tou.* 
jours en vertu du rapport ou de la proportion 
d'un Objet avec nos Facultés que nous par^ 
venons à faifir cet Objet & à opérer fur les idées 
qu'il fait naître. Si cette ptoportion n'exifte point, 
l'Objet eft hors de la fphere de nos Facultés , 
& il ne fauroit parvenir naturellement à riotrô 
connoiffance. Si l'Objet ne foutient avec nos 
Facultés que des rapports éloignés où indirèds, 
nous ne fautions acquérir de cet Objet qu'une 
Connoiflance plus ou moins probable : elle fera 
d'autant plus probable que les rapports feront 
moins éloignés ou moins indireds. Il faut tou- 
jours pour appercevoir un Objet qu'il y ait une 
certaine proportion entre la lumière qu'il réflé- 
ciîit & rOeii qui raiîemble cette lumière. 

Maintenant je me demande à moi-même, 
fi fans changer les Facultés de l'Homme , il 
étoit impofîible à l'AuTEUR de l'Homme de lui 
donner une Certitude morale de i^à deftinatioii 
future ? 

Je teconhois d'abord que je ferois de la plus 
abfurde témérité ii je décidois de l'impofîibilité 
de la chofe; car il feroit de la plus grande ab- 
furdité qu'un Etre auffi borné , auffi chétif que 



PHILOSOPHIQUE, Part XVIL 199 

je le fuis ofât prononcer fur ce que la Puis- 
sance ABSOLUE peut ou ne peut pas. 

Mais, jufqu'ici je n'ai fait proprement que 
fuppofer rExiftence de ce premier être au- 
quel j'attribue la création de l'Univers. Il s'a- 
git à préfent de me convaincre moi-même 
de cette Exiitence, puifque c'efl: fur elle que 
repofe effentiellement tout ce que je puis af- 
firmer de la Deftination de l'Homme. Je ne crains 
point "de m'engager dans cette haute recherche : 
fi ce Grand Etre que je fuppofe exifte en 
efîct ; Çï je fuie son Ouvrage j s'il veut mon 
bonheur, comment douterois-je qu'iL ne m'ait 
donné des moyens de m'alTurer de son Exif- 
tence? comment préfumerois-je que la plus im- 
portante & la plus confolante de toutes les vé- 
rités ne foit point lufceptibîe de preuve ? Je 
fuis doué de Fvaifon : par elle je parviens à la 
connoiffance des Chofes , & par el!e je com- 
munique cette connoilfance à mes Semblables. 
Cette Raifon , qui me donne tant de fupério- 
rité fur tous les i\nimaux, eft apparemment le 
moyen que l'AuTEUR de mon Être m'a fourni 
pour m'élever jufqu'à lui & me convaincre 
qu'iL exilte. Je vais donc appliquer ma Raifon 
à l'examen de cette grande & fublime Vérité , 
dont toutes les Vérités que je connois décou- 
lent comme de leur premier principe. 



CHAPITRE IL 
Dieu Cre'ateùr et Le'gislateur. 

Preuves de Vexifience de cet Et RE SupreMé* 



E toutes ies vérités la plus évidente poui' 
moi eft que j'exifte. Si donc je ne puis révc* 
quer en doute ma propre exiftence , je puis af- 
firmer que quelque Chofe exifte* 

Je n'ai pas la même certitude qu'il exifte hors 
de moi un Univers précifément tel que celui 
dont j'ai les idées: mais, j'ai la certitude la 
plus parfaite de l'exiftence de mes idées , des 
différences qui font entr'elles & de l'ordre dans 
lequel elles fe préfentent à moi. Je ne fuis môme 
certain que j'exifte que parce que j'ai des idées 
ou que je penfe. 

Ainsi, foit qu'il exiftehors de moi un Uni- 
vers tel que celui dont j'ai les idées , foit que* 
cet Univers n'ait qu'une exiftence purement 
idéale ou qu'il n'exiite que dans mes propres 
idées 5 je fuis toujours aliuré que certaines chofes 

exidcî^t 



PIHLOSOPHIOUE. PartXVtL j6Î 

exiftent & qu'il cft un certain ordre entre ces 
C ho Tes. 

Tout ce qui exifte doit avoir une rai Ton pour- 
quoi il exirte & pourquoi il exifte d'une ma- 
nière plutôt que d'une autre. Ceci revient à dire 
que )e fuis conftitué de façon que je ne puis 
concevoir que le néant, produife quelque chofç* 
Si donc je me repréfente un tems où rien n'exif. 
toit, i! me feraimpoifibie de concevoir que quel- 
que chofe ait pu commencer d'être. 

Il y a donc une raifon pourquoi je fuis Se 
pourquoi je fuis d'une m^miere plutôt que d'une 
autre. 

Cette raifon efl: en moi ou hors de moi. Si 
elle eft en moi , j'exifte par la feule force de ma 
nature. J'ai donc toujours été & je ne puis celTer 
d'être : car s'il y avoir eu un tems où je n'étois 
point, je n'aurois jamais pu commencer d'être. 
Je ne puis donc ceffer d'être , puifque fi j'.it 
en moi la railon de mon exiftence , ma nature 
cft d'exifter. 

Si , au contraire, la raifon de mon exigence 
eft hors de moi , je n'exifte point par la feule 
force de ma nature j j'ai commencé d'être & 
Tomç XVL L 



i6z P A L I N G E' N E* S I Ê 

je puis celTer d'être. La Caufe de mon exiftence 
aura donc exifté avant moi ; car la Caufe eft 
antérieure à l'effet. 

Un Etre qui exifte par fa propre nature ou 
dont l'Efïence eft d'exifter , eft un Etre qui exifte 
nécejfairement, La non-exiftence d'un tel Etre fe- 
roit donc une contradidion. 

Un Etre qui exifte nécejfairement , eft donc 
un Etre qui ne peut pas ne point exifter n\ 
exifter autrement. 

La Métaphyfîque définit , en effet Je nécejfaire, 
ce qui eft & qui ne peut pas ne point être ni 
être autrement : ce qu'elle rend en d'autres ter- 
mes quand elle dit ; que îe NéceJJaire eft ce dont 
le contraire implique conîradi&ion on eft impojjl-^ 
Me en foi. 

Le nécejfaire eft donc tel par fa propre na- 
ture : il n'eft déterminable que d'une feule ma- 
nière : il eft effentiellement tout ce qu'il eft. Si 
le néceifdire étoit déterminable de plufieurs ma- 
nières , aucune de ces manières ne lui feroit 
eflentielle : il pourroit donc changer de manière 
d'être : il h impliqucroit donc plus contradidion 
qu'il pût être autrement : il ne feroit donc pluà 



PHILOSOPHIQ^UE. Part. XVÎl léi 

le nécsjjaire rigoureux ou métaphyfiquc , fuivaiic 
la définition du terme. 

Ainsi, dans la rigueur métapViyfique il ne 
fuffit point pour qu'un Etre foit nécejjaire , qu'il 
ne change point -, il faut encore qu'il ne puiife ' 
changer: il ne fuffit point que les Attributs de 
cet Etre demeurent conftamment les mêmes ; il 
faut encore que la nature d'un tel Etre exclue par 
elle-même jufqu'à la pofllbilité du changement 
de fes Attributs. Un Etre qui ne changeroic 
jamais , mais qui pourroit toujours changer ne 
feroit donc pas un Etre nécejfaire au fens mé- 
taphyfique. 

Tout Etre exifte d'une manière déterminée: 
il elt ce qu'il eft. La même Chofe ne peut pas 
être & n'être pas en même tems j être à la fois 
de plufieurs manières différentes. 

L'Etre néceffaire exifte donc d'une manière 
déterminée : & parce que fa manière détermi- 
née d'exifter eft inféparable de fon exiftence , 
fa manière déterminée d'exiltcr eu aufli nécef- 
faire que fou exiltence. Il eft donc ejjeiitielleïr.snt 
ce qu'il eft , puifque s'il p0uv9.it être autrement, 
il nç ferai t pas 7îéceifah'e, 

L % 



Ceci eft d'une évidence parfaite : TEtre don$ 
VEjfence cil d'exifter , exiftc avec certaines dé- 
terminations ou certains Attributs qui conCli- 
,tuent fa nature ou en vertu defquels il eft ce 
qu'il eft. Or j puifque ces déterminations ou ces 
Attributs conftituent rEifence de cet Etre, & 
que cette Eiience eft d'exifter 5 il s'eniiiit que les 
déterminations ou les Attributs de cet Etre ne 
peuvent changer j car ils font cet Etre lui-même. 
Les déterminations ou les Attributs de l'Etre 
îiécejfaire font donc immuables. 

Ainsi , je nomme conthwenf tout Etre qui 

feut exifter ou ne pas exifier ou qui peut exijier 
d'une autre manière. 

J'ai la plus parfaite certitude que je change 
à chaque inftant. L'état où j'étois il n'y a qu'un 
moment n'eft plus celui où je fuis dans le mo- 
ment préfent. La raifon démon exiftence n'eft 
donc pas en moi; je n'exifte donc pas par ma 
propre nature ; je ne fuis donc pas un Etre 
jîécejjaire 'y mes déterminations font variables i 
j'ai un fentiment très-clair des changemens qui 
me fui viennent : je fuis donc un Etre contingenta 

Si j'applique ce raifonnement à TUnivers , 
tel que je le conçois hors de moi , j'aurai b 



JP H IL S OP Hl UE. Part XVII i ^^ 

înème réfultat elTentiel. Il fera vrai encore que 
rUnivers porte tous les caraderes de la co}i^ 
thîgence. 

J'entends par VUmvers , cet AiTëmblage- d'E- 
tres que je me repréfente comme exiftans hars 
de moi. Cette repréfentation eft très - réelle , , 
quoique 1 Objer puiifc être très différene des 'idées 
que je m'en forme. Je -r^i recdnno 5 }e' iie fuis 
pas plus fur que j'exifte , que je le fuis que j'ai 
des idées. Gr , mes idées me repréfentenc un 
Univers comme exiftant hors de moi , & cette 
repréCentation efl indépendante de ma Volonté. 
Je raifonne donc fur cet Univers , comme fi 
j'étois alfuré qu'il exifte hors de mon Entende- 
ment de la même manière que je mti le £gure 
ou au moins d'une manière analogue. Si mes con- 
féquences repofent fur des principes certains ; 
fi elles découlent immédiatement c^e ccs.'princî- 
pes j ma conclufion générale n'en demeurera pas 
moins vraie , foit que l'Univers exifte réelle- 
ment hors de moi, foit qu'il n'exiftc que dans 
mes idées. ( i ) 

[i] Le célèbre RulfingeR , quia Tr bien mérité de la 
Philofophie, avoit débuté comme moi dans fri. Démo:ill:rations. 
^e l'Exiftcnce de Dieu. Je l'ignorois quand je compofois 
ceci', un Ami vient de m'en avertir , & je me félicite d'autant 
^Uis de m'êtrc, rencontré avec ce i^g'^ & profond Métapliyfir 



166 PALINGPNFSIE 

Tous les Etres qui m'environnent ou donc 
j'ai les idées font dans un changement eonti- 
nuel. Je n'en connois aucun dont je puifle lé- 
gitimement afifirmer qu'il eft le mêvne deux inf- 
tans. Je fuis aufîi affuré de ces changemens que 
je le fuis que j'ai les idées de ces Etres. Des 
Etres qui changent continuellement ne font donc 
pas des Etres nécejjaires au fens que j'ai attaché 
à ce mot. Les Etres qui m'environnent ou que 
je me reprcfente comme cxiftans hors de moi 
font donc des Etres contingens, La non-exittence 
de ces Etres ne feroit donc pas une contradic- 
tion i puifque leur manière d'exifter changeant 
continut'Wement ils n'ont rien en eux-mêmes 
qui les détermine à cxifter d'une manière plu- 
tôt que d'une autre. Leur Eifence n'eft donc 
pas d'exifter : ils ne font pas ejfentiellement tout 
ce qu'ils font: car fi leur Eifence étoit d'exifter» 
leur manière d'être dans un inftant donné fe- 
roit telle qu'il impHqueroit contradidion qu'elle 
lie fût point ou qu'elle pût celfer d'être. La 
chofe eft évidente: dans un Etre dont l'Eilence 
cft d'exifter , tout ce qui le fait être comme il 
eft ne peut ni celfer d'être ni être autrement : 
la raifon en cft que ce qui le fait être comme 
il eft, eft foa Eifence elle-même , & cette Eifence 

cien , que j'en fuis plus fur d'avoir fuivi luie bonne route pofiir 
parvenir à établir folideraent la grande vérité dont il s'agit. 



VHILOSOf HIHUE, Part XFIL 1^7 

étant d'exifter , ce qui le fait être comme il eft 
ne peut ni cefler d'être ni être autrement. 

Ces Etres que je me repréfente commqexif-. 
tans hors de moi forment cet Aflemblage que 
je nomme F Univers. Si dona ces Etres chan- 
gent fans cefTe, TAfTemblage qu'ils compofent 
doit changer auflî 5 car cet AiTcmblage n'eft que 
ces Etres eux - mêmes confidérés dans leur En- 
femhle. L'Univers n'a donc pas une exiftencç 
plus néceffaire que les Etres qui le compofent: 
il eft donc contingent. 

J'observe encore que cet Aflemblage que je 
déCignc par le mot d' Univers n'eft qu'une no- 
tion très - générale fous laquelle je me repré- 
fente une multitude prefqu'infinie d'Etres divers. 
L'Univers n'eft donc proprement qu'une abftrac- 
tion de mon Efprit : il n'eft pas un Etre réel ; mais 
il eft la Collection d'un nombre prefqu'infini 
d'Etres particuliers. Ce font donc ces Etres dont 
je confidere l'exiftence comme quelque chofe 
de réel , & Ci cette exiftcnce eft contingente , il 
faut bien que l'Enfemble qui en réfulte foit 
contingent auiîî. 

Une autre confidération s'offre à mon Efprit : 
tous les Etres ç^ui tombent fous mes Sens font 

L4 



1^8 ' P A L I N G F N r S I F^ 

compofés. Jy découvre des parties diftindles & 
dans ces parties d'autres encore: je parviens, 
jnème à m'aifurer que je ne faorois atteindre 
au dernier ternie de cette compofition. Des Etres^ 
compofés peuvent donc èt'e décompofés , & j'en 
vois un grajid nombre qui le font en effet. 
Tous peuvent l'être par la penfée. Or , des Etres, 
qui réiiiltentde l'af^grégat d'une multitude d'au- 
tres Etres ne peuvent poOéder unç exiftence ?;e- 
cejfaire ; puifque la feuie pojpTibilité de h ur dé- 
compolition fuffiroit pour que leur non - exif- 
tence ne fut pas une contradidiou. 

Si je conqois les Compofés divifés jufques^ 
dans leurs dernières parties , je pourrai nommer 
ces parties les éiémens ( 2 ) des Compofés \ dé- 
ÇignQï en fuite ces élémcns eux-mêmes par le mot 
plus général de Matière, & donner aux dilfé- 
rens aggrégaj^ de la Matière le nom général 
de Corps. 

Si je viens à confidércr les différens Corps, 
qui tombent fous mes Sens , je reconnoîtrai 

[-3 Je prenik ici le mot à' éiémens dans le fens iifité en 
Fhyjique , & point du tout dans celui de Leibnitz & de. 
ies Dirçiplcs.,.Ott voit afTcz. quç racception que je ^ipnae ici 
â ce mot eil relative au point de vue fous lequel j'envifage moix 
Sujet & au but particuHer que je me propofeo 



V HIL OSO PH ï HUE. Part. XVII. 159 

l)ientôt qu'ils ont tous que^ue chofe de commun ; 
que tous Ibnt étendus , impénétrables , réiillans; 
& parce que ces propriétés font abfolument in- 
féparables de Tidée qwî j'ai du Corps , je les 
nommerai les Froprietés e^entieîles- des Corps. 

Poussant enfuite plus loin mon examen , je 
remarquerai que ÏEtendtte eft toujours figurée 
<Sc qu'il n'eft aucun Corps dont la figure ne puiife 
changer & ne change en eifet d'une manière 
plus ou moins fçnfibîe. J'en conclurai donc lé- 
gitimement qu'il n'eft aucune figure qui ibit 
nécej]a0e & que les Corps peuvent revècir fuc 
eelîivemcnt une infinité de figures différentes. 

Mais, parce que dans un Etre dont l'EiTence 
eO: d'exifter, la manière déterminée d'exifterefi: 
inléparable de l'EiTence, je dois convenir que 
tout Etre dont la manière d'exifter peut chan- 
ger & change en effet , ne peut poiTéder une 
exiftence nécejfaire. Les Corps dont la manière 
d'être peut changer & change en effet , ne pof- 
fedent donc pas une exiftence yiécejfaire. 

Les Elémens des Corps ne peuvent pas non 
plus pofféder une exiftence uéceffaire ; puifqu'il 
ne fauroit furvenir aucun changement dans les 
Corps qui ne réfulte en dernier rçtfort de quel- 



170 PALINGFNE'SIE 

que changement qui furvient aux Elémens dont 
les Corps ne font que de (impies aggrégats. 

Je fais une dernière obrervation : parmi les 
Corps que j'apperqois il en eft qui font en re- 
pos & d'autres qui font en mouvement. Je vois 
encore que le même Corps peut être tantôt en 
repos & tantôt en mouvement. Je conçois très- 
diftindcment que l'état d'un Corps en mouve- 
ment n'eft pas le même que celui que je défi- 
•gnc par le terme de repos. Il furvient donc un 
certain changement à un Corpr, qui pafle de TétaÊ 
de repos à celui de mouvement. Et ici encore 
je reconnois que le Corps ne polTede pas une 
exigence nécejjaire , puifque fa manière d'être 
eft fufceptibîe de changemens divers. Or, s'il 
ne peut rien fe pafTer dans le Corps qui ne 
léfulte en dernier relTort de quelque chofe qui 
fe ^ palTe dans les E'émens dont le Corps eft 
compofé ; il s'enfuit qu'il furvient un certain 
changement aux Elémens lorfque le Corps palfe 
du repos au mouvement. La manière d'être des 
Elémens eft donc fufceptibîe de changemens 
divers : les Elémens n'ont donc pas une exiftence 
nécejfaire. 

Si donc je ne découvre rien en moi & hors de 
moi qui ne porte les caractères de la coniingencey 



PHJL&SOPHJQ^VE. Part. Xvn, 171 

il faut qaHl! y ait hors de moi & hors des autres 
Etres une Raifon pourquoi }'exifte , <5c pour- 
quoi ces RUtres Etres exifteiit , & pourquoi 
j'exifte , ainfi que ces Etres, d'une manière plu- 
tôt que de toute autre. 

Là même conféquence générale me paroît dé- 
couler effentiellement de la progrefîîon des Etres 
fucceffifs : e'eft que je n'ignore pas que dans 
une fuite quelconque il doit toujours y avoir 
un fremUr Terme ^ & qu'un nombre aduelle- 
ment infini eft une contradidion : c'eftquel'7w- 
jini du Métaphyijcien n'eft point ïhijimàu Géo- 
mètre : c'eft qu'une Chaîne d'Etres fuccefTifs 
changeant continuellement fa manière d'être, 
ne peut pas plus poiréder une exiftence nécef- 
faire que ne le peuvent? les Anneaux qui lac&m- 
pofent, dont il efl: évident qu'il n'en, eil aucun 
qui demeure le même deux inftans : c'cft enfin,, 
qu'un Etre colle&if ou compofé dépendant eiTen- 
tiellement de rafTociation de fes parties., eft par 
cela même contingent, car la dilîbciation de ces 
parties eft toujours poflîble ou n'implique en foi 
aucune contradidion. Puis donc qu'une Chaîne 
d'Etres fuccefîîFs ne peut exifter par foi , il 
faut qu'il y ait hors d'elle une Caufe de fon 
exiftence. 



172 F A L î 1^ & E :t7 E" S 1 E 

Ce n'eft pas que fapperqoive une liaifon nl^ 
ceiTaire entre ce que je nomme une Caiife & 
ce que je nomme uji ejfet : mais , je fuis obligé- 
de reconnoître que je fuis fait de manière que 
je ne puis admettre qu'une Chofe eft , fans qu'il 
y ait une Raifon pou-quoi elie eft & pourquoi 
elle eft comme elle eft & non autrement. 

J'ai nommé 7técejfaire tout ce qui eft & qui 
ne pouvoit pas ne pas être ni être autrement. 
Or, je vois clairement que l'état aduel de cha- 
que Chofe n'eft pas. Tiécejfaire ; puifque - j'ob-. 
ferve qu'il varie fuivant certaines Loix. Je con- 
çois donc clairement que chaque Chofe pour- 
roit être autrement qu'elle n'eft: v'ai appelle 
cela contingence , & je dis^ que dans ma ma- 
nière de concevoir , chaque Choie eft contingente: 
de fa nature. 

J' INFERE donc de cette contingence qu'il eft 
une Raison qui a déterminé dès le conmien- 
cément les états pafies , l'état acluel & les états 
futurs de chaque Chofe. 

Mais , quand je parle de contingence , c'eft 
fuivant ma manière très-impacfaite de voir & 
de concevoir les Choies. Il me paroît bien claijr 
que fi je pouvois enibraifer l'Univers entier ou. 



TU TLOSOPHIdUE, Part. XVIL i^i 

la Totalité des Cbofes , je connoîtrois pour-* 
quoi chaque Chofe eft comme elle eft & non 
autrement : j'en jugerois alors par fes rapports 
au Tout , de la même manière précifément qu'ua 
Méchanicien juge de chaque Pièce d'une Ma- 
chine. Je conciurois donc que l'Univers lui- 
même eft comme il eft , parce que la Raison de 
l'Univers ne pouvoit être autrement. 

Cependa'NT, il n'en demeureroit pas moins 
vrai que chaque Pièce de l'Univers , chaque 
Etre particulier , confidéré en lui-même, auroit 
pu être autrement. La raifon que j'en découvre 
eft que chaque Etre particulier n'étoit point 
déterminé en tout fens par fa propre nature. 
Toutes fes déterminations n'étoient pas nécef- 
faires au fens que j'ai attaché à ce mot. Il étoit 
fufceptible d'une multitude de modifications ai- 
verfes , & j'en obferve plufîeurs qui fe fucce- 
dent dans tel ou tel Etre particulier. 

Il n'en eft pas de même à mes yeux des 
vérités que je nomme nécejfaires i je ne puis 
pas dire de ces vérités ce que je viens de dire des 
Etres particuliers, Les vérités néceffaires font 
déterminées par leur propre nature : elles ne 
peuvent être que d'une feule manière: c'eftdaiis 
ce fens métaphyfique que les vérités géonié- 



174 V A L I N E" n E S I S 

triques font néoeiTaires & qu'elles excluent toute 



Je ne déduis pas moins légitimement de la 
coiîfidération du Mouvement la nécejfité d'un 
PREMIER Moteur : c'ell que j'ai la plus grande 
certitude que le Mouvement n'eft pas effentiel 
à la Matière, Les preuves de cette vérité me 
paroiiTent démonftratives. Si le mouvement étoit 
effentiel k la Matière, le repos feroit contradic^ 
toire à l'Eflence de la Matière : tous les Corps 
feroient donc effentiellement en mouvement , & 
j'en vois pourtant un grand nombre qui font 
en repos. Je ne dirai point que ce repos pour- 
roit n'être qu'apparent & que mes Sens pour- 
roient me tromper : car je ne luis aifuré de 
l'exiftence du mouvement que par le témoi- 
gnage de mes Sens: (î donc mes Sens peuvent 
me tromper fur le repos , ils peuvent me trom- 
per aulli fur le Mouvement : je ne pourrois 
donc rien affirmer ou nier du repos ni c-iu Mou- 
vement , & combien un tel Pyrihoniime feroit- 
il abfurde ! ( 3 ) 

C 3 ] 1 1 LOBLSQ.UE fè parle ici du Mouvement des Corps , 
il eft bien évident que je n'entends parler (iue du Mouvenient 
paapre. Il faute aux yeux que tous les Corps qui compofent 
jiût:e Globe font emportes avec lui d'un Mouvement commun : ■ 
mais il u'eft pas moins évidei.t , que tandis que notre Globe 



PHI LOSOPHiriUE. Pmt. XVII, 17c 

Un raifonnement bien fimple &; très-décifif 
fe joint ici au témoignage de mes Sens pour 
me convaincre que le Mouvement ne peut être 
elTentiel à la Matière. Tout Mouvement a né- 
ceifairement une certaine diredion & un cer- 
tain degré de vitelTe : il n'exirte point de Mou- 
vement en général , comme il n'exifte point de 
Corps en général. S'il eft eirentiel à la Mariere 

fc meut d'Occident en Orient , une foule de Corps particuliers 
fe meuvent d'un Mouvement fropre d'Orient en Occident, du 
Nord au Midi , &c. C'eft donc uniquement de ce Mouvement, 
p-owe dont il s'agit quand on traite la queftion métaphyfiquc 
de V origine du Mouvement , 8i qu'on entreprend de deaijntrer 
qu'il n'eft point ejfentiel à la Matière. 

Ainfi , ce feroit une grande abfurdité que de foutenir tjue le 
Mouvement clt ejfentiel à la Matière précifément parce que 
tous les grands Corps de l'Univers circulent les uns autour des 
autres, & qu'il n'eft par conféquent aucun Corps dans un repus 
abfolu. 

Ce ne feroit pas encore une moindre abfurdité que d'entre- 
prendre d'étayer une telle opinion par la confidérati«u des 
attraclio-ns qui s'exercent entre toutes les particules de la 
Matière. Qui ne voit qu'il' faudroit toujours alTigner la Raifon 
du Mouvement prop-e de chacun de ces grands Corps & du 
Mouvement propre àQ chaque Corps particulier , deladiredioa 
& de la vîtcffe de ces mouvemens &c. Et parce que cette 
Rnifon ne fauroit jamais fe trouver dans la Matière elle-même , 
indifférente de fa nature à toute forte de diredions & à quel- 
que degré de vîteffe que ce foit , il feroit indifpenikhle de h 
chercher dans uue Cause étrangère à la Matière. 



17^ P^ÂLiNGrN^SîM 

tVètre en mouvement, il ne Teft aifurément pas' 
d'avoir tel ou tel mouvement à l'exdufion de 
tout autre. Il eft de la plus parfaite évidence 
que la Matière eft ruicepcible d'une infinité de 
mouvemens divers. Elle peut être mue en tout 
fens Si avec quelque degré de vitefle que ce 
foit. VEJfence de la Matière ne renferme donc 
pas la Raifon de la diredion & de la vîte0e de 
ion mouvement adueî j puifque (i ce mouve- 
ment avoit fa raifon danâ TElfence de la Ma- 
tière , il y auroit contradidion qu'elle pût être 
mue fuivant une autre diredion & avec un autre 
degré de vitelle. Mais , cette diredion & cette 
vicelîë font des effets qui, dans ma manière de 
concevoir , doivent avoir une Caufe j autrement 
il faudroit que j'admiffe des effets fans Caufes 
ou que je fuppofaife gratuitement que le néanfr 
peut produire quelque Chofe. Or , fi cette di- 
redion & cette vîteife n'ont pas leur Raifon dans 
la Matière elle-même , il faut nécelfairement que 
cette Raifon exifte hors de h Matière. Ainii^ 
ini certain mouvement n'étant qu'une manière 
d'être ou un mode de la Matière , la polîibilité 
de tel ou tel mode particulier a bien fon fon- 
dement dans Vïij[ence de la Matière j puifque 
cette Elience eft modifiable ; mais , la Raifon de 
l'adualité ou de l'exiltencc' de tel ou tel mode 
purticuùer ne peut réfider dans PElfence de la 

Matière ^ 



PHILOSOPHIQ^UF, Part XVTL 177 

Matière , dès qu'il efl: de la nature de cette Ef- 
fcnce de fe prêter indiiféxemment à toute autre 
modification» 

J'ai développé mon raifonnement j je puig 
le reflerrer beaucoup. Si le Mouvement étoic 
eflentiel à la Matière, ce feroit néceflairement 
un certain Mouvement qui lui feroit elTentiel ; 
ce feroit un Mouvement qui auroit une cer- 
taine diredion & uiie certaine vkclf? 5 puifqu'il 
eft impolîible qu'il exifte un Mouvement qui 
foît en lui-même indéterminé, ou comme je l'ai 
dit , qu'il exifte un Mouvement en général. La 
Matière n'auroit donc pu fe mouvoir que d'une 
feule manière 5 elle fe feroit toujours mue de 
cette manière , & ce Mouvement lui auroit été 
aulîî elfentiel que l'Impénétrabilité. 

La force de ce raifonnement découle d'ua 
principe métaphyfique que je ne puis contefter i 
c'eft que tout ce qui eft dit appartenir à l'f/- 
fence d'un Sujet doit lui appartenir toujours & 
dans le même fens ou de la même manière : car 
comme l'Eflence d'un Sujet eft ce qui le confti- 
tue ou ce qui le fait être ce qu'il eft, il eft 
clair que fî TEffence chmigeoit ^ le Sujet feroit 
détruit. 

Tmne XVL M 



Puis donc que le Mouvement ne peut apparu 
tenir elTentiellemcnt à la Matière , il faut qu'il 
y ait hors de la Matière une Cause de fon 
Mouvement. J'ajoute que cette Cause doit po{^ 
féder par elle -même le principe du Mouve» 
nientj autrement il faudroit que j'admiiTe un© 
progrefîîon de Caufes à Finfini j ce qui feroic 
ibfurde , comme je l'ai reconnu. Il y a plus i 
dans l'abfurde fuppofition de cette progreiîioa 
à l'infini , ce ne fcroit pas proprement une fuite 
infinie de Catifes que j'admettrois ; ce feroit une 
fuite infinie d'effets 9 puifque le Mouvement qui 
fe communiqueroit d'un Corps à un autre Corps 
le long de la Chaîne infinie ne feroit jamais 
qu'un Ejfit j & cet EtFet feroit fans Caufe. 



CHAPITRE 1 1 R 

Suite du même Sujet. 

Ordre de la Nature & de fes Loix. 

Les ATTRIBUTS de la CAUSE PREMIERE. 



c 



''Est ainfi que je fuis conduit à reconnoîtrs 
qu'il eft hors de l'Univers une Cause de l'exit. 



PHILOSOPHIQ^UE. Part. XVIL 179 

tence de FUnivers. Cette Cause eft donc ?iécej^ 
faire: fi ELLE ne Pétoit point , ELLE dépeiidroic 
d'une autre Caufej & (î celle- ci n'étoit point 
non plus nécejjaire , elle dépendroit elle - même 
d'une troifieme Caufe &c; & je retomberois dans 
l'abfurde progrelîion des Caufes ou plutôt des 
effets à l'infini. La Cause de l'Univers exifte 
donc par sou SON Essence eft d'exifter, & 
tout ce qui eft eft par ELLE. 

Je n'entreprends point de pénétrer la Na- 
ture de cette Cause ou ce que TExistence 
nécessaire eft en elle même : comment y par- 
viendrois-je ? moi que la rencontre d'un Atome 
confond & qui ne connois la nature incime d'au' 
cun Etre î Mais , je fuis forcé d'admettre que 
cette Cause , quel que foie le fond de son 
Etre, polfede au moins tout ce qui eft nécef- 
faire à la produc1:ion de ce grand Effet, que je 
nomme VUràvers. J'étudie donc l'Effet pour tâ- 
cher de parvenir à quelques notions philofophi- 
ques fur les Attributs de la Cause. 

Je vois d'abord que la Cause nécessaire 
a au moins la plus grande Puilfance qu'il me 
foit poffible de concevoir; car puis je concevoir 
une plus grande Puiffance que celle dé créer ? 
L'Univers exifte : j'ai reconnu qu'il eft contin. 

M 2 



iSô P ^ L [ N G E' 2^ F s I E 

gent : il n'a donc pas toujours exifté : quelle 
Puissance que celle qui l'a appelle du néant 
à l'être & qui a réalifé tout ce qui étoit 
poffibleî ^i 

Portant en fuite mes regards fur cet AiTem- 
blagc de Chofes que je défigne par le ternie 
très-général de Nature, je découvre que cet 
AiTemblage eft un Syftème admirable de rapports 
divers. Je vois ces rapports fe multiplier , fe 
diverfifier , s'étendre à mefure que je multiplie 
mes obfervations. Je m'afTure bientôt que tout 
fepafle dans la Nature conformément à des Loix 
confiantes, qui ne font que les rcfultats natu- 
rels de ces rapporta qui enchaînent tous le$ Etres 
Se les dirigent à une Bn commune* 

Il eft vrai que je n'apperqois point de iiaifon né- 
cefllnre entre un moment & le moment qui le fuit , 
entre Tadion d'un Etre & celle d'un autre Etre , 
entre l'état aduel d'un Etre & l'état qui lui fuccc- 
dera immédiatement , &c. Mais , je fuis fait de 
manière que ce que j'ai vu arriver toujours , & que 
ceux qui m'ont précédé ont vu arriver toujours , 
me paroit d'une certitude morale. Ainii , il ne 
me vient pas dans l'Efprit de douter que le Soleil 
ne fe levé demain , que les boutons des Arbres 



PHILOSOPHIQ^UE. Part. XVII. igi 

11-e s'épanouifTent au Printems , que le Feu ne 
réduifeje bois en cendres, &c. 

Je conviens que mon jugement eft ici pure- 
ment analogique > [ij puifqu'il eft très-évident 
que le contraire de ce que je penfe qui arrivera 
eft toujours poflibie. Mais , cette (impie pofTibi- 
lité ne fauroit le moins du monde contrebalan- 
cer dans mon Efprit ce nombre fi confidérable 
d'expériences conftantes qui fondent ici ma 
croyance analogique. 

Il me femble que je choqucrois le Sens com- 
mun Cl je refufois de prendre l'analogie pour 
guide dans des Chofes de cette nature. Je me- 
nerois la vie la plus miJerable s je ne pourrois 
même pourvoir à ma confervation : car Ci ce que 
je connois des alimens dont je me fuis toujours 
nourri , ne fuffifoit point pour fonder la certi- 
tude où je fuis que ces alimens ne fe cwwer- 

[i] Lorsque j'ai examiné en détail un certain nombre de 
Chofes & que j'ai trouvé conftamment dans toutes les mêmes 
Propriétés effentiellps , je crois être fendéà en inférer que les 
Chofes qui me paroiflfent précifémcnt femblables à celles-là, 
mais que je n'ai pas examin.'es dans le même déUil , font aufli 
douées des mêmes Propriétés. 

Cette minière de juger eft ce que ^cs Lo^-i^^iens norçment 
V analogie. 

M 3 



182 PALINGFNFSIE 

tiiont pas tout d'un coup & à propos de rien 
en véritables poifons , comment pourrois-je ha-- 
farder d'en manger encore ? 

Je fuis donc dans l'obligation très - raifon- 
nable d'admettre qu'il eft dans la Nature un 
certain Ordre confiant fur lequel je puis établir 
des jugemens , qui (ims être des démonftrations , 
font d'une telle probabilité qu'elle fuffit à mes 
befoins. 

Mes Sens me manifeftent cet Ordre; ma Fa- 
culté de réfléchir m'en découvre les réfultats les 
plus efîentiels. 

U Ordre de la Nature eft donc à mes yeux le 
réfultat général des rapports [ 2 ] que j'apper- 
qois entre les Etres. 

Je regarde ces rapports comme invariables ^ 
parce que je ne les ai jamais vu & qu'on ne 
les a jamais vu varier naturellement. 

Je déduis raifonnablement de la contempla- 
tion de ces rapports l'Intelligence de la Cause 

[ 2 ] " J'ENTENDS en général par ces rapports , ces Pro- 
5, priétés, CCS Déterminations en vertu defquelles différens 
5, Etres confpireafc aa mémo but ou concourent à produire uiv 
5j certain efiet. ^' Ejlfi cinulyt. para^\ 49. 



THlLOSOPHlÇiVE. Vart.XVU. i%% 

KÉCESSAIRE: c'eft que plus il y a dans un 
Tout de Parties & de Parties variées qui con- 
courent à une fin commune , & plus il e(t pro- 
bable que ce Tout n'cft point l'Ouvrage d'une 
Caufe aveugle : c'eft que m'étant démontré à 
moi-même que la Matière cft contingente & que 
le Mouvement ne lui eft point ejjentiel , je ne 
puis placer dans la Matière & le Mouvement la 
raifon fuffifante de ce qui eft : c'eft qu'afligner 
la raifon fuffifante d'une Chofe n'eft pas fimple- 
ment donner une Caufe à cette Chofe; c'eft 
afîîgner un Principe par lequel on puiiTc conce- 
voir clairement pourquoi cette Chofe eft oc pour- 
quoi elle eft comme elle eft & non autrement : 
or, ce n'eft que dans I'Intelligence néces- 
saire que je trouve lu raifon iufïîfante de la 
manière d'être de l'Univers ; comme ce n'eft que 
dans la Puissance nécessaire que je trouve 
la raifon fuffifante de l'exiftence ou de fadualité 
de l'Univers. 

Si les Loix de la Nature réfuîtent efTentieîle- 
tiellement des rapports qui font entre les Etres v 
[ 3 ] fi ces rapports , confidérés en eux-mêmes, 
ne font pas néoelfaires , il me paroît que Je puis 

( 3 ) "Les Loix de la mture font en génér??les réfuîtaU 
5, ou les confequ>;iices des rapports qui font c^<^'^ les Etres. ,? 
£fiii atinlyt. §. 40. 

M 4 



184 P A L I 1^ G F J^ F S I E 

en déduire légitimement que la Nature a ujei 
LÉGISLATEUR. La Lumière ne s'efl; pas donné 
à elle - même fes propriétés , & les loix de fa 
réfradiom & de fa réflexion réfultent des rap- 
ports qu'elle (butient avec diiférens Corps foit 
liquides , foit folides. T 4 ) 

Je m'exprimerois donc d^une manière fort 
peu exadte , fi je difois , que les Loix de la Naj 
titre ont approprié les moyens /? la fin : [ ^ ] c'eft 
que les Loix de la Nature ne font que de fimples 
effets 5 & que dans mes idées, des effets fuppo- 
fent une Caufe ou pour m^exprimer en d'autres 
termes, l'exiftence aduelle d'une Chofe fuppofe 
l'exiftence relative d'une autre Chofe , que je 
i'egarde comrne la raifpn de l'adualité de h 
première. 

St la Nature a requ des Loix , Celui qui 
les lui a impofées a , fans doute , le pouvoir 

r4] La Lumière fe propage en ligne droite. Sa réfradion eft 
settt propriété en vertu de laquelle fes rayons fe plient ou fe 
^rourbent en pafTant d'un milieu .dans un milieu d'efpece diffé- 
rente j par exemple , de l'Air dans l'Eau eu de l'Eau dans l'Air. 
l,^ réflexion delà Lumière eft cette propriété par laquelle elle ré- 
JiMlit ou paraît réjaillir de dcffus les Corps. L'expérience découvre 
^"es proprifc^is & leurs loix j la Géométrie les calcule. 

' S 1 E-ncyclopéii^ de Paris, au mot Feuilles d^s Platiteso 



PHILOSOPHIflUE. Part. XVIL i8s 

de les fufpeildre, de les modifier ou de les di- 
riger comime II lui plait. 

Mais, fi le Législateur de la Nature e(l 
aufîî Sage que Puissant, il ne fufpeiidra 
ou ne modifiera Tes Loix , que lorfqu'elles ne 
pourront fuffire par elles - mêmes à remplir les 
vue de SA Sagesse : c'eft que la Sagefle ne 
confifte pas moins à ne pas multiplier fans né- 
ceffité les moyens qu'à choifir toujours les meil- 
leurs moyens pour parvenir à la meilleure fin. 

Je ne puis douter de la Sagesse du Légis- 
lateur de la Nature , parce que je rie puis 
douter de I'Intelligence de ce Législa- 
teur. J'obferve que plus les lumières de l'Hom- 
me s'accroi/Tent , & plus il découvre dans l'U- 
nivers de traits d'une Intelligence forma- 
trice. Je remarque même avec étonnement 
que cette Intelligence ne brille pas avec 
moins d'éclat dans la ftrudure du Pou ou du 
Ver-de-terre , que dans celle de l'Homme ou 
dans la difpofition & les mouvemens des Corps 
céleftes. 

Je conçois donc que I'Intelligence aui a 

été capable de former le Flan immenfe de VU- 



18^ PALITrCJ^NFSlE 

ni vers eft au moins la plus Parfatte des Ih- 

TELLIGENCES. 

Maïs, cette Intelligence réfide dans un 
Etre Nécessaire: un Etre née ejjaire efl: non 
feulement celui qui ne peut pas ne pas être ; il 
cft encore celui qui ne peut pas être autremento 
Or , un Etre dont les Feriedions feroient fufcep- 
tibîes d'accroilfement , ne feroit pas un Etre 
véceffaire , puifqa'il pourroit être autrement. 
J'inFere donc de ce raifonnement , que les Per- 
fections de I'Etre NÉCESSAIRE ne font pas 
fufceptiblcs d'accroiifenient & qu'ELLES font 
abfolument ce qu'sLLES font. Je dis abfolumeni ^ 
parce que je ne puis concevoir des degrés dans 
les Perfections de TEtre Néccssaire/ Je 
vois très - clairement, qu^un Etre borné peue 
être déterminé de plufieurs manières , puifquc 
je conçois très-clairement le changement poiîible 
de fes bornes. 

Si TEtre Nécessaire poiTede une Intel- 
ligence fans bornes, ii poiTédera auffi une 
Sagesse fans bornes ; car la Sagelfe n'eli: propre- 
ment ici que l'Iritelligence elle-même , en tant 
qu'elle fe propofe uns fin & des moyens rela-. 
tit's à cstte fin. 



FHILOSOP HlflVE, ParLXVïL 187 

L'Intelligence Créatrice n'aura donc 
rien fait qu'avec SageiTe : elle se fera propolé 
dans la création de chaqu'Etre la meilleure fin 
polUble & aura prédéterminé les meilleurs moyens 
pour parvenir à cette fin. 



CHAPITRE IV. 

Vamoiir du bonheur fondement: des Loix 
naturelles de P Homme, 

Conféquence en faveur de la perfe&ion du 
Syjiéme moral. 

Les Loix de la Nature Langage du 
. Législateur. 

Je fuis un Etre Tentant & intellii^ent : il eft 
dans la nature de tout Etre Tentant & intelli- 
gent de vouloir fentir ou exifter agréablement , 
& vouloir cela c'eft s'aimer foi-même. L'amour 
de foi~mèmc ne diffère donc pas de l'amour du 
bonheur . Je ne puis me diilimuler que l'amour du 
bonheur ne foit le principe univerfel de mes 
sciions. 



ïS8 VALI^GFVFSIE 

Le bonheur ell; donc la grande fin de nioiî 
Etre. Je ne me fuis pas fait moi-même ; Je ne 
me fuis pas donné à moi-même ce principe uni- 
verfel d'a-âion : I'Auteur de mon Etre ciui 
a mis en moi ce puiflant reflbrt m'a donc créé 
pour le bonheur. 

J'entends en général par le bonheur , toufe 
ce qui peut contribuer à la confervation & au 
perfedionnement de mon Etre. 

Parce que les Objets fenfibles font fur moi 
une forte imprefîîon , & que mon Intelligence 
efl: très-bornée , il m'arrive fréquemment de me 
méprendre fur le bonheur & de préférer un 
bonheur apparent à un bonheur réel. Mon expé- 
rience journalière & les réflexions qu'elle me 
fait naître me découvrent mes méprifes. Je recon- 
iiois donc évidemment que pour obtenir la fin de 
mon Etre, je fuis dans l'obligation étroite d'ob- 
fervcr les Loix de mon Etre. 

Je regarde donc ces Loix comme les moyens 
naturels que I'Auteur de rnon Etre a choi- 
fis pour me conduire au bonheur, (f) Comme 
elles réfultent effentiellement des rapports que 

( I ) Voyez Part. XV, Chap. VI. Voyez encore Part. Vllf ? 
Chap, III. ' 



PHILOSOPHIQ^UE. Part. XVII. 139 

je foutiens avec ditîérens Etres & que je ne 
fuis poilit le maître de changer ces rapports , 
je Yois naanifeftement que je ne puis violer 
plus ou moins les Loix de ma Nature particu- 
lière 5 fans m'éloigner plus ou moins de ma 
véritable fin. 

L'expérience me démontre que toutes mes 
Facultés font renfermées dans certaines limites 
naturelles & qu'il eO: un terme où finit le 
plaifîr 8c où commence la douleur. J'apprends 
ainfi de l'expérience que je dois régler l'e- 
xercice de toutes mes Facultés fur leur por- 
tée naturelle. 

Je fuis donc dans l'obligation philofophi- 
que de reconnoître qu'il eft une fandion na- 
turelle des Loix de mon Etre , puifque j'é- 
prouve un mal lorfque je les viole. 

Parce que je m'aime moi-même & que je 
ne puis pas ne point defirer d'être heureux , 
je ne puis pas ne point deiîrer de conti- 
nuer d'être. Je retrouve ces defirs dans mes 
Semblables , & H quelques-uns paroiffent fou- 
haiter la ceifation de leur Etre j c'eft plutôt 
le changement de leur Etre que l'Auéantiife- 
nient qij'ils fuuhaitent. 



if)o PALINGFNFSIE 

Ma Raifon me rend au moins très -proba- 
ble que la mort ne fera pas le terme de Ise 
durée de mon Etre. Elle me fait entrevoir 
des moyens phyllques préordonnés qui peu- 
vent prolonger rMon Humanité au-delà du tom- 
beau. Elle m'alTure que je fuis un Etre per- 
fedible à l'indéfini : elle me fait juger par les 
progrès continuels que je puis faire vers le 
bon & le vrai dans mon état préfcnt . de 
ceux que je pourrois faire dans un. autre état 
où toutes mes Facultés feroient perfcdionnées. 
Er.fin i elle puife dans les notions les plus phi- 
lolopliiques qu'elle fe forme des Attributs 
DIVINS & des Loix naturelles de nouvelles 
confidérations qui accroiifent beaucoup ces dif- 
férentes probabilités. 

Mais , ma raifon me découvre en même 
tems , qu'il n'ell point du tout dans Tordre 
de mes Facultés iiduelles que j'aie fur la fur- 
vivance de mon Etre , plus que de fimples 
probabilités. (2) 

Cependant , ma Raifon elle-même me fait 
fentir foitement combien il importeroit à mon 
bonheur , que j'euiie lur mon Etat futur plus 



( 2 ) Voyez ce que j'ai dit là-deffus dans le Chap. II dek^ 
Fait. XVI. 



PHILOSOPHIQUE. JPart. XVIL 19I 

que de (impies probabilités ou au moins 

une fomme de probabilités telle qu'elle fût 

équivalente à ce que je nomme la certitude 
morale. 

Ma raifon me fournit les meilleures preu- 
ves delà Souveraine Intelligence de l'Au- 
TLUR démon Etre: elle déduit très -légitime- 
ment de cette Intelligence la Souveraine 
Sagelie du vtRand Etre. (^) Sa Bonté 
fera cette Sagesse elle-même occupée à pro- 
curer le plus grand bien de tous les Etres fen- 
tans & de tous les Etres intelligens. 

Cette Sagesse Adorable ayant fait entrer 
dans Son Plan le Syftême de l'Humanité a voulu, 
fant doute , tout ce qui pouvoit contribuer 
à la plus graande perfection de ce Syftème. 

Rien n'étoit affurément plus propre à pro- 
curer la plus grande perfedion de ce Syftème 
que de donner aux Etres qui le^ compofent , 
une certitude morale de leur Etat future & de 
leur faire envifager le bonheur dont ils joui- 
ront dans cet Etat comme la fuite ou la 
conféquence de la perfedion morale qu'ils au- 
ront taché d'acquérir dans l'Etat préfent. 

[5 J Voyez dans le Chap. III ce «juc j'ai ex^ofé fur ce fiijet. 



i^i F A L I N G F N E' S î É 

Et puifque l'Etat aduel de rHumanité rië 
comportoit point qu'elle pût parvenir à fe 
convaincre par les feules forces de la Rai- 
fon de la certitude d'un Etat futur , il étott , 
fans contredit , dans l'ordre de la Sagesse , de 
lui donner par quelqu'autre voie une alfu- 
rance fî iiéceifaire à la perfedion du Syftême 
moral. 

Maïs , parce le Plan de la Sagesse exigeoit 
apparemment qu'il y eût fur la Terre des 
Etres intclligens , mais très-bornés , tels qtre 
les Hommes; elle ne pouvoit pas changer les 
Facultés de ces Etres pour leur donnet une 
certitude fiiffifante de leur Deftinatiuii future. 

Il falloit donc que la Sagesse employât dans 
cette vue un moyen tel que fans être ren- 
fermé dans la fphere adueile des Facultés de 
l'Homme , il fût cependant (î bien approprié à 
la nature & à l'exercice le plus raifonnable de 
fes Facultés , que l'Homme pût acquérir par ce 
moyen nouveau le degré de certitude qui lui 
manquoit & qu'il dcllroit fi vivement. 

L'Homme ne pouvoit donc tenir cette cer- 
titude fi defirable que de la Main même de 
l'AuTEUR de fon Etre, Mais , par quelle vaie 

particulière 



PHILOSOPJilHUE. Part. XVÎL 19^ 

J)articuliere la Sagesse pouvoic-ELLE convainc 
cre l'Homme raiionnable des grandes vues 
qii'cLLE avuit formées fur lui? A quel fii^iiG 
l'Homme railbnnable pouvoit-il s'aiTurer que la 
Sagesse elle-même parloit ? 

J'ai reconnu que la Nature a un Légis- 
lateur , & reconnokre cela c'eft reconnoitre 
en même tems que ce Législateur peut 
fufpendre ou modifier a fou gré les Loix qu'il 
a données à la Nature. 

Ces Loix font djnc , en quelque forte , le 
Langage de l'AuTEUR de lu Nature ou l'ex- 
prellion phyfique de sa Volonté. 

Je conçois donc Facilement que PAutlUR 
de la Nature a pu fe feuvir de ce Langage 
pour faire connokre aux Hommes avec 
certitude ce qu'il leur importoit le plus de fi- 
voir & de favou* bien, & que la Raifoii feule 
ne faifoit guère que leur indiquer. 

Ainsi , parce que je vois évidemment qu'il 
n'y a que le LÉGii^LATEUR de la Nature qui 
pui.^e en modifier les Loix , je me crois fondé 
xaifonnablement à admettre qu'il a parié , lori- 
que je puis m'alTurer raifonnablemcnt que cer- 
Tome Xyi. N 



i9Ï "PALIVGFlsBSIE 

taines modifications frappantes de ces Loi3B 
ont eu lieu & que je puis découvrir avec évi- 
dence le but de ces modifications. 

Ces modifications feront donc pour moi des 
pgnes particuliers de la Volonté de I'AuteUR 
de la Nature à l'égard de l'Homme. 

Je puis donner un nom à ces fortes de 
inodifications , ne fût ce que pour indiquer les 
changemcns qu'elles ont apporté à la marche 
ordinaire de la Nature : je puis les nommer 
des Miracles ^ & rechercher enfuite quelles idées 
je dois me flûre des Miracles. 



CHAPITRE V. 

Les Miracles : 
idées fur leur nature, 

J E fais aflez qu'on a coutume de regarder vin 
Miracle comme l'effet d'un A de immédiat de la 
Toute-Puissance , opéré dans le Tems , ^ 
relativement à un certain but moraU 



PHIL OSOPHÎQ^UE. Pwt. XVIL 19c 

Je fais encore qu'on recourt communément 
à cette interve ntion immédiate de la Toute- 
Puissance , parce qu'on ne juge pas qu'un 
Miracle puilFe être re n fermé dans la fphere 
des Loix de la Nature. 

Mais , s'il eft dans la nature de la SagelTê 
•le ne point multiplier les ades fins nécefîité y 
Ci la Volonté efficace a pu produire ou pré- 
ordonner par un ade unique toutes ces modi- 
cations des Loix de la Nature que je nom- 
îïie des Miracles , ne fera-t-il pas au moins 
très-probable qu'elle l'aura fait ? 

ÎSi la Sagesse éternelle qvi n'a aucune 
relation au Tems , a pu produiie hors du Tems 
rUniverfalité des Chofes , elt-il à préfumer 
qu'elle fe foit réfervé d agir dans le Tems 
Ik de mettre la main à la Machine comme" 
l'Ouvrier le plus borné ? 

Parce que je ne découvre point comment 
un Miracle peut être renfermé dans la fphere 
des Loix de la Nature , ferois-je bien fondé à 
en conclure, qu'il n'y eft point du tout ren- 
fermé? Puis -je me perfuader un iiiftant que 
je coni:ioilfe à fond les Loix de la Nature? 
ne vois je pas évidemment que je ne connois 

N % 



qu'une très - petite partie de ces Loix & que 
même cette partie li petite je ne la connoiâ 
qu'imparfaitement t* 

Comment donc oferois- prononcer fur ce 
que les Loix de la Nature ont pu ou n'ont 
pas pu opérer dans la main du Législateur, 

Il me femble que je puis fans témérité aller 
un peu plus loin : quoique je fois un Etre ex- 
trêmement borné 5 je ne lailfe pas d'entrevoir 
ici la polîibilité d'une préordination relative à 
ce que je nomme des Miracles, 

Des méditations alfez profondes fur les Fa- 
cultés de mon Ame m'ont convaincu que l'exer- 
cice de toutes ces Facultés dépend plus ou 
moins de l'état & du jeu des organes. 11 eft 
même peu de vérités qui foient plus générale- 
ment reconnues. J'ai affez prouvé dans un 
autre Ouvrage ( i J que les perceptions , l'At- 
tention , l'Imagination , la Mémoire , &c. tien- 
nent eifentiellement aux mouvemens des fibres 
fenfibles & aux déterminatio>is particulières que 
î'aélion des Objets leur imprmie , qu'elles con- 
fervent pendant un tems plus ou moins long, 

(i) V EJf ai A'tiulytiqiie fur k s Facultés de l'Ame, publié eâ 
4760. 



THILOSOPMl^TfK Tort. XVII, Î97* 

& en vertu defquellcs ces fibres peuvent re- 
tracer à r/Vme les idées ou les images des Ob- 
jets. (2) 

Cest une Loi fondamentale de l'Union de^ 
TAme & du Corps que lorfque certaines fibres 
fenfibles font ébranlées , TAme éprouve certaines 
l'en rations : rien au monde n'eft plus conftant, 
plus invariable que cet effet. Il a toujours lieu, 
foit que l'ébranlement des fibres provienne de 
Fadion même des Objets , foit qu'il provienne 
de quelque mouvement qui s'opère dans la 
Partie du Cerveau qui eft le fiege de toutes, 
les opérations de TAme. 

Si une foule d'expériences (3) démontre: 

[ 2 ] Il ne faudroit pas in objefter qu'il feroit pofllble que 
TAme /jchT^c^ fans Corps. J'accorderai, fi l'on veut, cette pof- 
fibilité : mais, je demanderai fi Ton fait tant foit peu ce que 
feroit une Ame humaine féparée de tout corps ? On ne con- 
noît uu peu l'Ame humaine que par fon union avec le Corps : . 
de cette union réfulte effentiellement un Etre-mixée c{in porte 
le nom d'Homme , & qui eft appelle à durer toujours. Si donc 
l'Homme doit durer toujours, fon Ame penfera toujours par 
le miniftere d'un Corps. Voyez Part. XVI , Chap. I. Ainfi , à 
quoi bon élever la queftion , fi l'Ame peut pe;z/>r fans Corps ?, 
l'Homme n'eft point un Efprit-pur & ne le fera jamais. Je 
lenvoie ceux qui defireront plus de détails fur cette queftion 
aux Articles XVI, XVIII, XIX de mon Anulyfe abrégée. 

[3] Les Livres de Médecine & ds Pbyfique font plciii^., 

■ N 3 



ï9g P A L I N G F N E" S î S ' 

que rimagination & la Mémoire dépendent âû 
l'organifation du Cerveau, il eft par cela même 
démontré que la repiodudion ou le rappel dç 
telle ou de telle idée dépend de la reproduc- 
tion des mouvemens dans les fibres fenfibleS; 
appropriées à ces idées. 

Nous repréfentons toutes nos idées par 
des fignes d'iiiditutioa, qui affedent Fœil ou 
l'i-rcille. Ces fignes font des caraderes ou des, 
mots. Ces mots font lus ou prononcés : ils s'im- 
priment donc dans le Cerveau par des fibres 
de la Vue ou par des fibres de l'Ouie. Ainfi, 
foit que le mouvement fe reproduife dans 
des fibres de la Vue ou dans des fibres de l'Ouie, 
les mots attachés au jeu de ces fibres feront 
également rappelles à l'Ame , & par ces mots, 
les idées qu'ils font dcftinés à repréfenter. 

Je ne puis raifonnablement préfuppofer que. 
tous mes Ledeurs pc^redeut auiîî bien que 
moi mes principes pTychoiogiques 5 (4) je fuis 

d'obfervaduns qui prouvent que des accidcns purement phyfi- 
ques affoibliirent , altc'rent ou détruifent même eutiéremeut 
l'Imagination & la Mémoire. Rien de mieux conftatc ;& révo- 
quer en doute de pareils faits ce feroit renoncer à toute certi- 
tude, hiitorique. 

1^ [4] La Ffychologis "qH la, Science de l'Ame. Les prigcipes 



PH ILOSOPHIUUE, Part.XVlT. 199^ 

donc obligé de renvoyer ceux qui ne les pcf- 
fedent pas aflez aux divers Ecrits dans lefquels 
je les ai expofés en détail. Ils feront bien fur-tout 
de relire avec attention l'Ecrit fur le Rappel des 
idées par les Mots & fur tAjfociation des idées en 
général. 

DÈS que je me fins une fois convaincu par l'eXr 
périence & par le raifonnement que la pror 
dudion & la reproduction de toutes mes idée$ 
tiennent au jeu fecret de certaines fibres de 
mon Cerveau , je conçois avec la plus grande 
facilité que la Sagesse supkeme a pu pré- 
organifer au commencement des Chofcs cci- 
tains Cerveaux de manière qu^il s'y trouveroit 
des fibres dont les déterminations ( 5 ) <^ ^^^ 
mouvemens particuliers répondroient dans un 
tems marqué aux Vues de cette Sagesse aDO- 

KABLE. 

Qpi pourroit douter un inftant que n nous 
étions les maîtres d'ébranler à notre gré ctï- 

«[u'on puife dans cette Science font donc des principes pfycho- 
logiques. 

[ S ] Mot qui exprime certaines conditions phyfiqucs dcfri- 
«ées à rappeller à l'Ains t^l ou tel %no , & par ce figne teU^- 
•u telle idée. 

N4 



%09 PALIl^iarNFSIE 

taines fibres du Cerveau de nos Semblables 5^ 
par exemple , les fibres appropriées aux mots^ 
nous ne rappelhifions à volonté dans leur 
Ame telle ou telle fuite de mots & par cette 
fuite une fuite correfpondante d'idées ? Répé- 
terai-)e encore que la Mémoire des mots tient 
au Cerveau , & que mille accidens qui ne peu- 
vent affecter que le Cerveau , aifoibliffent & 
détruifent même en entier la Mémoire des 
mots ? Rappellerai - je ce Vieillard refpeda- 
blc , dont j'ai parlé dans VEJfaî analytique^ §. 
676 . qui avoit en pleine veille des fuites nom- 
breufes & variées de vifions abfolument indé- 
pendantes de fa Volonté , & qui^ie troubîoient 
janidis fi Ruifon ? Répéterai-je que le Cerveau 
de ce Vieillard étoit une forte de Machine 
d'Optique qui exécutoit d'elle-même fous les 
yeux de l'Ame toutes fortes de décorations & 
de pcrmudives 1 

On ne s'a vi fera pas non plus de clouter que 
Dieu ne puifl'e ébranler au gré de sa Volonté 
les fibres de tel ou de tel Cerveau , de manière 
qu'elles traceront , à point nommé, à l'Anie une 
fu te déterminée d'idées ou de mots & une telle 
ccmbiiiaifon ucs unes & des autres , que cette 
çombinaifou lepréfentera plus ou moins figu» 



PHILOSOPHIflUK Pan. XVH. t9ï 

rément une fuite d'événemcns cachés encore 
dans l'abîme de l'avenir ? 

Ce que l'on conçoit Ç\ clairement que DiElj 
pourroit exécuter par son Aclion immédiate 
fur un Cerveau particulier , n'auroit il pu le 
prédéternwier dès le commencement ? Ne con- 
çoit - on pas à peu près aufîi clairement , que 
Dieu a pu préordonner dans tel ou tel Cerveau 
& hors de ce Cerveau des caufes purement 
phyfiques , qui déployant leur adion dans un 
tems marqué par la Sagesse , produiront pré- 
cifément les mêmes effets que produiroit l'Ac* 
tion immédiate du PR£?,îiER Moteur ? 

C'ÉTOIT ce que j'avois voulu donner à en^ 
tendre en terminant ce paragraphe 67^ de 1'^^ 
fai analytique^ auquel je viens de renvoyer: 
mais , je doute qu'on ait foit attention à cet en- 
droit de l'Ouvrage. " Si les Vidons prophéti- 
sa ques , difois - je dans cet endroit , ont une 
„ caufe m.atérielle, Ton en trouveroit ici une 
„ explication bien fimple & qui ne fuppoferoic 
35 aucun Miracle '. (^ 6 ) Ton conçoit alfez que 
55 Dieu a pu préparer de loin dans le cerveau 
„ des Prophètes des caufes phyfiques propres 

[ 6] Je prenois ici le mot de Miracle dans le feus qu'a» 
attache commun e'ment à ce mot. 



io% PALIN&irNFSIS 

,5 à en ébranler dans un tems déterminé les 6w 

55 bres fenfibles ftiivant un ordre relatif aux 

„ événemens futurs qu'il s'agilfoit derepréfen- 

j5 ter à leur Efprit. „ 



L'auteur de VEffai de Ffychologie (7) qui 
n'a pas été mieux lu ni mieux entendu que 
moi par la plupart des Ledeurs , & qui a tâché 
de renfermer dans un aifez petit Volume tant 
de principes & de grands principes , a eu la mèms 
idée que j'expore ici. Dans le Chapitre XXI 
de la Partie vi de fes Principes Fhiiofophiques s 
il s'exprime ainfi : 

53 Soit que Dieu agilTé immédiatement fur 
55 les fibres repréfentatrices des objets , & qu'il 
55 leur imprime des mouvemetis propres à exj- 
55 primer ou à repréfenter à l'Ame une fuite 
55 d'événemens futurs 5 Toit que DiEU ait créé 
55 dès le commencement des Cerveaux dont les 
3j fibres exécuteront par elles-mêmes dans un 
55 tems déterminé de femblables Repréfentations j 
^ l'Ame lira dans l'avenir: ce fera un EsAÏEs,. 
35 un JÉRÉMîE , un Daniel. „ 

Les fignes d'inftitution (8) par lefquelsnous 

[ 7 ] lElfin de Pfychologîe ou ConfiAévutions fur les Opérations 
^c l' Ame ^ fur r Habitude çff -fur L' Education ^ çffc. Londres r75Ç. 

[ 8 ] Les caraderes , les lettre s , les mots & en général toute?. 



rHILOSOPHIUUE. Fart XVII, 2o| 

repréfentons nos idées de tout genre , font des 
objets qui tombent Tous les Sens , & qui , comme 
je le difois , frappent l'œil ou Toreille & par eux 
le Cerveau. La Mémoire fe charge du dépôc 
des m.ots , «Se la Réflexion les combine. OviqÏï 
étonné quand on fonge au nombre confidéra- 
ble de Langues mortes & de Langues vivantes 
qu'un même Homme peut apprendre & parler. 
Il eft pourtant une Mémoire purement organi- 
que où les mots de toutes ces langues vont s'im^ 
primer & qui les préfente à l'Ame au befoin 
avec autant de célérité que de précifion & d'a- 
bondance. On n'eft pas moins étonné , quand 
on penfe à d'autres prodiges que nous offre la 
Mémoire &; l'imagination. Scaliger apprit par 
cœur tout Homère en vingt - un jours , & dans 
quatre mois tous les Poètes Grecs. Wallis ex- 
traifoit de tête la racine quarrée d'un nombre 
de cinquante- trois figures. ( 9 ) Combien d'autres 
faits de même genre ne pourrois - je pas indi- 
quer ] Qu'on prenne la peine de réfléchir fur 
les grandes idées que ces phénomènes merveil- 
leux de la Mémoire nous donnent de l'organi- 

le^ manières dont les Hommes font convenus d'exprimer leurs 
idées. 

[ 9 ] Haller 5 Fhxfîologis . Toiji, V , Liv. }iVH ,;4rt. VI, 



se4 TALINÙFNE'SIE 

fation de cette Partie du Cerveau qui eft te 
ficge de l'Ame Se rinftiument immédiat de toutes, 
ies opérations ; & l'on conviendra , je n)'airure, 
que cet ïnftrument , le Chef-d'œuvre de la Créa- 
tion tcrreftre , eft d'une ftrudure fort fupérieure 
à tout ce qu'il nous eft permis d'imaginer ou 
de concevoir. 

Ce qu'un Savant exécute fur fon Cerveau 
par un travail plus ou moins long & par une 
Méthode dppropriée , Dieu pourroit , fans doute, 
l'exécuter par un Ade immédiat de SA Puis- 
sance. Mais 5 IL pourroit aulîî avoir établi dès. 
le commencement dans un certain Cerveau une 
telle préorganifation que ce Cerveau fe trouve- 
roit dans un tems prédéterminé monté à -peu- 
près comme celui du Savant, & capable des 
mêmes opérations & d'opérations plus étonnan^ 
tes encore. 

Supposons donc que Dieu eût créé au com- 
mencement un certain nombre de Germes hu- 
mains, dont IL eut piéorganifé les Cerveaux de 
manière , qu'à un certain jour marqué , ils dé- 
voient fournir à l'Ame ralfortiment complet des 
mots d'une multitude de Langues diverfesj les 
Hommes auxquels de pareils Cerveaux auront 
'appartenus , fe feront trouvés ai niî transfoi:^ 



PHILOSOPHIQUE. Part XVII. 20^ 

ttiés , prefque tout d'un coup , en Polygloies (lo) 
vivantes. 

Je prie ceux de mes Ledteurs qui ne com- 
prendront pas bien ceci de reiire attentivement 
les Articles xiv , xv , xvi, xvii, xviii , de 
VAmlyfe Abrégée , & les endroits relatifs de VEf^ 
fui Analytique: Les idées qtie je préfente dans 
ce Chapitre font fi éloignées de celles qu'on s'é- 
toit faites jufqu'ici fur les Sujets qui m'occu- 
pent , que je ne puis revenir trop fouvent à 
prier mon Ledeur de ne me juger qu'après m'a- 
voir bien faifi & bien médité. Je n'efpere pas 
d'obtenir la grâce que je demande : je fais que 
le nombre des bons Ledeurs eft fort petit & 
que celui des vrais Philofophes l'efl: encore da- 
vantage. Mais , s'il arrive qu'on m'entende mal , 
je n'aurai au moins rien négligé pourpiivcnir 
les méprifes de mes Juges. 

Au refteiil n'y a pas la moindre difficulté 
à concevoir que ces Germes préordonnés qui 
dévoient être un jour des Polyglottes vivantes , 
avoient été placé' dans l'ordre des Générations 
fucceflives , fuivant un rapport dired à ce lems 
précis marqué par la Sagesse* 

[10] Terme pris ici au figuré , & qui exprime des Dic- 
lioimaires en pluficurs Langues. 



àU PÀLIl^GFNE'SIS 

Tl n'y a pas plus de difficulté à concevotif 
dans certains Cerveaux la polfibilité d'une pré-* 
organifation telle , que les fibres appropriées aux 
mots de diverfes Langues , ne dévoient déployer 
leur adion que lorfqu'une certaine circonihnc© 
alfociée furviendroit. 

J'pNTREVOis donc par cet exemple fi frap- 
pant ce qu'il feroit pofîible que fulibnt ces évé- 
nemens extraordinaires que je nomme des Mi- 
racles. Je commence ainii à comprendre que la 
fphere des Loix de la Nature peut s'étendre 
beaucoup plus loin qu'an ne l'imagine. Je vois 
allez clairement que ce qu'on prend communé- 
ment pour une fiijpenfion de ces Loix , pour- 
roit n'écre qu'une difpenfation ou une direction 
particulière de ces mêmes Loix, 

Ceci eft d'une vraifembîance qui me frappe'c* 
Je penfe & je parle à l'aide des mots dont je 
revêts mes idées. Ces mots font des ÇigwQS pu- 
rement matériels. Ils font attachés au jeu de 
certaines fibres de mon Cerveau. Ces fibres ne 
peuvent être ébranlées que mon Ame n'ait auffi- 
tôt les perceptions du ces mots & par eux les 
idées qu'ils repréfentent. 

Voila les Loix de la Nature relatives à mon 



PHILOSOPIÎIQ^UE. Vaft. XVIi tof 

Etre particulier. Il me feroit impolîible de for- 
Kier aucune notion générale fans le fecours de 
quelques fignes d'inftitution : il n'y a que ceux 
qui n'ont jamais médité fur l'Economie de l'Hom- 
me qui puiiTenc douter de cette vérité pfycho- 
logique. 

Je découvre donc que les Loix de la Na- 
ture relatives à la formation des idées dans l'Hom- 
me , à la repréfentation , au rappel & à la com- 
binaifon de ces idées par des fignes arbitraires, 
(il) ont pu être modifiées d'une infinité de 
manières particulières, & produire ainfi,dans 
un certain tems , des événemens Çi extraordi- 
naires qu'on ne les juge point renfermés dans 
la fpliere d'adivité de ces Loix de la Nature. 

J'APPERqois ainfi , que le GRAND ouvrier 
pourroit avoir caché dès le commencement dans 
la Machine de notre Monde certanies pièces & 
certains refforts qui ne dévoient jouer qu'au 
moment que certaines circonftances correfpon- 
dantes l'exigeroient. Je reconnois donc qu'il fe- 

[ II] Les mots des Langues ou leur lignification font des 
ehofes arbitraires ou de pure convention. Les mots n'ont aucun 
raj^port néceffaire nvec les Objets dont ib font \Q^Jig7ies ou les 
repréfentations. Auffi le même Objet eft-il repréfenté par diffe. 
rcns mots en différentes Lajigues. 



so8 PALÎNGiri^rSIÉ 

roit pofTibîe que ceux qui excluent les Miraclei 
de la fphere des Loix de la Nature fufTent dans 
le cas d'un Ignorant en Méchanique , qui nci 
pouvant deviner la raifon de certi^ins jeux d'une 
belie iVîachinc recourroit pour les expliquer à 
ime forte de Magie ou à des moyens furnacurels» 

Un autre exemple trè^-frappant m'afFereiie 
dans ma penfce j j'ai vu aiiez diftindcment qu'il 
feroit poiiîble que cet Etat futur de l'Homme 
que ma Kaifon me rend (i probable, fut la fuite? 
naturelle d'une préordination phyfique auffi an- 
cienne que l'Homme. (12). J'ai même entrevu 
qu'il feroit polfible encore qu'une préordmatioiî 
analogue s'éteiidit à tous les Ktres fentans ds 
notre Globe. (13) 

[12] Efai Analytique , Chap. XXÏV, §. 726, 727, &©. 
Contemplation de la Nature ^ Part. IV, Chap. XIII. 

[13 ] Part. I . II , m , IV , V, VI de cette Falijigénéjt. 



'^^^ë^ 



CHAPITRE 



PHILOSOP HIQ^UE. Part XVIL 209 




Continuation du même Sujet* 
Deux Syjîêmes poJJJhles des Loix de la Nature» 
CaraBeres ^ but des Miracles» 

Je fuis ainfi conduit par une marche qui rue 
paroît trè^ - philorgphîque 5 à adn;iettre qu'il eft 
deux Syllèmes des Loix de la Nature, que je. 
puis dillinguer exadement. 

Le premier de ces Syftèmes eft celui qui dé- 
termine ce que je nomme le Cours ordinaire de 
la Nature. 

Le fécond Syfteme eft celui qui donne tiaif- 
fanee à ces événemens extraordinaires que je 
nomme des Miracles. 

Mais , parce que les Loix de la Nature oat 

toujours pour premier fondement les Propriétés 

elfentielles des Corps , & que (î l'EfTencc des 

Chofes changeoit , les Chofes feroient détruites à 

%omeXVTt O , 



%id P J L 1 N G E* N F/ S I Ê 

( r) je fuis obligé de fuppofer comme certain ^ 
qu'il n'y a rien dans le fccoiid Syftème qui cho- 
que les Piopriétés- eflTentielîes des Corps. Ec ce 
que je dis ici des Corps doit s'entendre encore 
des Ames qui leur Tont unies. J'ai appris d'une 
Philofophie fubiime que les Effences des Chofes 
font immuables & indépendantes de la VOLON- 
TÉ CRÉATRICE, [z] 

Ce ne font donc que les modes ou les Qiialités 
variables -des Corps & des Ames qui ont pu 
entrer dans la compolicion du Syftème dont je 
parle , ^& produire cette combinaifon particulière 
de Chofes d'où peuvent naître les événcaiens 
miraculeux. 

P^R^^çxemple; je conçois facilement qu'eue 
vertu d'une certaine préJétcrmination phyfique» 

C ryVo-féi lé commencement du Chap. I de la Partie 

( 2 ) VEjfence des Chofes étr^nt ce qui fait qu'elles font 
•e qu'elles font j DlJÉu lie po^rfoit changer les Eifences fans 
détruire les.Çiofes .: ç^t il feroit contradiiloire que i'Eflencc 
changeât & qye la Chofe relKit la mêmp. Une Chofe ne peut 
pas être S^,cn miîme teins n'être pas. C'cft ce que les Me'ta- 
yhyfioieiis "expriment quand ils difvnt V^^' Içs' EJfençes font ifiâ* 



PHI LOSOPHÎdtJÈ. Part. XVÎh tiî 

la denfîté ( 3 ) de tel ou de tel Corps a pu aug- 
îTienter ou diminue^ prodigieufemenc dans uii 
tems marqué 5 la Gravitation n'agir plus fur un 
autre Corps; (4) la Matière éledrique s'accu- 
muler extraordinairement autour d'une certaine 
Perfonne & la transfigurer 5(5 ) les mouvemens 
vitaux renaître dans un Corps où ils étoient 
éteints & le rappeller à la vie 3 [ <S ] des Obf^ 

( 3 ) La denjté des Corps réftilte de la quantité de matière 
qu'ils eontiennent fous un Volume déterminé. La denfité varie 
^onc dans les difFérens Corps , & elle peut varier encore dans 
le même Corps. Ainfi , le Métal efi: plus denfe que le Bois; 
î Eau l'cft plus que l'Air, &c. En fe contractant l'air devient 
plus denfe , &c. 

(4) Je fuppofe ici , comme l'on voit, que la Gramtatîon n'efi; 
pas elTentielle à la Matière & qu'elle dépend d'une Caufe phy- 
fique feerete qui pouffe les Corps vers un Centre commun. 
Cette fuppoiition n'eft point gratuite : les Propriétés ejfentielle$ 
lie varient point, & la Pefanteur varie, &c. Il eft donc pof- 
fible qu'il y ait eu une prédeterminat.'on phyfique relative à 
Taiftiou de cette Force fur un certain Corps & dans un cer- 
tain tems. 

( s: ) On connoît ces couronnes lumineufes qui paroilTent 
fur les Perfonnes qu'on éleèlrife par certains procédés, & l'on 
n'ignore pas non plus bien d'autres prodiges que l'Eledricité 
a offerts à notre Siècle. Voyez la Note 7 du Chap. I de la 
Part. XVL 

( 6 ) Il eft aujourd'hui bien démontré, que le grand 
yriiîcipc des mouvemens vitaux elt dans V Irritabilité. \}iv: pré- 

O 2 



tin PALINGE'NE'SIE 

trudions particulières de l'Organe de la Vue fe 
difliper & laiifer un libre palTage à la Lumière , 
' &c. &c. 

Et fi parmi les événemens miraculeux qui 
s'offriroitfnt à ma méditation , il en étoit où je 
n'cntrevilTe aucune Caufe phyfique capable de 
le« produire , je me garderois bien de pronon- 
cer fur rimpoffibilité abfolue d'une prédéter- 
mination eorrefpondante à ces événejiiens. Je 
n'oublierois point que je fuis un Etre dont 
toutes les Facultés font extrêmement bornées , 
& c^e la Nature ne m'eft tant foit peu con- 
nue que par quelques effets. Je fongercis en 
même t;,ems à d'autres événemens de même genre 

détermination phyfique qui accroîtroit beaucoup l'Irritabilité 
ilans un Corps mort pourroit donc y faire renaître les mou 
vemens vitaux & le rappeller à fei vie. Il peut y avoir bien 
d'autres moyens phyfiques prédéterminés propres à concourir 
au même effet & qui me font inconnus. Je me borne à in- 
diquer celui que je connois un peu. V Irritabilité eft cette Pro- 
priété des fibres vmfculaires en vertu de laquelle elles fe con- 
traftent ou fe raccourciflent d'elles-mêmes à rattouchement de 
quelque corps que ce foit pour fe rétablir enfuite par leur 
propre Force. C'eft par fon irritabilité que le cœur bat fans 
ccflTe, qu'il bat encore après avoir été féparé de la poitrine, 
& qu'on peut y rappeller le mouvement & la vie lorfqu'il 
en paroît privé. C'eft encore à l'Irritabilité que font dûs bien 
<rautres phénomènes vitaux qui ne fo»t pas unoiai^ furpreiiansi 
V*)yez Partie XV. 



PHILOSOPHIQUE. [Part. XVIh 2if 

•ù j'entrevois des caufcs phyfiques préordori- 
iiées capables de les opérer. 

Quand je cherche à me faire les pîus hautes 
idées du grand Auteur de l'Univers je ne 
conçois rien de plus fublime & de plus digne de 
cet Etre adorable , que de penferqu'iLa tout 
préordonaé par un Ade unique de sa Volon- 
té' , & qu'il n'eft proprement qu'un feul Miracle^ 
qui a enveloppé la fuite immenfe des Chofes 
ordinaires & ia fuite beaucoup moins nombreufe 
des Chofes extraordinaires : ce grand Miracle , 
ce Miracle incorapréhenfible peut-être pour tou- 
tes les Intellisences finies, eft celui de la Créa- 
tw}i. Dieu a voulu , & l'Univerfalité d,es Chofes 
a requ FEtre. Les Chofes fuccc.iîives foit ordi- 
naires » foie extraordinaires préexiftoient donc 
dès îe commencement à leur apparition & toutes 
celles qui apparokront dans toute la durée des 
fiecles & dans l'Eternité même cxiftent déjà 
dans cett-e Prédétcrmination univerfelle qui em* 
bralfe le Tems & l'Eternité, 

Mais , ce ferait en vain que la souveraine 
Sagesse adroit prédéterminé phyfîquement de» 
événemens extraordinaires, deftinés à donner à 
IHomme de plus fortes preuves de cet Etat futur, 
k plus oher Objet ds fes dedrs, ï^ cette Sa- 

O 5 



2T4 PALINGFNÈ'SIF 

GESSE n'avoit en naème tems prédéterminé îa 
venue d'un Personnage extraordinaire, inftruic 
par £LLE-mème du lecret de ses vues , & donc 
les adions <<i les diii;ours correrpondilTent exac- 
tement à la pré détermination dont les Miracles 
dévoient furtir. 

Il ne faut que du bon-fens pour appercevoir 
qu'un Miracle qui feroit abrolunicnt ifolé ou qui 
ne feroit accompagné d'aucune circonfbnce re- 
lative propre à en déterminer le but , ne pour- 
roit être pour rHo«r!me raifonnable une preuvQ 
de fa Deilination future. 

Mats , le but du Miracle fera exadement dé- 
terminé , fi immédi-itemenc avant qu'il s'opère 
le Personnage rclped;able que je fi^ppole s'é- 
crie en s'adrelîant au Maître de la Nature j 
je TE restas grâces de ce que TU nt^as exaucé : je 
favois bien que TU in exauces toujours y mais , je 
dis ceci pour ce Fevple qui cfi autour de ',noi , ajin 
qu'il croie que cejl Toi Q_Ui m'as envoyé. 

Le Miracle deviendra donc aiiifi la Lettre de 
Créance de TEnvoye', 8< le but de la Milîioii 
de cet Fnvoye' fera de mettre en é-jidcnce h 
Vie ^ P Immortalités 



THILOSOVHIUVE. Part XFIL trt 

Si , comme je le difois , les Lnix delà Nature 
font le Langage du suprême Le'gislateuu , 
I'Envoye' dont je parle fera auprès du Genre- 
humain rinterprète de ce Langage. Il aura été 
charge par le Lt'GisLATEUR d'interpréter au 
Genre- humain les Signes de ce Langage divhi 
qui renfermoicnt les affurances d'une heureufe 
Immortalité. [ 7 ] 

Il étoit abfolumeiit indifférent à la Miflîoti 
de cet Envoyé' qu'il opérât lui-même les Mi- 

C 7 ) J'ajoutek.ai ici un mot pour achever de dévelop- 
per ma penfée fur les Miracles. 

li fcroit poffible que plnfieurs des Sujets fur lefquels jefiip- 
pofe que des gue'rifons miraculeufes ont été opérées eufTcnt 
«té eux-mêmes préordonnés dans un rapport diredi à ces gué- 
rifons. 

Il feroit poiïible , par exemple , que le Germe d'un cer- 
tain Avengle-né eût été placé dans l'ordre des Générations de 
manière que cet Aveugle étoit lié à la Miffion de I'Envoyf, 
dès le commencement des Chofes , & qu'en coïncidant ainli 
avec cette Mifiion il eût pour fin de concourir à l'autorifcr 
par le Miracle dont il devoit être le Sujet. La Réponfc il 
remarquable de I'Envoye fur cet Aveugle fembleroit confir- 
mer mon idée & indiquer la préoràination dont je parle. Cet 
Homme n'ejl -point né A-veuç^le parce qu'il a péché ni ceux qui 
Vont mis au monde ■-, mais, c'eji AFIN Q.UE LES OEUV&ES DE 
Dieu farcissent en lui. 

Je conçois donc que les veux de cet Aveugle avoient ét4 

04 



ti6 PALI N G F N r S I E 

racles Gu qu'il ne fie que s'accommoder à leur 
but cil le déterminant d'une manie! e précife par 
fes difcours & par fes adions. L'obéifFance par- 
faite & confiante de la Nature à la Voix de 
TEnvoye' n'en devenoit pas moins propre à 
:iutorifer & à caradérifer fa Mifîion. 

La NaifTance extraordinaire del'ENVOYE' pou- 
voit encore relever fa Million auprès des Hom- 
mes , ik il étoit poflible que cette Naiffance 
fût enveloppée comme tous les autres événe- 
niens miraculeux dans cette difpenlation parti- 
culière des Loix de la Nature qui devoit les 
produire. Combien de moyens phyfiques préor- 
donnés , très-différens du moyen ordinaire, pou- 
yoient faire développer un Germe humain dans 
le fein d'une Vierge ! 

Si cette E'conomie fartictdiere des Loix de la 
Nature' étoit deftinée par la Sagesse à fournir 
à ITIomme raifonnable (8) une preuve de fait 

préorganifés dh le commencement dans un rap\>ort déterminé 
à l'action des Caiifes phyfiqnes & fecretcs qui dévoient les ou- 
vrir dans un certain tcms & dans un certain lieu. Je me plais 
à contempler le Germe de cet Aveugle , cache' depuis quatre 
mille ans dans h grande Chaîne & prépare: de fi, loin pour 
les befoius de l'Humanité. 

( J ) REMARQ.UEZ que je répète fouvent dans cet Ecrit 



PU IL S PHI QUE. PcNt. XVIL 217 

âe la certitude de fon Erac futur , cette preuve 
a dû être revêtue de carac'tcrcs qui ne permif- 
fcnt pas à la Raifoii d'en méconnoîtrç la nature 
& la fin. 

J'observe d'abord , que les Faits renfermés 
dans cette E'conomie , comme dans leur Piiu- 
cipe phydque préordonné, ont dû être tels qu'il 
parut manifaftement quHîs ne reifortoient pas de 
FE'conomie ordniaire des Loix de la Nature : 
s'il y avoit eu fur ce point quelqu'équivoque, 
comment auroit-il été manifefie que le Le'gisla- 
TEUR parlait '< 

Il n'y aura peint eu d'équivoque s'il a été 
manifefte qu'il n'y avoit point de proportion 
ou d'analogie entre les Faits dont il s'agit & les 
Cauf§« apparentes de ces Faits, Le fens - com- 
mun apprend affez qu'un Aveugle-né ne recouvre 
point la Vue par un attouchement extérieur & 
momentané ; qu'un Moit ne relfufcite point à la 
feule parole d'un Homme , &c. De pareils Faits, 

le mot de raifonnable : c'eft que je fuppofe par-tout que THom- 
me qui recherche les fonderaens d'un bonheur à venir , fait de 
fa Raifon le meilleur emploi poffible , & qu'occupé de Texa- 
mea de la plus importante de toutes les vérités, il ne cherche 
point â fe la déguifer à lui-même & aux aiitres par de vaines 
fubtilitss , qui ne proureroient que l'abus de fa Raiftu. 



«18 PALIT^GFTNFSTE 

font aifés à difti liguer de ces prodiges de la 
Phylique , qui fuppofent toujours des prépara- 
tions ou des Inftrumens. Dans ces fortes de pro- 
diges i'Efprit peut toujours découvrir une cer- 
taine proportion , une certaine analogie entre 
PeiFet & ia caufe ; & lors-mème qu'il ne la dé- 
couvre pas intuitivement il peut au moins la 
concevoir. Or , le moyen de concevoir queî- 
qu'analogie entre la prononciation de certains 
mots & la réfurredion d'un Mort? La pronon- 
ciation de ces mots ne fera donc ici qu'une cir- 
conftance concomitante , [9I abfolument étran- 
gère à la Caufe fecrete du Faits mais propre à 
rendre les Spedateurs plus attentifs , Pobéiifance 
de la Nature plus frappante & la Million dg 
FEnvoye' plus authentique. Lazare fors de^ 
hors ! ^ il f ortie. 

Au refte ; je ne ferois pas entrer dans Tef- 
fence du Miracle Ton opération inftantanée. Si un 
certain Aîiracle ofFroit des gradations fenfibles ,. 
il ne m'en parokioit pas moins un Miracle 
lorfque je découvrirois toujours une difpropor- 
tion évidente, entre relfet & la caufe apparente 
ou fymbolique. [ 10] Ces gradations me fem- 

( 9 ) Une c-'iTonilnncc qui accf)iupx^;ne le Miracle. 

(10) C'EST-A-DiBE, que la Caufe apparente ii'cll ici qu'us, 
Jigne qui annonce l'effet ou y prt'parc le Spedateur. 



PH I LOSOPHI OUE. Part.XVIl. it^ 

bicroicnt même propres à indiquer à des Yeux 
philofophes un Agent pliyfique & trè^-diiTérenc 
du {^'mibolique. [il] Les gradations décèlent 
toujours U!i Ordre phyfique , [f2] h elles font 
{ufceptibles d'une accélération à Tindéfîni. (13) 

[11] JeH-cux dire très -différent de la Caufe apparente, 
[ 12 ] C'est que la Nature ne va point par fauts, 

[ 13 ] Je dois tranfcrire ici ce que je difois de mon hypo, 
tbefc fur les Miracles dans la Préface de la première Edition 
des Recherches fur le Chrijlianifms , publiée en 1770; car il 
faut bien que je continue à prévenir les faux jugemen9 qu'on 
pourroit porter de ma manière de penfer fur cette hypothefc 
& du but que je me fuis propofé en la développant. 

" Ceux, difois-je, qui polfedent les principes dont je fuis 
j? parti jiw^eront de cette hypothefe. Mais , je crois devoir dé- 
^ clarcr ici de la manière la plus expreflTe , que je n'ai point pré- 
3, tendu combattre le Sentiment qui eft le plus eénéralement 
5, avlmis fur les Miracles. Le Lecteur éclairé préférera celle des 
55 deux opinions qui lui paroîti'a la plus conforme à la Raifoii 
55 & à la RÉVÉLATION. Je nai point cherché à. faire des 
5, Profélytes à mes petites opinions : l'on ne fait pas combien 
5, j'y fuis peu attaché & combien je ferai toujours difpofé à 
5, avouer publiquement mes erieurs dès qu'on me les aura fait 
5, appercevoir. J'ai dit naïvement & clairement ce qui m'avoit 
„ paru le plus probable ou le plus harmonique avec les«prin- 
3, cipes fondamentaux & fi lumineux de la Théologie natu- 
5, relie & de la Cofmoloçie. Il me femble toujours , que ft 
3, l'on y regarde de fort près, on reconnoîtra que tout fe ré- 
„ d;iit ici à examiner s'il eft poffible que Dieu ait tout préor- 
^ do2iné par un Aclc unique de fa Volonté : ear fi cette 



220 r J L I N G F N r S I E 

Je remarque eu fécond lieu, que ce Langa- 

5, préordination univerfclle eft poffible , il devra parottre trcs- 
5, indifférent au grand but des Miracles qne Difu foit inter- 
,5 venu immédiatcKient dans un certain tems & dans un cer- 
5, tain lieu pour les produire , ou qu'iL ait préparé dès 1« 
55 commencement les Caiifes qui dévoient les opérer. Ainfi, 
5, foit que Dieu agifle dans le tems par des Volontés parti- 
5j culieres, foit qu'il ait agi hors du tems par une Volonté gé- 
5, nérale qui a embraffé la multitude infinie des effets particu- 
5, liers , la Chofc ne revient-elle pas précifément au même & 
33 dans la Nature & dans la Grâce ? Si le phyfique a pu être 
5, enchaîné avec l-e moral; fi les Prières ont pu être prévues 

5j par riNTELLiGENCE ADORABLE auX yCUX de LAQ^UELLE 

„ tout eft à nud dans la Création h fi cette Prévifion tout-à- 
5, fait extérieure à la Liberté humaine ne détruit point cette 
5, Liberté , pourquoi rejetteroit-on comme abfurde ou commç, 
5, dangereufc une hypothcfe qui s'accorde fi bien avec les prin- 
55 cipes d'une faine Philofophie & qui donne de fi hautes idées 
5, du Grand Auteur de l'Univers ? „ 

J'ajouterai encore ici, que lorfque cette Hypothcfe fur les 
Miracles s'offrit pour la première fois à mon Efprit il y a 
bien des années , je n'avois pas lu le Livre intitulé la Reli- 
gion Chrétienne prouvée far les Faits , de l'Abbé Houtte- 
ville. Je viens de lire le Chap. VI du Tome II dans le- 
quel l'éloquent Auteur, entreprend de prouver que les Miracles 
font fojjïblcs, fy ai vu qu'il s'étoit formé fur la Nature des 
Miracles à-peu-près la même idée que moi. Mais , cette idée 
fi philolophique il ne la développe pas par une forte d'Ana- 
lyfc comme j'ai tâche de le faire. Il n'indique pas précifément 
la manière dont on peut concevoir la chofe. Il fe borne à mon- 
trer qu'il y a dans la Nature une multitude de phénomènes 
-dont les Caufes nous font inconnues, & qui refforte-nt pour- 
tant des^Loix générales^du mouvement : pag. si & fuivantc« 



PHJLOSOPHIQ^UE. Part. XVU, 221 

ge désignes LI4] ^ ^"^i être multiplié & varié 
& former, pour ainfi dire , un difcours fuivi, 
dont toutes les Parties fulîent harmoniques en- 
tr'elles & s'appuyiiflent les unes les autres: 
car plus le Le'gislateur aura développé ses 

de l'Etlit. Je iy-6's. Il en conclut q^iie les Miracles poiirroient 
avoir été ejweloppés dans l'Ordre géfiéral çff être entrés conmie 
le rejle .dans V Economie des dejjtins de DIEU : pag. ^3 , 57-, 
Il combattoit par cette fiippolition le fameux Spinosa, qui 
avoit dit que les Miracles étaient impojjïhlet , parce qu'ils étaient 
contraires aux Loix de la Nature , £5* qu'ils fuppnfoient de lot 
variation dans les Décrets de DIEU. L'Abbé HoUTTEVILLE 
entreprend donc de prouver ici, qu'il n'y a point de 'varia- 
tion d^îis les Décrets de Dieu, & qu'un feul ^ même Décret 
a pu embrajfer tout, &c. 

Si l'on prend la peine de comparer mes principes & ma 
marche avec ceux de l'x^uteur on reconnoîtra facilement q^iie 
je ne l'ai point copié. Nous fnivions l'un & l'autre des routes 
très -différente?. Nous n'avions pas le m&me but particulier. 
Je ne fongeois point à Spinosa : je cherchois uniquement; 
à développer un de mes principes pfychologiques , & j'efTayois 
de l'appliquer à la Dodrine des Miracles. 

Il n'en demeure pas moins vrai que l'Abbé Houtteville 
m'avoit prévenu fur l'idée générale : je me fais un devoir étroit 
de le ree-onnoîtçe i mais j'efpere qn'on me rendra la juftice 
de penfer que je n'ai point eu l'intention de m'appropriet ce 
qui appartenoit à cet Ecrivain eftimable : perfonne an monde 
ji'eft plus ennemi que moi du plagiat. 

{14) Les Miracles. 



U2 PALÎ^Off-NèStÈ 

Vues , multiplié & varié ses Expreffions , & 
plus il aura été certain qu'iL par hit. 

Maïs, s'il a voulu parler à des Hommes 
de tout ordre , au3f IgQofans comme :iux Savails, 
IL aura parlé aux. Sens , & n'aura employé que 
les Signes les plus palpables, & que le fimpl© 
bon-fens pût facilement faifir. 

Et comme le but de ce Langage de Signes 
étoit de confirmer à la Raifon la vérité de ces 
gramîs principes qu'elle s'étoit déjà formés fur 
les Devoirs & fur la Deftitiation future de l'Hom- 
me , riNTERPRETE [ i^J de ce Langage a dû 
annoncer au Genre-humain une Dodlrine qui fût 
prccifément conforme à ces principes les plus 
épurés & les plus nobles de la Raifon , & don- 
ner dans fa Perfonne le Modèle le plus accompli 
de la Perfedion humaine. 

, D'UN autre côté, ^^ la Miffion de I'EnvoyÉ 
avoit été bornée à annoncer au Genre-humain 
cette Doctrine fublîme; fi en même tems qu'il 
rannonx;oit, le Maître de la Niiture n'avoit 
point parlé aux Sens ce Langage nouveau fî 
propre à les frapper, il ell: de la plus grande 

[is] L'Envoyé de Dieu* 



P HILÔSOPHIJl JJE. l'art XV IL ia ^ 

évidence que la Dodrine n'auroit pu accroître 
atiez par elle - même la probabilité de cet Etat 
futur qu'il s'agilToit de confirmer aux Hommes: 
c'eft qu'bii né {liuroit dire précifément ce que 
la Raifon humaine peut ou ne peut pas en ma- 
tière de Dodrine , comme on peut dire ce que 
le Cours orduiaire de la Nature peut ou ne 
peut pas relativement à certains Faits palpables , 
nombreux, divers. [i6] 

[ 18 ] On voit aflez que cet argument repofe fur cette 
vérité fi évidente , que la Raifon humaine eft fufceptible d'un 
accroiffement à l'indéfini. Socrate avoit entrevu la Théorie 
de l'Hnmme moral & l'Immortalité de l'Ame. Si dix à douze 
SoCRATES avoient fuccédé au premier dans la durée des 
i\^s, qui fait fi le dernier, aidé des lumières de fes Prédé- 
ceffeurs & des fiennes propres , ne fe feroit point élevé en- 
fin jufqu'à la fublime Morale dont il s'agit? On conviendra 
^u moins que l'impoffibiiité de la ch®fe n'eft point du tout 
démontrée. 

Ici l'Efprit découvre toujours une certaine proportion entre 
les vérités acquifes & celles qu'on peut acquérir par de nou- 
velles méditatious : il eft, en effet, très - manifefte , que les 
vérités morales font enveloppées les unes dans les autres & 
que la méditation parvient toc ou tard à les extraire les unes 
des autres. 

Il n'en va pas de même des Faits miraculeux. Le fimple 
bon-fjns fuffit pour s'affurer qu'un Aveugle - ne ne peut re- 
couvrer la vue prcfque fiihiteai:;nt par un attouchement ex- 
térieur & momentané •■, qu'un Homme réellement mort ne réf- 
fufcite point à la fimple parole d'un autre Homme j qu'une 



z%/^ P A L I :t7 G B N E" s I E^^^ 

Troupe d'isnorans ne vient pas tout d'un coup à parler dey 
Langues étrangères ; &c. 

Ici rEfpjit ne découvre aucune proportion entre les effets 
& les caufes apparentes , aucune analogie entre ce qui pré- 
cède & ce qui fuit. Il voit d'abord que ces effets ne réfultent 
point du Cours ordinaire de la Nature , &c. 

Ce feroit donc choquer les règles d'une faine Logique que 
de réduire à la feule Doctrine toutes les preuve* de la MiflAon 
de TEnvoyÉ. 




DIX-HUITIEME 



( 22T ) 



DIX- HUITIEME PARTIJ^ 

SUITE DES IDÉES 

s U R 

LETAT FUTUR DE L'HOMME. 
CONTINUATION 

DES 

RECHERCHES SUR LE CHRISTIANISME. 

LE TE'MOIGNAGE. 

CHAPITRE 1. 

Nature & fondemens du Témoignage. 
Vordre mord, 

vy N E grande queftion s'offre ici à mon exa- 
jneu : comment pirfs - je ra'alTurôr raifonnable- 
%(}me XVL P 



ment que le Le'gislateur de la Nature ^parlêf 

Je ne demaiulerni pas pourquoi le Le'gisla- 
TEUR Tte m\i f as parlé n moi même F J'apperqois 
trop clairement que tous les Individus de l'Hu- 
manité ayant un droit égal à cette flweur, il 
auroit fallu pour fatisFaire aux defirs de tous 
multiplier & varier les Sigyies extf aordinaires dans 
une proportion relative à ces defirs. Mais par 
cette multip'icacion excelîive des Signes extraor- 
dinaires ils auroient perdu leur qualité de iV^weXj 
& ce qui dans l'Ordre de la Sageffe devoit de- 
meurer extraordinaire feroit devenu ordinaire. 

Je fuis oblige de reconnoitre encore que je 
fuis fait pour être conduit par les Sens & parla 
Réflexion : une Révélation intérieure qui me 
donneroit fans ceffe la plus forte perfualion de 
la certitude d'un Ecat futur, ne feroit donc pas 
dans l'analogie de mon Etre. 

Je ne pouvois exifter à la fois dans tous les 
tems & dans tous les lieux. Je ne pouvois palper, 
voir , entendre , examiner tout par mes propres 
Sens. 11 eft néanmoins une foule de Chofcs 
dont je fuis intéreffé à connoître la certitude ois 
au moins la probabilité, & qui fe font paflée& 



PhÎLÔSÔPHIQ^UE, Part. XVIIl. 2a j 

long - tems avant moi ou dans des lieux forg 
éloignés. 

L'intention de FAuteur de mon Etre eft 
donc que je m'en rapporte fur ces Choies à la 
dépofition de ceux qui en ont été les témoins 
& qui m'ont tranfrais leur témoignage de vive- 
Voix ou par écrit. 

Ma conduite à l'égard de ces Chofes repofd 
fur une confidération qui me fembîe très-raiion» 
nable : c'eft que je dois fuppofer dans mes Sem- 
blables les mêmes Facultés elîentielles que je' 
découvre chez moi. Cette fuppofition eft , à \^ 
vérité , purement analogique ; mais il m.'eft facile 
de m'aiïïirer que l'analogie a ici la même force 
que dans tous les cas qui font du relTort de l'ex-r 
périence îa plus commune & la plus confian- 
te. Eft-il befoin-que j'examine à fond mes Sem- 
blîibles pour être certain qu'ils ont tous les mème^ 
Sens & les mêmes Facultés que je pofiede? 

Je tire donc de ceci une conféquence que je 
juge très-légitime: c'eft que ces.Chofcs que j'au- 
rois vues, ouies, palpées, examinées C\ j'avois- 
été placé dans un certain tems & dans un cer- 
tain Heu , ont pu l'être par ceux qui exilbicnfr 
^ans ce tems & dans ce heu. 

P Z 



22S 1> /t L I N G F }^ F S I E 

Il faut bien que j'admette encore qu'elles l'ont 
été en effet , fi ces Chofes étoient de nature à 
intéreffer beaucoup ceux qui en étoient les Spec- 
tateurs : car je dois raifonnablement fuppofer 
que des Etres qui me font femblables fe font 
conduits dans certaines circonftances importan- 
tes comme j'aurois fait moi-même û j'avois été 
placé dans les mêmes circonftances , & qu'ils 
fe font déterminés par les mêmes motifs qui 
m'auroient déterminé en cas pareil. 

Je choquerois , ce me fembîe , les règles les 
plus fines de l'analogie ( i ) fi je jugeois autre- 
ment. Remarquez que je ne parle ici que de 
Chofes qui n'exigent pour être bien connues 
que des yeux , des oreilles &, un jugement fain. 

Parce que le témoignage eft fondé fur l'ana- 
logie 5 il ne peut me donner comme eUe qu'une 
certitude morale. Il ne peut y avoir d'enchaîne- 
ment néceffaire entre la manière dont j'aurois été 
afFedé ou dont j'aurois agi en telles ou telles 
circonftances & celle dont des Etres que j.e crois 
m'ètre femblables ont été aifedés ou ont agi 
dans les mêmes circonftances. Les circonftances 
elles-mêmes ne pcuVent jamais être parfaitement 

( I ) Voyez U Note i du Chap. Hl de la Part. XV^J. 



PHILOSOPHIQ^UE, Part. XVJIL 2^9 

femblables ; les 5'ujets font trop compliqués. Il 
Y a pîus,* le jugement que je porte fur le 
rapport de reflemblance de ces Etres avec moi 
n'eft encore qu'analogique. Mai^ , fi je me réfoî- 
vois à ne croire que les feules chofes dont j'au- 
rois été le Témoin , il faudroic en mème-tems 
me réfoudre à mener la vie la plus trille & me 
condamner moi-même à fignorance la plus pro- 
fonde fur une infinité de chofes qui intérelfent 
mon bonheur. D'ailleurs , l'expérience & la 
réflexion me tourniifant des règles pour jugée 
fainement de la vaHdité du Témoignage, j'ap- 
prends de l'une & de l'aui;re qu'il eft une îfoule 
de cas où je puis adhérer au Témoigujge fana 
courir le rifque d'être trompé. 

Ainsi , les mêmes raifons qui me portent à 
admettre un certain Ordre dans le Monde phy^ 
fique (z) doivent me porter à admettre auffi 
un certain Ordre dans le Monde moral. Cet 
Ordre moral réfulte elfentiellement de la nature 
des Facultés humaines & des rapports qu'elles 
foutiennent avec les chofes qui en déterrainenti 
l'exercice^ 

Les jugemens que je fonde fur l'Ordre moral 

[ 2 3 Voyez l& Chap. III de l^ Part. XVII. 

PS 



2^0 PâLI2^GE'NFSIE 

ne fauroient être d'une parfaite certitude , parc^ 
que datîs chaque détermination particulière de 
la Volonté le contraire eft toujours poffible; 
puifque Padivité de la Voiouté peut s'étendr© 
à un nombre indéfini de cas. 

Mais , quand je fuppofe un Homme de bon- 
fens , je fuis obligé de fuppoler en mème-tems, 
qu'il ne fe conduira pas comme un Fou dans 
tel ou tel cas particulier, quoiqu'il ait toujours 
le pouvoir phyfique de le faire. Il n'eft donc que 
probable qu'il ne le fera pas 5 & je dois conve- 
nir que cette probabilité eft afiez grande pour^ 
fonder un jugement folide & ailbrti aux befoins, 
de ma condition préfente. 

Ces chofes que je n'ai pu palper , voir , en- 
tendre & examiner par moi même , parce que. 
l'éloignement des tems ou des lieux m'en fépa- 
roit , feront' donc pour moi d'autant plus. pro« 
bables qu'elles me feront atteftées par un plus, 
grand nombre de Témoins 8c par des Témoins. 
plus dignes de foi , & que leurs dépoiàtions 
çront pi us circonftanciées , plus harmoniqu,e% 
fntr'elles a fans être précifément femblables. 



^^y^ 



VHILOSOPHIOUE, ParLXVIiT. z^i, 

CHAPITRE IL 

De la crédibilité du Témoignage : 

fes conditioîif ejfentieîîes. 

Application aux Témoins de /"EvANGlLE. 



s 



[ j'envifage la certitude comme nii tout. Se 
Il je divife par la penfée ce tout en parties ou 
degrés, ces parties qu degrés feront des parties 
€U des degrés de la certitude. 

Je nomme prohahilités ces divifions idéales de 
ta certitude. Je connoitrai donc le degré de la 
certitude quand je pourrai affigiier le rapport 
de la partie au tout. 

Je ne dirai pas que la probabilité d'une chofe 
croît précifément comme le nombre des Témoins 
qui mel'atteftent : mais, je dirai que la probabi- 
lité d'une chofe augmente par le nombre des 
Témoins fuivant une certaine proportion que 
le Mathématicien tente de ramener au calcul. 

j£ jugerai du mérite des Témoins par deu^ 

P 4 



5 3 2 VALTNGE'NE'SIB 

conditions générales & efTentieiies 5 par leur 
capacité & par leur intégrité. 

L'Etat des Facultés corporelles & des Fa- 
cultés intelleduelles déterminera la première de 
ces conditions : le degré de orobité & de défia- 
térciiement déterminera la féconde. 

-L'Expérience ou cette réitération d'ades 8c de 
certains ades par lefquels je parviens à connoitre 
le caradere moral , l'expérience , dis - je , déci- 
dera en dernier refTort de tout cela^ 

J'appliquerai les mêmes principes fonda- 
mentaux à la Tradition orale & à la Tradition 
écrite. Je verrai d'abord que celle-ci a beaucoup 
plus de force que celle-là. Je verrai encore que 
cette force doit accroître par le concours de dif- 
férentes Copies de la même Dépofition. Je con- 
fidércrai ces différentes Copies conime autant 
de Chaînons d'une même Chaîne. Et Ci j'ap- 
prends qu'il exifte pluileurs fuites différentes de 
Copies , je regarderai ces différentes fuites com- 
me autant de chaînes collatérales qui accroîtront 
tellement la probabilité de cette Tradition écrite 
qu'elle approchera indéfiniment de la certitude 
8c furpaifera celle que peut donner le Témoignage 
de plufieurs Témoins oculaires. 



PHILO SOPHII^UE. Fart. XVlll. 2^ 

DiEU eft l'AuTEUR de l'Ordre moral corn nie 
IL eft l'AuTEUR de POrdre phyfique. J'ai re- 
connu deux fortes de Dirpenfations dans l'Ordre 
phyfique. (i) La première eft celle qui détermine 
ce que j'ai nommé le Cours ordinaire de la Na- 
ture. La féconde efl: celle qui détermine ces éve- 
il emens extrmrdinfiires que j'ai nommés des 
Miracles, 

La première Difpenfation a pour fin le boa^ 
heur de tous les Etres fcntans de notre Globe. 

La féconde a pour fin le bonheur de l'Homme 
feul j parce que l'Horame eft le feul Etre fur la 
Terre qui puilTe juger de cette Difpenfation , en 
r.econnoitre la fin , fe l'approprier & dirigo-r 
fcs adion* relativement à cette fin. 

Cette Difpenfauon particulière a donc dû 
être calculée fur la Nature des Facultés de 
l'Homme & fur les diiférentes manières donc 
il peut les exercer ici-bas & juger des Chofes. 

C'est à l'Homme que le Maître du Monde 
a voulu parler : il a denc approprié son Lan- 
gage à la Nature de cet Etre que sa Bonté 

(i) Confultez les Chap. v & vi de la Part. xvil. 



^H PALIVGBl^E'SIE 

vouloitinftruire. Le Plan de sa Sagesse ne corn- 
portoic pas qu'iL changeât la nature de ces 
Etre & qu'iL lui donnât fur la Terre les Facultés: 
de TAnge. Mais , la Sagesse avoit préordonna 
des moyens, qui fans faire de l'Homme un 
Ange , dévoient lui donner une certitude rai- 
fonnable de ce qu'il lui impartoit le plus de^ 
favoir. 

L'Homme eft enrichi de diverfes Facultés intel- 
îedluelles : l'Enfemble de ces Facultés conftitue 
ce qu'on nomme la i?r/;yo;2. Si Dieu ne vouloie 
pas forcer l'Homme à croire : s'il ne vouloit que 
parler à fa Riiifon y IL en aura ufé à l'égard de 
l'Homme comiiie à l'égard d'un Etre intelligent. Il 
lui aura lait: entendre un Langage approprié à fa 
Raifon , & IL aura voulu qu'il appliquât fa 
Raifon à la recherche de ce Langage comme à la 
plus belle recherche dont il pût jamais s'occupei:. 

La nature de ce Langage étant telle qu'il ne 
pouvoit s'adreiïef diredlementà chaque Lidividu. 
de THumanité , (2) il falloit bien que le LÉGis- 
LATEUK l'adaptât aux moyens naturels par 
lefquels la Raifon humaine parvient à fe con- 
vaincre de la certitude morale des événeme.ns 

( 2: ) Voyez le commencement du Chapitre i de cettg- 
Partie. 



PHILOSOPHIQUE. Part. XVUI. 25? 

pafles & à s'afTurer de l'ordre ou de refpecc de 
ees évéïiemens. 

Ces moyens naturels font ceux que renfer^ 
ment le Témoignage : mais !e Témoignage fup- 
pofe toujours des faits \ le Langage du Le'gis- 
LATEUR a donc été un Langage de faits & de 
certains faits. Mais le Témoignage cit fournis à 
à des règles que la Raifon établit & fur lefquelles 
elle jugei le Langage du Le'gislateur a donc 
été fubordonné à ces règles* 

Le fondement de îa Croyance de l'Homme 
fur fa Deftination future a donc été réduit ainfi 
par le sage Auteur de l'Homme à des preuves 
Refait , à des preuves palpables & à la portée 
de rLitelligence la plus bornée, 

Parce que le Témoignage fuppofe des Faits , 
il fuppofe des Sens qui apperqoivent ces Faits 
& les tranfmettent à TAme fans altération. 

Les Sens fuppofent eux-mêmes un Entende- 
ment qui juge des Faits; car les Sens, pure- 
ment matériels , ne jugent point. 

Je nomme Faits palpables ceux dont le fimple 
î:sQii-fens peut juger ou à l'égard defquels il peut 



2^6 1' J L I N G B N F S I E 

s'aiTurer facilement qu'il n'y a point de méprife. 

Le bon fens ou le fens commun fera donc ce 
degré d'Intelligence qui fuffit pour juger de fem- 
blables Faits. 

Mais , parce que les Faits les plus palpables 
peuvent être altérés ou déguifés par l'impofture 
ou par l'intérêt , le Témoignage fuppofe encore 
dans ceux qui rapportent ces Faits une probité 
& un définiéreiTement reconnus. 

Et puifque la probabilité de quelque Fait que 
ce foit accroît par le nombre des Dépofants , 
le Témoignage Qxige encore un nombre de Dé- 
pofants tel que la Raifon l'eftime fuffifant. 

Enfin ; parce qu'un Fait n'eft jamais mieux 
connu que lorfqu'il eft plus circonftancié , & 
qu'un concert fecret entre les Dépofants n'eft 
jamais moins préfumable que lorfque les Dépo- 
rtions embralTent les circonftances effentieUes 
du Fait fans fe relTembler dans la manière ni 
dans les termes , le Témoignage veut des Dépo- 
fitions circonftanciées , convergentes entr'elles, 
& variées néanmoins dans la forme & dan^ les 
expreilions. 



PHILOSOPHIQUE^ Part. XVIIi. 257 

S'il fe trouvoit encore que certains Faits qui 
fne feroient atteftés par divers Témoins oculaires, 
choquatrent leurs préjugés les plus anciens , leg 
plus enracinés , les plus chéris , je ferois d'autant 
plus alTuré de la fidélité de leurs Dépofitions , 
que je ferois plus certain qu'ils écoient forte- 
ment imbus de ces préjugés : c'eft qu'il arrive 
facilement aux Hommes de croire légèrement 
ce qui favorife leurs préjugés , & qu'ils ne croient 
que difficilement ce qui détruit ces préjugés. 

S'il fe rencontroit après cela que ces mêmes 
Témoins réuniffent aux conditions les plus eifen- 
tielles du Témoignage des qualités tranfcen- 
dantes qu'on ne trouve point dans les Témoins 
ordinaires ; fi à un Sens droit & à des mœurs 
irréprochables ils joignoient des vertus éminen- 
tes, une bienveuillance la plus univerfelle, la 
plus foutenue, la plus adive ; fi leurs adver- 
faires mêmes n'avoient jamais contredit tout cela ; 
fi la Nature obéiiToit à la voix de ces Témoins 
comme à celle de leur Maître ,* ^1 enfin , ils 
avoient perfévéré avec une conftance héroïque 
dan« leur Témoignage & l'avoient même fcellé 
de leur fang ; il me paroîtroit que ce témoignage 
auroit toute la force dont un Témoignage 
humain peut être fufceptible. 



Si donc les témoins que I'EnvoyÉ auroït 
choiii réuniflbient dans leur Perfonne tant de 
conditions ordinaires Se extraordinaires , il me 
fembleroit que je ne pourrois rejeter leurs 
Dépolltions fans choquer la Raifon. 



CHAPITRE III. 

Ohje&ions contre le Témoignage tirées de toppo»' 
fition des Miracles avec le Cours de la Nature 
ou du Confiitl entre P Expérience ^ les Té- 
tnoignages rendus aux Faits miraculeux. 



RéponfeSi 



I 



I je me demande à moi-même (i un Té- 
moignage humain , quelque certain & quelque 
partait que je veuille le fuppofer , ftiffit pour 
établir la certitude ou/ au moins la probabilité 
de Faits qui choquent eux-mêmes les Loix ordi-i 
naircs de la Nature? 

. J'APPERqois au premier coup d'œil qu'un 
Fait que je nomme miraculeux n'en eft pas 
moins uji Fait feniible , palpable. Je reconnois 



PHÏLOSOP IIÎOVÈ, PartXVIIL 3»;9 

ïîième qu'il étoit dans TOrdre de la Sagesse 
qu'il fut très-fenfible , très- palpable. Un pareil 
Fait étoit donc du reffort des Sens : il pouvoit 
donc être l'Objet du Témoi^ynige, 

Je vois évidemment qu'il ne faut que des 
Sens pour s'alTurer Çi un certain Homme eft 
vivant , s'il eft tombé malade , fi fa maladie 
augmente j s'il fe meurt , s'il eft mort , s'il rend 
une odeur cadavéreufe. Je vois encore qu'il ne 
faut non plus que des Sens pour s^alTurer fi cet 
Homme qui étoit mort eft reiîufcité , s'il marche, 
parle , mange, boit, &c. 

Tous ces Faits fi fenfibles , fi palpables peu- 
vent donc être aufîi bien l'Objet du Témoignage 
que tout autre Fait de Phyfique ou d'Hiftoire. 

Sr donc les Témoins dont je parle fe bornent 
à m'attefter ces Faits, je ne pourrai rejeter leurs 
Dépofitions fans choquer les règles du Témoi- 
gnage que j'ai m.oi même pofécs & que la plus 
faine Logique prefcrit. 

Mais , Ci ces Témoins ne fe bornoient point 
à m'attcfter finip!cmc«t ers Faits j s'ils préten- 
doient m'actefter encore la manière fccrete dont 
le Miracle a été opéré > s'ils m'aiiuioient qu'il 



240 P A L I N G F N È'' S I E 

a dépendu d'une prédétermination (phyfique 
leur Témoignage fur ce point de Col'mologie 
(i) me paroîtroit perdre beaucoup de fà force. 

Pourquoi cela? c'cft que cette prédétermi- 
nation que ces Témoins m'attefteroi-ent n'étant 
pas du reflbrt des Sens , ne pourroit être l'Objet 
direc't de leur Témoignage. Je crois l'avoir prouvé 
dans le Chapitre III de lu Parc. XVI. 

Ces Témoins pourroient , à la vérité , m'at- 
tefter qu'elle leur a été révélée par le Légis- 
lateur LUI - même: mais , afin que je puiTe 
être moralement certain qu'ils auroient eu une 
telle Révélation , il me faudroit toujours des 
Miracles ; c'e(t-à-dire , des Faits qui ne relTor- 
tir(>ient point du Cours ordinaire de la Nature 
& qui touiberoient fous les Sens. [2] 

Je découvre donc qu'il y a dans un Miracle 
deux chofes effentiellement différentes] & que 
je dois foigneufement diftinguer j le Fait & la 
Manière du Fait. 

[ I ] Partie de la Philoibphie qui traite des Loix générales 
& de l'Harmonie de l'Uiiivers. 

[s] Coiifultez ie Châp. VI de la Part. XVII. 

La 



f>Hîlà^X)PliïOUE, Part. XFIlt m^ 

La première de ces chofes a un rapport diredt 
kux Facultés de THomme : la féconde n'efl: ea 
rapport dired qu'avec les Facultés de ces Intsl- 
LICENCES qui con noi firent le fccret de l'Econo- 
mie de notre Monde. [ 3 ] 

Si toutefois les Témoins rapportoîeiit à Tnc-. 
tion de Dieu les Faits extraordinaire^ qu'ils 
m'attefteroient, ce jugement particulier des 
Témoins n'infirmcroic point à mes yeux leur 
Témoignage 5 parce qu'il feroit fort naturel qu'ils 
rapporta(fent à l'intervention immédiate de la 
Toute-Puissance des Faits dont la Caufe pro- 
chaine & efficiente leur feroit voilée ou ne leuc 
auroit pas été révélée. 

Maïs , la première condition du Témoignage 
eil , fans doute , que les Faits atteftés ne fcient 
pas phyiiquement impollibles -, je veux dire ? 
qu'ils ne foient pas contraires aux Loix de la 
Nature, 

C'est l'Expérience qui nous découvre ces Loix 
& le Raifonncment en déduit des conféquences 
théorétiques & pratiques doiat la Colledion iyRé- 
matique (4) conltitue la Sciencô humaine. 

[3] 0» peut confultcr ici les Parties XII & Xïil. 
[4] L'AfTemblaje méthoiliqiic. 

'loj/ie XI''!, CL 



^^z Ï*ALIVGFNE'S LE 

Or, l'Expérience la plus conftante de tous 
les tems & de tous les lieux dépofe contre la 
poiîibilité phyfique de la réfurredion d'un Mort. 

Cependant, des Témoins que je fuppofe 
les plus dignes de foi m'atteftent qu'un Mort 
cft reiTufcité ; ils font unanimes dans leurDépo- 
(ition , & cette Dépoiition eft très-claire & très- 
circonltanciéè. 

Me voilà donc placé eritre deux Témoignage» 
diredement oppofés , & fi je les fuppofois d'égale 
force , je demeurerois en équilibre & je fufpen- 
drois mon jugement. 

Je ne le rufpendrois pas apparemment Ci TA- 
tTiéifme étoit démontré vrai : la Nature n'auroit 
point alors de Législateur : elle feroit à elle- 
même fon propre Législateur , & l'Expérience la 
plus confiante de tous les tems & de tous les 
lieux Icroit fon meilleur Interprète. 

Mais, s'il eft prouvé qwe la Nature a un 
LÉGiSLAThUR , il eft prouvc par cela même que 
ce LÉ.GiSLATEUR peut en modifier les Loix. (5) 

f [ ç ] C^nhÀ^Qz les Chapitres III , IV & VI d« la Partie 
XVil. 



PHILOSOPHIQUE, Part XVIII. J4> 

Si ces modifications font des Faits palpables, 
elles pourront être l'objet dired du Témoignage. 

Si ce Témoignage réunit au plus haut degré 
toutes les conditions que la Raiion exige pour 
la validité (J2. quelque Témoignage que ce foit , 
û même il en réunit que la Raifon n'exige pas 
dans les Témoignages ordinaires, il fera , es 
me femble , moralement certain que le Le'gis- 
LATEUR çim^ parié. 

Cette certitude morale me paroltra a^coîtrs 
fî je puis découvrir avec évidence le but que le 
Le'gislateur s'eft propofé en modifiant ainfi 
les Loix de la Nature. (6) 

[ 6 ] Coiifultez le Chapitre VI delà Fart. XVIÏ. 



a^ 



544 P A L I 2T G F N F S I Ê 



CHAPITRE IV. 

( 

Suite des Ohje&iom contre la preuve tejim^* 

maie relativement aux Faits mraculèux, 

Réponfes, 

Confi dérations générales fur ï* Ordre phyfiqiie 
& fur P Ordre moral. 



m 



.On fcepticifme (i) ne doit pas en demeu- 
rer là: les Faits que je nomme miraculeux [ont 
une violation de TOrdre phyfique : rimpofture 
cft une violation de l'Ordre moral quand elle a 
lieu dans des Témoins qui paroiflent reunir au 
plus haut point toutes les conditions eiTentielles 
au Témoignage. 

Seroit-il donc moins probable que de pareils 
Témoins atteftaflent des Faits faux, qu'il ne 
Feft qu'un Mort foit reflufcité ? 

Je rappelle ici à mon Ëfprit ce que j'ai expofc 

[ l ] Mot qui exprime ici le doute vraiment philofophiqiie 
j^ point du tout ce doute univerfel qui feroit le tombeau dï- 
tGiitçs les vérités. 



PHILOSOP HT ^VE, Tart XTIil. 245 

fur rOrdre phyfique dans les Chapitres v & vi 
de la Part. xvii. Si j'ai reconnu aflez clairement 
que les Miracles ont pu reflbrtir d'une prédcter- 
niination phyfique , ils ne feront pas des viola- 
tions de rOrdre phyfique 5 mais j ils feront des 
difpenfations particulières de cet Ordre renfer- 
mées dans cette grande Chaîne qui lie le pafle 
au préfent, le préfent à l'avenir ^ l'avenir st 
l'éternité. 

Il n'en cft donc pas^ de l'Ordre phyfique pré- 
cifément comme de l'ordre moral. Le premier 
tient aux modifications pofllîbles des Corps : le 
ftcond tient aux modifications poflibles de l'Ame, 

L'ensemble de certaines modifications de 
l'Ame conftitue ce que je nomme un Caractère, 
moral, 

L'ESPECE , la multiplicité & la variété des 
ades par lefquels un Caradere moral fe fait con- 
îîoître à moi fondent le jugement que je porte 
de ce Caradtere. [ 2 ] 

Mon jugement approchera donc d'autant plus 
de la certitude que je connoîtrai un plus grand 

[ 2 ] Voyez ce c^uc |!ai 4it là-deffiis Chap. II de la Paitici 
XVIIL 



t^6 PALiriGÉH^E'SlE' 

namhrc de ces ades & qu'ils feront plus divers. 

Si ces ades étoient marqués au coin deJa 
plus folide vertu \ s'ils tendoient vers un but 
commun 5 Çi ce but étoit le plus grand bonheur 
des Hommes , ce caradere moral me paroîtroit 
éminemment- vertueux. 

Il me femb^e donc qu'il eCl moins, probable 
i^u'un Téfijoin éminemment vertueux attefte 
pour vrai un Fait extraordmaire qu^il iauroit être 
faux, qu'il ne l'eft qu'un Corps fubiife une mo- 
dification contraire au Cours ordinaire de la 
Nature : e'eft que je découvre clairement une 
PREMIERE Cause & un but de cette modifica- 
tion : c'eft que je ne découvre aucune confa- 
didion entre cette modification & ce que je 
nomme VLjfence [ J ] du Corps : c'eft que loin 
de découvrir aucune raifon fuffifante pourquoi 
un tel Témoin me tromperoit, je découvre , au 
contraire , divers motifs très-puiffans qui pour- 
voient l'engager à taire le Fait , fi l'amour de la 
vérité n'étoit chez lui prédominant. 

Et (1 pîufieurs Témoins de cet ordre concou- 
rent à atteltcr le même Fait miraculeux, s'ils 

( 3 ) Voyez far ce Mot îa Note 3 du Chap. I de h 
F«rt. XVÎ 



PHILOSOPHIQUE, Part. XrilZ «47 

perféverent conftamment dans leurs dépofitions ; 
Cl en y perfevérant ils s^expofent éviderameiifc 
aux plus grandes calamités & à la mort même , 
je dirois que l'impofture de pareils Témoins 
feroic une violation de l'Ordre moral que je ne 
pourrois préfumer fans choquer les notions du 
Sens-commun. 

Il me femble que je cîioqucrois encore ces 
Notions Cl je préfumois que ces Témoins fe font 
eux mêmes trompés : car j'ai fuppofé qu'ils attef- 
toient un Fait très palpable , dont les Sens pou- 
voient aulîi bien juger que de tout autre Fait; 
un Fait enfin , dont les Témoins étoient forte- 
ment intéreifés à s'alTurer. 

Une chofe au moins que je ne puis contefter 
c'eft que ce Fuit m'auroit paru indubitable fi 
j'en avois été le Témoin, Cependant il ne m'en 
auroit pas paru moins oppofé à V Expérience ou 
au Cours ordinaire de la Nature. Or , ce que 
j'aurois pu voir & palper fi j'avois été dans le 
tems & dans le lieu où le Fait s'eft paffé , nierai- 
je qu'il ait pu être vu & palpé par des Hommes 
qui poiTédoient les mêmes Facultés que moi ? (4) 

(4) Confiiltez ce que j'ai dit fur ce point en pofHntîlç;^- 
FonJcmens analogiques tlii Temoii^nage dans ie Chapitre I de 
la Part. XVIII. 

CL4 



Z^t F A L i N a E" N ^ s I B 

Il me paroît donc que je fuis raifonnablei 
nient obligé de reconnoître que la preuve que^ 
je tirais de l'Ordre phyfique ne fauroit être 
oppofée à celle que me fournit l'Ordre morah: 
l9. parce que ces preuves font d'un genre très- 
diiférent, & que la certitude morale n'eft pas: 
la certitude phyfique : %^. parce que je n'ai pas, 
même ici une certitude phyfique que je puiif& 
légitimement oppofer à la certitude morale , puif- 
que j'ai admis que l'Ordre phyfique étoit fournis, 
à une Intelligence qjji a pu le modifier dans, 
un rapport diredl à un certain but , 5c q^ue j'ap^, 
perçois diftindement ce but. [ 5 ] 

Ainsi 5 je ne faurois tirer en bonne Logiqu^e- 
une conclufion générale de l'Expérience ou dc; 
FOrdre phyfique contre le Témoignage : cette 
conclufion s'étendroit au - delà des prémiiTes. (6). 
Je puis bien tirer cette conclufion particulière, 
que fuivant le Cours ordinaire de la Nature les 
Morts ne reffufcitent point : mais je ne faurois 
affirmer logiquement qu'il n'y a aucune Difpen,^ 
fation fecrete de l'Ordre phyfique dont la ré- 
iurredlion des Morts puilfe réfulter. Je choquer 

( s ) Confultcz l€ Chap. VI de la Part» XVII. 

( 6 ) Voyfez fur ce Mot la. Note z du Chap» III Je 1» 
Part. XVL 



PHIIOS^OFIIIOUE, PartXVIlL 349 

tois bien plus encore la faine Logique fi Vaffir, 
mois çn général l'impoffibilité de lu réiurrec- 
tion des Morts. 

Au refte , quand il feroit démontré que les 
Miracles ne peuvent refTortir que d'une Action 
immédiate de la Toute - Puissance, ils n'en 
feroient pas plus une violation de l'Ordre phy^ 
fîque. C'eftque IcLe^gislateur de la Nature 
ne viole point ses Loix lorfqu'iL les lufpend 
ou les modifie. Il ne le fait pas même par une 
nouvelle Volonté : son Intelligence dé- 
couvroit d'un coup d'œil toute la Suite des 
Chofes , & les Miracles entroient de toute Eter- 
nité dans cette Suite comme condition du plus 
grand bien. [7 ] 

L'auteur de VÈffai de Pfychologte (8) a 
rendu çQci aflez clairement , quorque fon Style , 
fouvent trop concis, ne le mette pas à la por- 
tée de tous les Le(fleurs. " Lorfque le Cours 
;, de la Nature , dit - il , paroit tout à coup 

[ 7 ] Je prie qu'on reliie ce que j'ai dit fur les Miracles , 
Kotc 13 , Part. XVI, Ch:ip. VL Jq ne vondrois pas que l'on 
^înaginât que je regarde mon hypotlicfe comme vraie. 

(8) Efai cïj Pfychalogic^ Principes philofophiques : Part. 



2^0 PJLI'F&È'T^FSIÊ 

5, changé ou interrompu , on nomme cela un 
s. Miracle , & on croit qu'il eft l'Effet de TA©»- 
5, tion immédiate de Dieu. Ce jugement peut 
„ être faux & le Miracle reffortir encore des 
9) Caufes fécondes ou d'un arrangement prééta- 
5, bli. La grandeur du bien qui devoit en ré- 
5, fulter exigeoit cet arrangement ou cette ex- 
35 ception aux Loix ordinaires. Mais, s'il eft 
5, des Miracles qui dépendent de l'Adion im- 
„ médiate de Dieu, cette Adlion entroit dans 
s, le Pian comme moyen nécelfaire du bonheur. 
5, Dans l'un & l'autre cas l'effet eft le même 
sj pour la Foi. „ 



CHAPITRE V. 

5'// ejlprohahle que les Témobis de ^EVANGILE 
ont été trompeurs ou trompés, 

J 'AI fuppofé que les Témoins dont il s'agit 
lie pouvoient ni tromper ni être trompés. La 
première fuppofition m'a paru fondée principal- 
élément fur leur intégrité 3 la féconde fur lapai- 
pabilité des Faits. 



PHILOSOPHIQ^UE. Part XVlIi. 2^1 

La probabilité de la pren>iere fuppofidon me 
fembleroit accroître beaucoup {1 les Faits atteftés 
ctoient de nature à ne pouvoir être crus par 
des Hommes de bon-fens fi c&s Faits n'avoient 
été vrais. 

Je conçois à merveille qu'une fauffe Dodrine 
peut facilemeiit s'accréditer. Ceft à l'Entende- 
ment à juger d'une Doctrine, & l'Entende- 
ment n'eft pas toujours pourvu des notions qui 
peuvent aider à difcerner le faux on certains 
genres. 

Mais, s'il «ft queftion de Chofes qui tom- 
bent fous tous les Sens , de Chofes de noto- 
riété publique , de Chofes qui fe paiTent dans 
un tems & dans un lieu féconds en Contradic- 
teurs -, ^\ enfin ces Chofes combattent des pré- 
juges nationaux, des préjugés politiques & re- 
ligieux , comment des Impofteurs qui n'auront 
pas tout-à-fait perdu le fens pourront-ils fe flatter 
un inftant d'accréditer de pareilles Chofes ? 

Au moiiïs ne s'aviferont - ils pas de vouloir 
perfuader à leurs Compatriotes & à leurs Con- 
temporains , qu'un Homme connu de tout le 
monde & qui e(l mort en public eft reiiufcité ; 
%u à la mort de cet Homme il y a eu pendant 



2ç* JP A L I n G F J^ F S I R 

plufieurs heures des Ténèbres fur tout le Pays^^. 
que la Terre a tremblé, &c. Si ces Impofteurs. 
font des Gens fans Lettres & du plus bas ar- 
dre , ils s'aviferont bien moins encore de pré- 
tendre parler des Langues étrangères , &n%ont 
pas faire à une Société entière & nombreufe 
le reproche abfurde qu'elle abufe de ce même 
Don extraordinaire qu'elle n'auroit pourtant 
point reçu. 

Je ne fais fi je me trompe 5 mais il me fem- 
ble que de pareils Faits n'auroient jamais pu 
être admis s'ils avoient été faux. Ceci me pa^ 
loîtroit plus improbable encore , Ci ceux qui fai- 
foient profeiïlon publique de croire ces Faits. 
& qui les répanduient s'expofoient volontaire- 
ment à tout ce que le-s Hommes red4)Utent le 
plus , & fi néanmoins je n'appercevois dans, 
leurs Dépofitions aucune trace de fanatifme. 

Enfin; l'improbabilité de la chofe me fem- 
bleroit augmenter bien davantage , fi le Témoi- 
gnage public rendu à de pareils Faits avoit pro- 
duit dans le Monde une Révolution beaucoup 
plus étonnante que celles que les plus fameux 
Conquérans y ont jamais produit. 

Que les Témoins dont je parb , n'aient pi^ 



VHIL OSOPH IQ^UR Part, XVIIT. zs5 

être trompés, c'eft ce qui m'a paru fe déduire 
légitimement de la palpabilité des Faits. Com- 
ment pourrois - je mettre en doute fî les Sens 
fuffifént pour s'affurér qu'un Paralytique mar- 
che , qu'un Aveugle voit , qu'un Jlort reirul- 
۔te , &c. ? 

S'il s'agilToit en particulier de la réfurredioii 
d'un Homme avec lequel les Témoins euffeuB 
vécu Familièrement pendant p'ufieurs années s 
fi cet Homme avoit été condamné à mort par 
un Jugement fouverain i s'il avoit expiré ea 
public par un fupplice très- douloureux; fi ce 
fupplice avoit lailîe fur fon Corps des cicatri- 
ces ; Çi après fa réfurredîon cet Homme s'éto:t 
montré plufieurs fois à ces mêmes Témoins j s'ils 
avoient converfé & mangé plus d'une Fois avec 
lui ; s'ils avoient reconnu ou vifité fes cicatrices; 
fî enfin, ils avoient fortement douté de cette 
réfurredion ; s'ils ne s'étoient rendus qu'au r 
témoignages réitérés & réunis de leurs yeux, 
de leurs oreilles, de leur toucher j h, dis-je j 
tous ces Faits étoient fuppofés vrais , je n'i» 
maginerois point comment les Témoins auroient 
pu être trompés. 

Mais , fi encore les Miracles att:ftés for- 



iç4 PALINGFN£:*SïS 

moient , comme je le difois , ( i ) une cliaiiie 
continue , dont tous les anneaux fuflent étroi- 
tement liés les uns aux autres j (i ces Miracles 
compofoient, pour ainfî dire , un difcours fuivi , 
dont toutes les parties futfent dépendantes les 
unes des autres & s^étayafTent les unes les autres 5 
fi le Don de parler des Langues étrangères 
fuppofoit néceffairement la réfurredion d\m 
certain Homme & fon Afcenfion dans le CieU 
fi les Miracles que cette Homme auroit pré- 
tendu faire avant fa mort & qui me feroient at- 
teftés par les Témoins oculaires tenoient in- 
•diffolublement à ceux - là jfi ces miracles étoient 
très- nombreux & très - diverfifiés j s'ils avoient 
été opérés pendant plufieurs années 5 Ci, dis -je, 
tout cela étoit vrai , comme je le fuppofe , il 
me.feroit impofTiblede comprendre que les Té- 
moins dont il s'agit euffent pu être trompés 
fur tant de Faits fi palpables, Ci fimples , iî 
divers. 

Il me femble au rnoins que s'il avoit été 
poffible qu'ils fe fuffent trompés fur quelques- 
uns de ces Faits extraordinaires , il auroit été 
phyfiquement impoflible qu'ils fe fufîent trom- 
pés fur tous. 

[ I ] Confultcz le Chap. VI de la Part. XVIÎ, 



PHILOSOPHIQ^UE. Part. XVlii. açç 

Comment concevrois- je fur- tout, que ces 

Témoins puiTent s'être trompés fur les Mira- 
cles ni moins nombreux ni moins divers que 
je fuppofe qu'ils croy oient opérer eux - mêmes l 



CHAPITRE VI. 

Antres Ohje&ions contre le Témoignage th'é»f' 
de ildéalifrae & des iîlufions des Sens. 

Réponfes, 

J E ne me jeterai pas ici dans des difcufflons 
de la plus fubtile Métaphyfique fur la réalité 
des Objets de nos fenfluions , fur les iliufions 
des Sens , fur l'exiftence des Corps. Ces fubti- 
Htés métaphyfiques n'entreroient pas elfentielle- 
ment dans l'examen de mon Sujet. Je n'ai point 
refufé de les difcuter dans plufieurs de mes 
Ecrits précédens , & j'ai dit là - deifus tout ce 
que la meilleure Philofophie m'avoit enfeigné. 

Je fai^ auiîî bien que perfonne que les Objets 
de nos fenlations ne fauroient être en eux- 
ftièmes ce qu'ils nous paroiifent être. Je vois 



2ç5 PAL1NC£:2^E'SI£ 

des Objets que je nomme matériels : je déduis 
des Propriétés efTentielles de ces Objets la no* 
tion générale de la Mraierè. " Je n'affirmerai 
33 pas , difois-je ailleurs ( i ) que les Attributs 
33 par lefquels la Matière ni'eft connue foient 
33 en effet ce qu'ils me paroilTent être. C'eft 
33 mon Ame qui les apperqoit : ils ont donc du 
33 rapport avec la manière dont mon Ame ap- 
33 perçoit : ils peuvent donc n'être pfis précifé- 
55 ment ce qu'ils me paroilTent être. Mais af- 
33 furément ce qu'ils me paroiftent être réfulte 
33 néceffairement de ce qu'ils font en eux-mêmes 
3, & de ce que je fuis par rapport à eux. Gomme 
5, donc je puis affirmer du cercle l'égalité de 
5, Ces rayons, je puis affirmer de la Matière 
5, qu'elle eft étendue & folide ; ou pour parler 
5, plus exadement , qu'il eft Hors de moi quel- 
5« que chofe qui me donne l'idée de l'Etendue 
3, fohde. Les Attributs à moi connus de la Ma- 
,, tiere font donc des effets , j'obferve ces effets 
„ & j'en ignore les Caufes. Il peut y avoir bien 
„ d'autres effets dont je ne foupqonne pas le 
5, moins du monde l'exiftenoej un Aveugleloup- 
„ çonne-t-il l'ufage d'un Prifme ? (2) Mais, 

[ I ] Préface de VEjfui Mialytique. 

[2] Verre dont les Fhyricier.s Ce fervent dans leurs ex- 
périences fur la Lîirtikrc & les Coiileui:». 



l>ni LOSOPKI^UF. Pan, XVm. 2Ç7 

-t, je fuis au tnoins très aiîuré que ces effets 
5, qui me iont inconnus ne font point oppoiés 
,, à ceux que je connois. „ 

Jai aflcz fait entrevoir dans la Partie XITI^' 
Chap. U, que les Objets matériels ne font aux 
yeux d'une Philofophie tranfcendaate ( 3 j que 
de purs phénomènes , de fimples apparences fon-^ 
dées en partie fur notre manière de voir & de 
-concevoir , mais , ces phénomènes n'en font pas 
moins réels, moins permanens , moins invaria- 
bles. Ils n'en réfuitent pas mains des Loix im- 
muables de notre Btr^. Ils n'en fourniflent donc 
pas un fondement urToins folide à nos raifon- 
nemens. 

Ainsi , parce que les Objets de nos fenlà- 
^ions ne font point en eux-mêmes ce qu'ils 
nous paroiffent être, il ne s'enfuit point du 
tout que nous ne puiflions pas raifonner for 
ces Objets comme s'ils étoient réellement ce 
qu'ils nous femblent «tre. ïl doit nous fuSirp 
que les apparences ne changent jamais, i 

Je pourrois dire beaucoup plus : quand le 
pur lâéalifme ( 4 ) feroit rigoureufement dé- 

[5] La Philofophîe de Leibnitz. 

Tome XV L R 



2SS P A L ï 7^ G E* h^ E" S I S^ 

montré , rien ne cîiangeroit encore dans l'or- 
dre de nos idées fenfibles & dans les jugemens 
que nous portons fur ces idées. L'Univers, 
devenu purement idéal , n'en exifteroit pas moins 
'pour chaque Anic individuelle : il n'olFriroit pas 
rPioins à chaque Ame les mêmes chofes , les 
mêmes combinaifons & les mêmes fucceflîons 
de chofes que nous contemplons à préfent. On 
"îi'ignore pas que le pieux & favant Prélat (0 
'qui s'étôit déclaré Ci ouvertement & fi vive- 
'ment le défenfeur de ce fyltême fingulier , fou- 
tenoit qu'il écoit de tous les fyftômes le plus 
favorable à cette Religion à laquelle il avoit 
conOicré fes travaux & fes biens. 

Si donc je prétendois que notre ignorance 
fur la nature particulière des Ob ets de nos fen* 
fations pût infirmer le Témoignage rendu aux 
Taits miraculeux il faudroit néceifairement me ré- 
foudre à donterdetous les Faits delà Phyfique, 
"de l'Hi-ftoire naturelle & en général de tous les 
TStlfs- hîftoriques. Un Pyrrhonifme ( 5 ) fi uni- 
dans la Nature, & qui r«dnit tout aux feules idées. On trouve 
^ne|e;Mporitio.n afTez claire de cette finguliere Dodrine , Cha- 
pitl-e XXXlll de VEfai de Ffychologie. 

['ç ] Bep.kley , Evéque de Cloyne en Irlande. 
-; 1^6 J Mot, ({lû exprime un doute miverfsL Les Pyyrho^ 



PHltÙSOPHÏ ri XÎE. Part. "^VÎÎL l^i 

Verfel feroic il bien conforme à la Raifon f ja 
devrois dire feulement au Sens commu. 

Je ne dirai rien des illufions des Sens ; patcâ 
ijuè j'ai ruppcfé qUeîes Eaits niiracuteux étoiénfi 
palpables , nomJDreux, divers y tels ,.en un mot, 
i|ue leur certitude ne potivoft être doùteufe* 
11 feroit d'ailleurs fort peu raïf jnnable que j'ar^ 
gumcntaile des illufions des Sens loriqu'il s'agifi' 
de Faits qui ont pu être examinés par plufieuri 
Sens & que je fuppoie l'avoir été en eîfet. 



iiiens foutenoient qu'il n'y avoii, rien de certaini , PYRRHoi# 
fut dans la Grèce' le priiicipul Inftituteur de cette monR;riieiirè 
Philofophie & donnîr fon nom à cette.Seé^e dé f%i4f'loplië& 
qui en faifoient prcfcffiôn. Il vivoiî environ trois Sieëlg* 
avant ùotré Ere» 






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%€<y p A l I N G E^ N F s I E 

' ■^Iji I I I II mm ■ iM I II I ■' ;>! I I ■ ^ 

CHAPITRE VIL 

Oppojtt'wn de l^ Expérience avec elle- même 
W)uvelk Ohje&ion contre la preuve 
teji moniale, 
Répunfe. 



N. 



'Al -JE pas trop donné au Témoignage? 
ne s'eft-il point glifle d'erreur dans mes rai- 
fonnemens r* ai -je aflez douté? 

Je ne fuis afluré de la véracité ( î ) des Hom- 
mes que par la connoilTance que j'ai des Hom- 
mes: cette connoilTance repofe elle - même fur 
l'Expérience, & c'eft l'Expérience elle-même 
qui dépofe contre la pofiîbilité pliyfique des Mi- 
racles. 

Voila donc l'Expérience'er conSid avec PEx- 

[ I ] La véracité eft en général la :onformité de la parole 
avec la penCée ou fi l'eu veut, l'attachement le plus eonilanî 
à la virité. 



pirfLosopHTQ^ùÉ. Part. :^vnL iéi 

périence : comment décider entre- deux Expé- 
riences Cl oppolées? 

J'APPERqois ici des diftindHons qui naifTent 
du fond du fujet , & que je veux effiayer de me 
développer un peu à moi-même. 

Pre'cisément parce que je ne pouvoir exiftér 
d'ans tous les tems & dans tous dans tous les- 
lieux mon Expérience perfonnelle eft nécefTai» 
rement très - reflerrée , & il en eft de même 
de celle ce mes Semblables. 

- Toute Expérience que je n'ai pu faire moi- 
même ne fauroit donc m'etre connue que par le 

Témoignage. 

Quand je dis que TExpérience de tous les 
tems & de tous les lieux dépofe que les Morts 
ne refllifcitent point , je ne dis autre chofe finon 
que le Témoignage de tous les tems & de tous 
les lieux attelle que les Morts ne refTufcitent 
point. 

Si donc, il fe trouve des Témoignages , que 

je fuppofe très-valides , qui atteftenc que des 

Morts font refTufcités , il y aura conflidi entre 

les Témoignages. 

R3 



Hz ? A L l 17 G r 27 F S I E 

Jç di$ que ces Témoignages ne feront point 
proprement contradictoires ; c'ett que les Té^ 
moignages qui atteftent que les Morts ne relTuf- 
citent point , n'atteLÎ:ent pas qu'il e(l impoffible 
Çue h^ Morts reiîii (citent. 

Les Témoignages qui paroiffent ici en oppo- 
(îtion font donc îimplement diiférens. 

Or , fi les Témoins qui atteftent que des 
Morts font rejjîifàtés :, ont toutes les qualités 
rcquifcs pour raériter mon aiîcntiment, je ne 
pourrai raiionnabieraent le leur refufer : 

î^, parce que les Témoignages différens na 
peuvent prouver nmppiljbilité de cette réfur- 
re(5lion ; 

^^. parce que je n'ai aucune, preuve que 
rOrdre phyfiqiîe ne renferme point des Difpen- 
fations iecretcs dont cette réfurredion ait pu 
i'éfuker t, 

^^. parce qu'en mème-tems que les Tçmoins 
m'attellent cette réfurrcclion , je découvre évi-. 
gemment le but moral du Miracle. 

AîNSip il n'y a point propreinent âo. con^ 



PHILOSOPHIQ^VE, Part XVflt s ^ 

tradidion entre les Expériences j mais il y a 
diveriicé entre Hes Témoignages. 

Cest bien l'Expérience qui me fait connoître 
l'Ordre phylique : c'eft bien encore l'Expérience 
qui me fait connoître TOrdre moral : mais ces 
deux Expériences ne font .pas précifément du 
même genre & ne fauroient être balancées l'une 
par l'autre. 

Je puis déduire légitimement de l'expérience 
du premier genre que fuivant le Cours ordinaire 
de la Nature les Morts ne relTufcitent point j 
mais je ne puis en déduire légitimement qu'il 
efl; phyfiquement impoiîible que les Morts reiFuf- 
citent. 

Je puis déduire légitimement de l'expérience 
du fécond genre que des Hommes qui polfedcnt 
les m.èmes Facultés que moi ont pu voir & palper 
des Chofes que j'aurois vues- & palpées moi- 
même fi j'avois été placé dans le même tems & 
dans le même lieu. 

Je puis déduire encore de cette forte d'Expé- 
rience que ces Hommes ont vu & palpé ces 
Chofes fi j'ai des preuves morales fufnfantes de 
la validité de leur Témoignage. 

R4 



aU TA £ I 2sr ê J^ V K* S i ff 

L'Ini>ien qui décide qu'il' eil: phyfîquenient irrw 
poffibk que l'eau cie vienne un corps dur n'eft pas 
Logicien : fa conclufion va plus loin que les pro- 
poiicions fur lefquelles il la fonde. Il devroit fe 
borner à dire , qu'il n'a jamais vu 8c qu'on n^a ja- 
mais vu l'eau devenir dans fon Pays un corps dur. 
Et parce que cet Iiidien n'auroit jamais vu cela , 
Se qu'il feroit très-fur que fes Compatriotes ne 
Pauroient jamais vu, il feroit très-juft« qw'il & 
rendit fort difficile fur les Témoignages qui lui 
feroient rendus de ce fait. 

Si je ne devois partir en Phylîque qi^ deç 
feuls Faits connus, il auruît fallu que j'euife 
lejetté fans examen les murvcilles de rEledricité, 
les prodiges des Polypes & une mu'titude cï'au- 
tres Faits de même genre j car quelle analogie 
pouvois-je découvrir entre ces prodiges & ce qui 
m'ctoit connu ? 

Je les ai crus néanmoins, ces prodiges: i®. 
parce que les Témoignages m'ont paru fuihfans: 
2^. parce qu'en bonne Logique mon ignorance 
des fecrets de la Nature ne pouvoit être un titre 
fuffiiant à oppofer à des Témoignages valides. 



■de 



Mais, comme il faut un plus grand nombre 
preuves morales pour rendre probable uit 



PHfLOSO^PHIOUÈ. Part. XFIir 2<ç 

Fait miraculeux que poi>L' rendre probable un 
prodige de Phyfique» je ccois découvrir auffî 
dans les Témoignages qui lUpofent en faveur des 
Faits miraculeux des caraéleres pro-portionués à 
la nature de ces Faits. 

J'ai indiqué ce qui m'a paru différencier le 
Miracle du prodige. (2) Ji n'ai pas nomné 
les Miracles des Faits fnrnaPiirel> 5 j'avois aifez 
entrevu qu'ils pouvoient redbrtir d'un arra ige- 
Fnent préétabli : je les ai donc nommés fîmple- 
meiu des Faits extraordhmi es , par oppoficion 
aux Faits rcntcirmès dans le Cours ordinaire de 
la Nature* 



Afin donc qu'il y eût ici une contradiflion 
réelle entre les Témoignages, il faudroit que 
ces Témoins qui ra'atteftenc la réfurredion d'un 
Mort , m'atteftailcnt en même tems qu'elle s'eO: 
opérée fuivaiit le Cours ordinaire de la Nature. 
Or, je fais très-bien que loin d'atteft^r cela, 
ils ont toujours rapporté le Miracle à l'inter- 
vention de la Toute-Puissance. 

Ainsi , je ne puis argumenter logiquement 
de l'uniformité du Cours de la Nature contre 
le Témoignage qui attefte que cette uniformité 

C 2 ] Part. XVII , Chap. vi. 



%66 PALIITCE'NE'SIÉ 

n'eft pas confiante : car, encore une fois,l'Ex* 
périence qui attefte runiformité du Cours de la 
Nature ne prouve p(jnt du tout que ce Cours 
ne puiiîe être changé ou modifié. ( 3 ) 



CHAPITRE VIII. 

Eéflexions fur la certitude morale. 

Je reconnois donc de plus en plus que je ne 
dois pas confondre la certitude morale avec la 
certitude phyfique. Celle-ci peut être ramenée à 
un calcul exadl lorfque tous les cas poflîbles font 
connus, comme dans les jeux de hazard , &c. 
ou à des approximations ( i ) lorfque tous les 
cas poflîbles ti'^ font ^as connus ou que les expé- 
riences n'ont pus été aflez multipliées , comme 

[ 5 ] Conrultez la Tradn(ft. Franqoife de l'Ecrit de Mr. 
Gampbell fur les Miracles^ & lur-tout les Notes du Tra- 
dudeur. 

[l] Mot emprunté des Mr.thémntiques , & qui exprime 
une opération par laqueik on approche de plus en plus de la 
l'Tilenr d'une Qiiantité qu'on cherche , fans cependant parvenir 
jamais à une précifion parfaite. 



VHIIOSOV HIHVE. Ta^f, XTITr. 2^7 

dans les chofes qui concernent îa durée & les 
acckiens de la Vie humaine , &c. • 

Mais , les Chofes qu'on nomme vwrales ne 
fauroieut être ramenées au calcul. Ici le nombre 
des inconnues eft trop grand proportionnellement 
au nombre des connues. Le moral ell: fondu avec 
le phyfique dans la compofition de l'Homme : 
de là naît une beaucoup plus grande compli- 
cation. L'FIomme e(l de tous les Etres terreftres 
le plus compliqué. Comment donc donner l'ex- 
prelîîon algébrique d'un Caradere moral! Con- 
noit - on aiïez l'Ame ? connoît-on alTez le Corps ? 
connoit-A le myftere de leur Union .^ peut-on 
évaluer avec quelque précifion les effets divers 
de tant de circonltanccs qui agilfent fans ceife 

fur cet Etre fi compofé ? peut-on Mais , 

il vaut mieux que je prie mon Lecteur de relire 
ce que j'ai dit de i'imperfeclion de notre Morale 
dans ku Chap. v & vi de la Part. xiii. 

Conclura i-jE néanmoins de tout cela qu'il 
n'y a point de certitude morale ? parce que j'i- 
gnore le fecret de la compofition de l'Homme , 
en déduirai-je , que je ne connois rien du tout de 
3'Hommer' parce que je ne fais point comment 
l'ébranlement de quelques fibres du Cerveau eft 
accompagné de certaines idées , nierai-je l'exif- 



■ia^ F A LIN a F N F S r Ê 

tence de ees iuees ? ce feroit nier rexiftencîfe d» 
mes propres idées : parce que je ne vois point 
ces Ebres infiniment déliées dont les jeux divers 
influent fur l'exercice de TEntendement & de 
Ja ^^olonté, mettrai-je en doute s'il eft un En- 
tendement & une \^o!onté F ce feroit douter fi 
j'ai un Entendement Se une Volonté , &c. &c. 

Je connojs très-bien certains réfuitats géné- 
raux de la Conftitution de l'Homme , & je vois 
clairement que c'eft fur ces réfuitats que la cer- 
titude morale eft fondée. Je fais alfez ce que les 
Sens peuvent ou ne peuvent pas en matière de 
Faits pour être très-fûr que certains Faits ont 
pu être vus & palpés. Je connois affez les Facultés 
<& les Affedions de l'Homme pour être morale- 
ment certain que dans telles ou telles circonf- 
tances données des Témoins auront attefté la 
V élite. 

Je fuis même forcé d'avouer , que Ci je refu- 
fois d'adhérer à ces principes , je renoncerois 
•ê^UK maximes les plus communes de la Raifon 
& je m'éleVerois contre l'Ordre civil de tous les 
Siècles & de toutes les Nations. 

Sx donc je cherche la vérité de bonne foi, 
je ne fubtiliferai point une queftion aflez fimple 



PHILOSOPHIOUE. Pan. XFUi. z6^ 

& de la plus haute importance: je tâcherai de 
la ramener à fes véritables termes : je convien- 
drai que le Témoignage peut prouver les Mira- 
cles ,* mais j'examinerai avec foin fi ce Témoi- 
gnage réunit des conditions telles qu'elles ruffifent 
pour établir de pareils Faits ou du moins pour 
les rendre très-probables. 



C H A P I T R E I X. 

Confiâérations particulières fur les Miracles & 
fur les circonftances qui dévoient les accom* 
fagner cf? les cara&érifer. 

J'Ai fait entrer dans les caraderes des Miracles 
une condition qui m'a paru elTentielle ; c'eft 
qu'ils foient toujours accompagnés de circonf- 
tances propres par elles-mêmes à en déterminer 
évidemment le but. ( i ) 

Ces circonftances peuvent être fort étrange- 
res à la Caufe fecrete & efficiente du Miracle. 
Quelques mots qu'un Homme profère à haute 

£ I ] CoivCultez le Chap, VI 4e la Part- XVE[. 



2?o PALÏ1^Q£'77E^SÎÉ 

voix ne font pas la Caufê efRciçnte de la réfur-i 
redion d'un Mort : mais , û la Nature obéit à 
î inftant à cette Voix , il fera vrai que le Mai-' 
TRE de la Nature aura parié. 

Il fuit donc des principes que j'ai cherché à 
me faire fur les Miracles , qu'ils ie ieroient 
opérés lors même qu'il n'y auroit eu ni Envoyé' 
ni Témoins qîn paruiTent commLinder à la 
Nature. Les Miracles tenoient dans mes prin- 
cipes à cet Enchaînement univerfel qui prédé- 
termine le ttms & la manière de Tapparitiou 
des chofes. (z ) 

[a] Mais, xjârce que clans mon hypothefe les Miracles 
TCÎTortoicnt d'un Syftême particulier des Loix de la Nature , 
& cju'ils faifoicnt ainfi partie de la grande Chaîne qui lie tous 
les événemens , on ne feroit point du tout fondé à en inférer, 
comme l'a fait un Critique , que dans mon hypothefe , les Mi- 
racles ne différent pas des événemens les fins ordinaires j êc 
que conféquemmcnt , Ils tie f auraient en aucune fago-a fcrvir de 
p-euve d'une MiJJion extraordinaire. Sans doute , que les Mi- 
racles ne différeroicnt pas eflentieliement des événemens Us 
flus ordinaires pour des Intelligences qui connoîtroient à fond 
le fecret de la Compofition du Monde t^ forite l'étendue cfe 
la Sphère d'aétivité des Loix qui régiffent les Etres naturels 
ou toutes les combinàifons dont ces Loix étoient fufceptibles. 
Si donc Dieu vouloit parler à de telles Intelligences 5 s'il vgh- 
loit SE révéler à elles pour leur enfei^ner quelque chofe qui ne 
fût point renfermé dans la iphcre aftuelle de leurs Facultés, 
il cft bien évident qu'il, ne pourroit fe fervir de ce Langage 
des Loix (|e b Nature d©iit il wif ici qu.ej[lioii , Si "dôirt jef 



PÏIILOSOPHI^UE- Parf.XVIIL 271 

Mais, s'il n'y avoit eu ni Envoyé ni Té- 
moins qui interprécaiTent aux Hommes cetts 
Dirpenfaiion extraordinaire & en développairent 
le but , ( 3 ) elle feroit demeurée ftérile & n'au- 
roic été qu'un objet de pure curiofité & de vaines 
fpéculations. 

Les Miracles auroient pu paroitre alors ren- 
trer dans le Cours ordinaire de la Nature ou 
dépendre de quelques circonftances très -rares, 
&c. Ils n'auroient plus été que de fimplcs pro- 

me fuis beaucoup occupé dans les Chapitres IV , V , VI de la 
Part. XVII. Des Faculte's d'un autre Ordre exigeroient des Re- 
ve'lations d'un autre Ordre. Or, qui ne voit qu'il n'en va p^-S 
«les Hammes comme de ces Intelligences ? CLui ne voit que la 
Réfiirreftion d'un Mort qui s'opère fur le champ à la feule 
parole d'un Envoyé , peut être pour des Hommes une bonne 
preuve dQla.MiJ/ion extraordinaire de cet ENVOYE ? Les Leéleurs 
înteîligens & attentifs qui auront bien faifi mes principes fur 
les Miracles n'auront pas de peine à fe tirer des objections 
qu'ils peuvent faire naître, & ces principes ne font faits que 
pour des Lecteurs de cet ordre. Il ne leur paroitra donc pas ? 
eorrime au Critique que je relevé, qu'il fait J difficile de fou- 
■ tenir la p-euve des Miracles par des raifonnentens fhilofophiques. 

C 3 ] L'Envoyé ne fe feroit dune pas conformé au but des 
Miracles c'il eût révélé aux Spectateurs le comment de fes 
Miracles ou le fecret de leur exécution. Il fuffifo't pour ia 
perfuafion & pour rinftrudtion des Spectateurs que les Faits 
dont il s'agit ne fuifent point renfermés dans le cours ordi_ 
mire des événemens &' que la Kacwre parût obéii à rinîlanfc 
à la voix de I'Exvoye'. 



tl2 IP J £ I 1^ G' F y r S I £^ 

diges, fur ^Cque-ls ks Sa vans auroi-ent enfanté 
bien des Syfièmcs, & que les î^norans auroient 
attribués à quelque F uiflaiice invifiblc , &c. 

Plusieurs de ces Miracles n'auroient pu 
même s'opérer, parce que leur exécution tenoic 
à des circonftances extérieures qui dévoient être 
préparées par i'Eîs^vOY'É ou par fes Miniftrês. 

Mais, dans le Plan delà Sagesse tout étoit 
enchaîné & harmonique. Les Miracles étoieiu 
en rapport avec un certain point de la durée 
& de l'elpace : leur apparition étoit liée à celle 
de ces Perfbnnages qui devroient fignifier à la 
Nature les Ordres du Législateur ik aux 
Hommes les DcJeins de sa Bonté. 

Ce feroit donc principalement ici que je cher- 
cherois oe Parajiéîifme -f 4 de la Nature & de 
la Grâce, fi propre à annoncer nux Etres peu- 
fans cette SuprEx^ie In'telligence Q.UI »- 
tout préordonné par un feul ade. (0 

[4] Cet accord ou cette cotréfpondiince. 

[ ç ] On entenilroit fort mal mes ^îrincipcs fur cette Préor- 
dinution, fi l'on prétcndoit qu'ils dttruifent h Liberté hu- 
maine. Le<5 adions libres ont été prévues, parce qu'elles {"iip- 
pofoient cffentiellcment des motifs , & que les .motiî5 ont été 
prévus par celui qui fende les Ceurs ^ les Msins* prévoir 

Si 



PHÎLOSOP HIQ^UE. Part.XVIÎL s-^j 

Si PEnvoye & les minières ont prie pouc 
obtenir des Guénfons extraordinaires ou d'au- 
tres Evéiiemens miracu'eux , leurs prières en- 
croient , comme tout le refte , dans la grands 
Chaîne : elles avoient' été prévues de toute 
éternité par celui qui tient la Chaîne dans 
SA MAIN, & IL avoir coordonné. les Caufjs de 
tel ou tel miracle à telles ou telles prières. .'^ 

une action libre n'eft pas l'opérer 5 la permettre n'eft .pas îa 
produire. La Prévlfion eft toujours relative à la nature da 
l'action ^ à celle de l'ugent. Prévoir eft donc ici connoître 
avec ceftitmte l'inflaence des Caufes & la flature particulière 
de l'Etre-mixte fur, lequel ces Caufes açiiTent ou. à l'occarion 
defquelles cet Etre fe détermine. L'Au t eu b. de l'Homme ne 
fciiiro'it - IL -point comme7it V Homme eft fait ? L'Auteur du 
iVlonde ignorerDÎt -il le fecret de la Compofition du Monde? 
L'Ouvrier ne connoîtroit-lL point fon Ouvrage ? It pàr-ce 
que l'AuTEUR de^lHomme hi\ro\t comment rHomme e^/tfait , 
s'enfuivioit- il que l'Homme n'auroit ni Volonté ni Liberté ? 
Dieu ne pouvoit-lL connoitrela nature intime Ties Etreslibres 
fa«s que cette csnnoiffance détruisît la Liberté de ces Etres ? 
Si la Connoiirance fuppofe toujours un Objet, elle fera ce?' 
taine ou infaillible lorfque l'Objet fera parfaitement eonnu' 
Et û cet Objet a des rapports naturels avec d'autres Objets 
deux-ci avec d'autres encore , &c , & qu'il doive réfulter de ces 
rapports certains effets , ces effets feront exaé^ement prévi- 
fiblcs fi CCS divers rapports font exactement connus. Les effets 
dévoient être fubordonnés aux Caufes j celles-ci dévoient l'être 
es unes aux autres,- autrement il n'y auroit eu ni Ordro ui 
Harmonie. De cette fubordination naiffoit la Piévifion.- L'In- 
TELLiGENCE ADORABLE pour Q:UI tout eft à nud dans l'U- 
ni vcfs i qui découvre les Effets dans leurs Caufes, ces Caufes 
4ans ELLE-mêraeî q_ui a vu de toute étern-ité les pku petit«^ 

Tome XVI. S 



S74 PALI2^G£;yE'SIg 

^mmKmmmmmmBmammmmÊmmmmmamÊmÊmÊÊBMmmimmtmm 



I 



CHAPITRE X. 

Doute finguîier. 
Examen de ce doute. 



L me refte un doute fur le Témoignage qui mé- 
rite de m'occuper quelques momens. 

J'ai admis , au moins comme- très-probable ^ 
-^ue ces Témoins qui m'atteftent des Faits mu 
laculeux , n'avoient été ni trompeurs ni trompés : 
mais 5 feroit-il moralement impollihle qu'ils eul- 
fent été des Impoileurs d'une efpece très-nou- 
velle & d'un ordre fort relevé ? je m'ex- 
plique. 

«ianœuvres de laFonrmi comme les Prodiges du Che'jlubin', 
«ette Intelligence, dis-je , ne prévoit i>^s proprement les 
aftions libres j elle les voit; car l'avenir elt pour ellk 
c«mme le préfent. & tous les Siècles ne font devant elle 
que comme un inftant indiviiible. 

Je ne m'étendrai pas davantage ici fur un Sujet fi haut & 
Il contentieux. Je prie qu'on veuille bien lire avec attention 
« que j'aiexpofé fur la Liberté dans les Articles xii & XIII 
de VAnalyfe abrégée , & j'efpere qu'on rcconnoîtra que ni«« 
principes fur cette Matière «e eonduifcnt point du tout au Fa- 
»lifmc. 



P H IL OSOP H^HÙE. Part XVlTL ^^i 

Je fuppofe des Hommes pleins de l'amour 
le plus ardent pour le Genre humain, & qui 
connoiflant la beauté & Tutilité d'une Dodrine 
qu'ils auroient dcfiré paffionnémént d'ac* 
créditer , suroient très-bien compris que des 
Miracles étoient abfclument néceflaires à leur 
but. J3 fuppoic que ces Hommes auroient 
en conféqiicnce feiiit des Miracles & fe fe- 
roicnt produits n'jiî) comme des Envoyés du 
Tkes-Haut. je fuppofe enfin , qu'infpirés 
le foutenus par un genre d'héroïfme fi nou- 
veau , ik fe feroient dévoués volontairement 
aux foulfranccg & à la mort pour foutenir 
une impofture qu'ils auroient jugée fi utile au 
bonheur du Grme humain. 

VoiL.\ déjà un grand entalTement de fuppo- 
Étions toutes très-finguliercs. Là-deiTus je me 
demande d'abord à moi-même , fi un pareil 
héroïfme eft lien dans l'analogie de l'Ordre 
moral r' je dois éviter fur-tout de choquer Is 
iens commun. 

Des Hommes fimpîcs à illettrés inventeront- 
ils une femb'able Dodrine .^ formeront^ils u.i 
tel projet ? le metttorit-ils en exécudon ? le 
eonfommcront-i's ? 



^•j6 P A L I N G £!* N F S I E 

DlS Hommes qui font profeffion de cœur 
&; d'efprit de croire une Vie à venir 8c un 
Dieu vengeur de rimpoflure, efpéreront-ils 
d'alier à la félicité par la route de rimpcilure ? 

DïS Hommes qui , loin d'être allures que 
Dieu approuvera leur impofture , ont, au con- 
traire, des raifons très-fortes de craindre qu'iL 
ne la condamne , s'expoferont-i's aux p(us gran- 
des calamités , aux plus grands périls , à la mort 
pour défendre & propager cette impofture ? 

Des Hommes qui afpirent au glorieux titre de 
Bienfaiteurs du Genre humain expoferont-iî^ 
leurs Semblables aux plus cruelles épreuves , 
fans avoir aucune certitude des dédommagemens 
qu'ils leur promettent ? 

Des Hommes qui fe réunilTent pour exécu- 
ter un projet (î étrange. Ci compofé, Ci dan- 
gereux , feront-ils bien fûrs les uns des autres ? 
fe flatteront-ils de n'être jamais trahis ? ne le 
feront-ils jamais en effet ? 

Des Hommes qui n'entreprennent pas feu- 
lement de perfuader à leurs Contemporains la 
vérité & l'utilité d'une certaine Dodrine; mais 
qui entreprennent encore de Içur perfuader la 



PHILOSOPHIflUE. Part.XVIJT. »7-; 

réalité de faits incroyables de leur nature 5 
de faits publics , nombreux , divers , circonftun- 
ciés , récens , ePpéreront-^ils d'obtenir la moin- 
dre créance fi tous ces faits font de pures in- 
ventions? pourront-ils fe flatter raifonnablement 
de n'être jamais confondus ? ne le feront-ils en 
elTet jamais? 

Des Hommes ... je fuis accablé fous le 
poids des objedlions, & je fuis forcé d'aban- 
donner des fuppofitions qui choquent Ci forte- 
ment toutes les notions du Sens commun. A 
peine pourrois-je concevoir qu'un héroïfme fi 
fingulier eût pu fe gliifer dans une feule Tète: 
comment eoncevrois-je qu'il fe fut emparé de 
plufieurs Tètes & qu'il eût agi dans toutes avec 
la même force , la même confiance , la même 
unité ? 

. Et ce qui me paroit fi improbable à l'égaré 
de ce genre d'héroïfrae , ne me le paroîtroit 
pas moins quand il ne s'agiroit que de l'amour 
de la gloire ou de la renommée. 

Si des confidérations foîides m'ont couvain^ 
eu qu'il eft un Ordre moral 5 ( i ) fi les juge- 

( i) Toyez le Ckap. I de U Part. :^VIH, 

S 3 



»7S PALINOFNJ^SIM 

îïiefls que je porte des Hommes repo^fent efleiu 
tielleraent fur cet Ordre moral ; je ne fau- 
rois raifonnablement admettre des fuppofitions 
qui n'ont aucune analogie avec cet Ordre & 
qui me paroiiTent même lui ctre direderaent 
oppofées. 



CHAPITRE XL 

• Autres doutes. 

L^ Amour du merveilleux, i 

'i les faux Miracles : 

hs Martyrs de l'erreur ou de ropimm% 

Réflexions fur tout cela, 

JLCI un doute en engendre promptement un 
autre. Le Sujet que je manie eft auffi compofé 
qu'important. Il prcfende une multitude de fa- 
ces : je ne pouvois entreprendre de les confi- 
dérer toutes : j'aurai au moins fixé les prin, 
cipales. , 

Les Annales rcligieufcs de prefque tous 



IP^IlOSOPHrUVE, TaH.XVIiT. 27^ 

les Peuples font pleines d'apparitions , de mira- 
cles, de prodiges , &c. Il n*eft prefqu'aucun* 
opinion rcligieufe qui ne produifc en fa faveur de€ 
miracles & même des Martyrs. 

L'esprit humain fe plaît au merveilleux : 
il a une forte de goût inné pour tout ce qui 
cft extraordinaire ou nouveau : on le 'frappe 
toujours en lui racontant des prodiges ; il leur 
prête au moins une oreille attentive , & il 
les croit fouvent fans examen. Il femble même 
n'être pas trop fait pour douter: il aime plus 
à croire : le doute philofophique fuppofe des 
efforts qui , pour l'ordinaire , lui coûtent 
trop. 

Ces difpofitions naturelles de rEfprit humain, 
font très-propres à accroître la défiance d'un 
Philofophe fur tout ce qui a l'air de Miracle, 
& doivent l'engager à fe rendre très-difficile 
fur les preuves qu'on lui produit en ce genre. 

Mais > les vifions de l'Alchymie porteront- 
^les un Philofophe à rejeter les vérités de la 
Chymie ? Parce que quantité de livres de Phyfî- 
que & d'Hiftoire fourmillent d'obfervations trom- 
peufes & de faits controuvés ou hafardés , \n\ 
Philofophe qui faura douter en tirera-t-il unt 

S4 



2^Q: P A L î 2s' G £' N F S I E 

conclufion générale contre tous les Livres de 
rhyfique & d'Hiftoire ? étendra-^t-il fa conclu- 
lion indiftindement à toutes les obfervations , 
à tous les faits ? 

Si beaucoup d'jopinions reîigieufes ont em- 
prunté l'appui des Miracles , cela même me 
paroîtroit prouver que dans tous les tems & 
dans tous les lieux les miracles ont été regar^ 
dés comme le Langage le plus expreflif que la 
DIVINITÉ pût adreifer aux Hommes , & comme 
le Sceau le plus caradériftique qu'ELLE pût 
appofcr à la Miiîîon de fes Envoyés. ( i ) 

[ I ] Aussi TEnvoyÉ en appelle-til fréquemment à cette 
preuve comme à la plus convaincante. Les Oeuvres que mon 
F ERE m'a donné le pouvoir de fane rendent ce témoignage de 
moi que f ai été envoyé par mon PERE. . . Si je n'avois fait 
de-vant eux des Oeuvres que nul autre n'a fuites. . . Si vou^ 
re croyez pas à mes Paroles , croyez au moins aux Oeuvres 
qiœ je fais. . . Tyr ^ Sidon s'élcrjeront au jour du Jugement 
contre cette Nation j car ^fî les Miracles qui ont été faits de" 
vunt elle avaient été faits devant Tyr tîf Sidon , elles fe fe" 
voient converties. 

Lei Miracles étoient , eir effet , un des principaux Carac- 
tère; auxquels cette Nation penfoit qu'on reconnoîtroit le Mes- 
sie ouïe Christ ; quand le Messie viendra fera- 1 -il de 
plus grands Miracles que cet Homme ? 

Et fi l'on î rctcndoit que le Ckrist lui-même a voulu in- 
firmer cette grande preuve, lorfqu'iL a dit eu termes formels 



r H IL OSO P H l Q^UE. Part. XXnU. zgi 

Je defcends enfuite dans le détail : je com- 
pare les Faits aux Faits, les Miracles aux Mi- 
racles : j'oppofe les Témoignages aux Témoi, 
gnages , & je fuis frappé d'étonnement à la vue 
de rénorme différence que je découvre entre 
les Miracles que m'atteftent les Témoins dont 
j'ai parlé , & les faits qu'on me produit en 
fiveur de certaines opinions religieufes. Les 

il s'élèvera de faux Chrîjts ^ de faux Prophètes qui feroîtt 
dt's chofes Jî mer-veilleufes çff Jî prodigieufes , que , s'il était 
fc'JJtble ^ les Elus mêmes en feraient féduits'-, fi,dis-je, l'on pré- 
teiidoit que le Christ a voulu montrer par ces paroles le 
peu de fond qu'il y a à faire fur les Miracles , on choqueroit 
m.inifeftement les règles de la plus faine Critique : car s'il 
étoit bien prouvé par l'Hiftoire que la Nation dont il s'agit 
dans ce paflage étoit alors^ fort adonnée à la Magie & aux 
Enchantemens ; s'il étoit l)ien prouvé encore par l'Hilloire 
de cette Nation qu'il s'éleva peu de tems après la venue du 
Christ de faux-Prophetes qui recouroient aux Arts magiques 
pour féduire le Peuple î fi cette féduftion étoit d'autaiit plus 
facile , que la Nation entière faifoit profeffion d'attendre alors 
la venue du Messie , il feroit de la plus grande évidence 
qne le Christ n'aiiroit voulu par ces paroles que prémunir 
fes Difciples contre les preftiges de ces faux - Chrijls qui abu_ 
feroient de la crédulité du Peuple eiî lui perfuadant qu'ils 
étoient eux-mêmes ce Christ dont les anciens Oracles an- 
iionqoient la venue. Un fage Médecin palTeroit - il pour avoir 
voulu décréditer la Médecine , parce qu'il auroit pris foin de 
prémunir le Public contre les fédudions des Charlatans ? Mais , 
les vrais Médecins ne fe laiflfcnt pas féduire par les Charla- 
tans ; auffi le Christ ajoute- 1 -il, que s'il e'toit pos- 
CIBLE les E'ius mêmes en feroient féduît-s. 



premiers me paroiiTcnt fi fupérieurs foit à l'é- 
gard de Pefpece , du nombre , de la diverfité , 
de l'enchaînement , àe la durée , de ia publi- 
cité j de l'utilité diredle ou particulière > ( 2 ) 
foit fur-tout à l'égard de l'importance du but 
général , de la grandeur des fuites , de la force 
des Témoignages; (3) que je ne puis raifon- 

(2) Ces Miracles ne font point faftueux: ils ne font point 
une vaine oftentation de PuiiTance : ils font la plupart des. 
Oeuvres de miféricarde, des aftes de fcienfaifance. 

[ 3 ] Je prie inftamment le Lcfteur qui fait douter , de 
pefer un à un à la balance de la Raifon les divers carafteret 
Cjue je viens d'indiquer & qui me paroifTent réunis dans les 
Miracles de I'Evangile. Je le prie encore d'î»ppliquer un 
à un tous ces caraéteres aux faits foit anciens , foit modernes 
qu'on produit comme miraculeux, & de fe demander à lui- 
raême dans le filence du Cabinet, fi ces faits foutiennent bien 
le parallèle. Il remarquera le dénombrement que je fais ici 
des caractères que j'aurois pu facilement pouffer plus loin & 
développer beaucoup fi le genre de mon travail me l'avoit per- 
mis : 10. Tefpece , 2°. le nombre , S'', la diverfité, 4^. Pen- 
fhaînement, $". la durée, 6 <^. la publicité , 7°. l'utilité di- 
refte ou particulière , 8°. l'importance du but général , 90. 
U grandeur des fuites, 10*^. la force des Témoiijuages. 

ïl efi: facile de trouver dans l'Hifloire ancienne S: moderne 
^es faits attelles , même juridiquement comme miraculeux , 
& qui pourtant n'étoient que de pures inventions, des luper- 
chéries ou des effets naturels , mais frappans de diverfes ei»-- 
conflances phyfiques ou morales. Notre Siècle en a offert & 
en offre encore pluficurs exemples. Le Le(ftcur vraiment Lo- 
gicien & bon Critique appliquera donc à ws fait* le« divers 



VUÎLOSOVHIQ^VE. TcwL XVIU. 285 

nablement ne les pas admettre au moins comme 
très-probables ; tandis que je ne puis pas rai- 
fcnnablement ne point rejeter les autres comme 
des inventions auffi ridicules en elles-mêmes 
qu'indignes de la Sagesse & de la Majesté 
du Maître du Monde. 

Hésiter Ai-JE donc à prononcer entre les 
preftiges , les tours d'adcelle d'un Alexandre 

carafteres que préfentent les Miracles de I'Evangile. Il ne 
fe bornera point à des comparaifons générales 5 il defcendra 
dans le détail & dans le plus grand détail. W ne s'arrêtera 
point aux grands traits , aux traits les plus faillans •■, il voudra 
analyfer encore les plus petits traits & pouffer ranalyfe juf' 
ques dans fes derniers élémens. Prcfnmera-t-on qu'après un 
pareil examen, le Lcfteur que je fuppofe foit fort porté à 
ranger dans la même catégorie & les Miracles de TE'VAN- 
eiLE & tous les faits donnés pour miraculeux par difFérens 
Partis. 

Je n'ai jamais dit , parce que je nz l'ai jamais penfé , qu'il 
fuffife qu'un fait foit attefte comme miraculeux , pour qu'il 
faille le croire miraculeux : mais , j'ai fort inûfté fur les dif- 
fe'rens carafteres que doivent avoir les Mirat-les & les Té- 
moignuges qui les atteftent , pour obtenir racquiefccment de 
la Raifon. Je ne demaiide qu'une grâce i c'eft de me.lire avec 
l'attention & le recueillement qu'exiî^c la nature de mon travail j 
de ne juger point par quelques paragraphes de la Caufe que 
je traite i mais d'en juger par l'a chaîne entière des paragra- 
phes , je veux dire par la collcftion de toutes les preuves que 
je ralTembie. ou que^ j'iiidique. 



2$4 r /î L [ 7^' G F 2J F S I E 

(4J du Pont ou d'un Apollonius (^) cle 

Thyane & les Miracles qui me font atteftés par 
les Témoins dont il s'agit ? Demeurerai je 
en fufpcns entre Tautorité d'un Philostrate 
(6) & celle de ces Témoins F Peferai-je dans la 
même balance la Fable & l'Hiftoire ? (7) 

Si ii;i Hîfl:orien[8] d'un grand poids me 
rapporte qu'un Empereur Romain a rendu la 
vue à^ un Aveugle & guéd un Boiteux, j'exa- 
minerai Cl cet Hiilorien , que je fais très - bien 

( 4 ) Impofteur fameux. 

( ç ) Autre Impofteur fameux du tems de Ne'eon. 
Hie'rocles , Philofophe Payen, qui vivoit au commence- 
ment ilu qi^atrieme Siècle , avoit compofé un Ouvrage intitulé 
Ibilaiethes , dans lequel il comparoit les pre'tendus Miracles 
d'ApoLLONius à ceux de I'Envoye' de Dieu. 

(6) Auteur du Roman d'Al^OLLONius, & qui le com- 
Jcfa pour faire fa cour à jCaracalla , Prince fuperftitieux 
& fort adonné à la Magie. 

(7) On fent aflex que la nature de cet Ecrit ne me per- 
met point d'entrer dans des de'tails hiftbriques & critiques 
qui contrafteroient trop avec une fimple Efquiffe. On les trou- 
vera , CCS détails, dans pvefque tous les Livres qui ont été 
publiés en faveur de la Vérité qui m'occupe. On peut fe bor- 
ner h, confulterles favantes Notes del'eftiraable M. SeignEUX 
de CoEREVONT fur l'Ouvrage du célèbre AppiSSON. 

C 8 ) Tacite fur Vespasien. 



VHîLOSOPHIdUE. Part. XVJJL 2Sç 

n'être point crëiîule , fe donne pour le Témoin 
oculaire de ces faits 5 fi je lis dans fes Annales ^ 
qu'il ne les rapporte que comme un bruit po^ 
pulaire: ( 9) s'il infinue lui-même aifz clai- 
rement que c'étoit là une petite invention def- 
tinée à favorifer la caufe de l'Empereur : ( 10) 
s'il parle de cette invention comme d'une flat- 
terie , [ 1 1 J je ne pourrai inférer du récit de 
cet Hiftorien que la réalité d'un bruit populaire. 

Si dans le Siècle le plus éclairé qui fut ja- 
mais & dans la Capitale d'un grand Royaume 
on a prétendu que des miracles s'opéroient par 
des convulfions j Ç\ un Homme en place a con- 
figné ces prétendus Miracles dans un gros Li- 
vre j s'il a tâché de les étayer de divers Té- 
moignages 5 fi une Société nombreufe a donne 
ces faits comme des preuves de la vérité de fou 
opinion fur un paiTage d'un Traité de Théo- 
logie,- je ne verrai dans tout cela qu'une in- 
vention burlefque, & j'y contemplerai à regret 

(9) Utrumque fro Conciom tentavit, née eventus defuit. 

(10) jQueis cale (lis favor ^ ^ qucedam in Vef^ajîmum ift* 
clinatio numinum ojlenderetur, 

(II ) y^cibHS adakntiuni in fpm induçff 



2^6 P A L I 2s' a E* N r s î E 

les monfti-iîeux icarts de la Raifon humaine. (12) 

(12) Le LecT:eur judicieux me clifpenfe, fans doute, de 
m'étendrc davantage fur un éve'nement qui fait fi peu d'hon- 
neur à notre Siècle. Je ferois même tenté de reprocher à quel- 
ques Ecrivains célèbres le tems qu'ils ont confumé à difcuter 
de pareils ftiits, fi je ne connoifTois les motifs très - louables 
qui les ont portés à y infiftcr avec tant de force. Combien la 
Vérité qu'ils défendoient étoit-elle à l'abri de ces foibles traits 
qu'ils s'cfforqoient de repouft'er ! Le Maître de la Nature en 
fufpendra-t-IL les Loix pour décider la ridicule queftion fi quel- 
ques mots font ou ne font pas dans un certain Livre ou pour 
iixer le fens de quelques paroles d'un vieux Dofteur? 

Et il ne faudroit pas ohjeder que dans un cas pareil ,■ îc 
Maître de la Nature pourrait en fufpendre les Loix ponr 
confirmer la Religion ou la Dodrine quadmettroit le Dodeiir 
ou la Société dont il feroit membre : car s'il étoit évident 
aux yeux de la Raifon que les paroles de ce Dofteur ne pou- 
, voient influer fenfiblementfnr le bonheur du Genre - humain ; 
feroit -il le moins du monde préfnmable que la Sagesse eût 
choifi une femblable occafion pour aiitorifer par des Miracles 
une certaine Croyance? Après cela , il refteroit toujours à 
faire l'examen critique des Miracles qu'on allégueroit en 
preuve de la vérité de cette Croyance , & à faire encore 
l'examen de la Croyance. Voyez fui? ce fujet la Note 3. 

Ceci s'applique de foi -même à tous les événemens du genre 
de celui qui donne lieu à cette Note. Ce feroit donc une wb- 
jedlion bien frivole contre les Miracles de I'Evangile qus 
' celte qu'on s'obftineroit à tirer de certains faits qui ont été prii 
bonnement pour miraculeux par des Particuliers ou même p»< 
des Sociétés, & publiés comme tels; car il faudfoit que c-e» 
lui qui entrepreiidToit de faire valoir '4:;èt4c ''^bjedîon moHtrà* 
cIaLireraen:& folidcmeut que la crédibilité cft dei'art& d'autre 



PHILOSOPHIJlUR Paru, XVUl aS7 

Parce que l'erreur a eu fes Martyrs comme 
la vérité, je ne puis point regarder les Martyrs 
€omme des Preuves de fait de la vérité d'uae 
opinion. Mais , fi des Hommes vertueux & d'un 
Sens droit fouffrent le martyre en faveur d'une 
opinion , j'en conclurai légitimement qu'ils 
ctoicnt au moins très - perfuadés de la vérité 
de cette opinion. Je rechercherai donc les fon- 
démens de leur opinion , & fi je vois que ce 
font des Faits fi palpables , ù nombreux , fi 
divers , fi enchaînés les uns aux autres , Çi liés 
à la plus importante En qu'il ait été morale- 
ment impoflible que ces Hommes fe foient trom» 
pés fur ces Faits , je regarderai leur martyre com- 
me le dernier fceau de leur Témoignage. 

égale ou à-peu-prcs. 11 faudroit ttonc qu'il fît en Losicieii & 
«n Critique le Parallèle dott je parlois dans la Notes. C'eft 
qu'il ne s'enfuivra jamais en bonne Logique que les Miracles 
de l'EvANGiLE ne foient pas vrais, précifément parce qu'im 
affez grand nombre de Gens de tout ordie & de tout fexj? 
«nt pris & publié comaie vrais des Miracles faux. 



^MiS^ 



2S8 P A L I N G ^ N h' S I E 




Avmx des Adverfaires. 

\3l après avoir ouï ces Témoins qui ont fceilé 
de leur fang Je Témoignage qu'ils ont rendu 
à des Faits miraculeux, j'apprends que leurs 
Ennemis les plus déclarés , leurs propres Com- 
patriotes & leurs Contemporains ont attribué 
la plupart de ces Faits à la Magie j cette ac- 
cuTation de Magie me paroîtra un aveu indi- 
redl de la réalité de ces Faits. 

' Cet aveu me femblera acquérir une grande 
force, (\ ces Ennemis des Témoins font en 
même tems leurs Supérieurs naturels & légi- 
times, & fi ayant en main tous les moyens que 
la PuifTance & FAutorité peuvent donner pour 
conftater une impofture préiumée , ils ne l'ont 
jamais conftatée. 

Que penferai. je donc fi j'apprends encore 
que ces Témons que leurs propres Magiftrats 
n'ont pu confondre , ont perfévéré conftamment 
à charger leurs Magiftrats du plus grand des 

cnmes , 



PHILGSOFHIOUE. Part. XVnj. 2S9 

crimes, & ^^''^^s ont même ofe déférer une pa- 
reille accufiitio^ 4 ces Magitlrats eux-u)èî;iies ? 

Si je vie^DS enfuite i (Jico.yLvrir qvie d'autrcç 
Enuerïïi€ de>; TéaiQios oiu auilî aw:ribii,é aux 
Arcs niigjqu.^S le? Fîiits rniraç^ule^fc que ces 
derniers attefloien,: > fi j,e ^is m''^irj[jixer que 
ces Eiiu,e,i^is^ étQJeuf auffi éclairée q^ye le Siècle 
le Ipermeico^l x auij adroit^ , aj^i fubtils , aullî 
vigilans q.u'acharnés j il jç faiç. qus 1,^ plyparc 
vivoient d«\ns des tems peu éloigaés de ce.ux: 
des Témoins 3 fi je fais enfin, qu'un de ces 
Ennemis le plus (ubtil , le plus adroit , le plus 
obltiné de tous & aflis fur un des premiers 
Trônes du Monde a avoué plulicurs de ces 
Faits miraculeux, po.urrai-je en bonne Criti- 
que ne point regarder ces aveux comme de for- 
tes préfompcions de la réalité des Faits dont il 
s^agit ? ( I ) 

[i] Je le répète.: înoa Hajû i?>'ii^dît les de'tails hiftori- 
ques & critiques : jjt ^Q pi^ qj^)'iïii^(j[i*eJC les plus elTentiels. Il 
faut voir dans le* e;jj^|dyteaK IPraité^ d'jun Grotius , CCww 
DirroN, d'un Verne r, d'miBERGiER, dimBuLLET , &c. 
ces aveux des Gelse , des Porphyre, des Julien & des autres 
A.lverfaires des Témoins. Peut-être néajimoins pourroit-on re- 
procher avec fondement à quelques-uns des meilleurs Apolo- 
5, aies des Té'moins de s'être plus attachés à nombrer les ar- 
^umens qu'à les pefer. 

Tome XVL T 



^* 



P A L J If G E' N É'S I E 



Si pourtant je cherchois à iiiErmer ces aveux 
par la confidératioii de la croyance à la Magic 
qui étoit alors généralement répandue , il n'en 
demcureroit pas moins probable que ces Faits 
que les Adverfaires attribuoient à la Magie , 
ctoient vrais ou qu'au moins ces Adverfaires 
les rcconnoiflbient pour vrais : car on n'attribue 
pa€ une caufe à des faits qu'on croit faux : mais 
on nie de« faits qu'on croit faux, Se on en 
prouve la fauffeté fx l'on a les moyens de l« 




C 291 ) 



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D I X-N EUVIEME PARTIE. 



SUITE DES IDÉES 

s U R 

L'E'TAT FUTUR DE L'HOMME. 

aaÊtÊmmmmmÊÊmÊÊmmammÊsamaiataÊiauimaÊÊamaBÊÊBÊHmtmmiitmfm^ 

CONTINUATION 

DES 

RECHERCHES SUR LE CHRISTIANISME. 

LA DEPOSITION E'CRITE. 



CHAPITRE I. 

Car a& ère de la dépofition écrite ^ celui 
des Témoins, 

OAns doute, quî les Témoins des Faits mira- 
chIcux ont confign^ dans quelqu'Ecrit le Témoù 

T z 



^^^ VA LÏ^GE^^^E'SIE 

gnage qu'ils ont rendu Ci publiquement, fi cont 
tamment, Ci unanimement à ces Faits ? on me 
produit, en effet, un Livre qu'on me donne 
pour la Dépofition fidèle des Témoins. 

J'examine ce Livre avec toute l'attention 
dont je iuis capable , & j'avoue que plus je 
i'ex'î?mine 6<. plus je fuis frappé des caraderes 
de vraifemblance , d'originalité & de grandeur 
que j'y découvre , & qui me paroilTent -en faire 
un Livré unique & abfolument inimitable. 

L'E'tE'VATiON des penfées & la majeftueufc 
fimpHcité de l'expreffion , la beauté , la pureté , 
je dirois volontiers l'homogénéité [ i ] de la 
Dodrine , l'importance , l'uni verfalité & le petit 
nombre des préceptes , leur a^Jmirable appro- 
priation à la nature & aux befoins de l'Homme, 
l'ardente charité qui en prefTe fi généreufemcnt 
l'obfervation , l'ondion , la force & la gravité 
du Difcours, le fens caché & vraiment phi- 
lofophique que j'y apperqois; voilà ce qui fixe 
le plus mon attention dans le Livre que j'exa- 

\_i'] Une maffe d'Or eft dite honoprene , quand toutes Ie|é 
particules qui la compofent font rft même nature ou d'Or 
pur. Oh voit donc ce que je veux exprimer ici par le mot 
ê^ hoffw^éiîêi t^ ptîs ^n'fisixré.'L'Mrér(sénéitéefk le contraire 4$ 



PHILOSOPHI,(lUE. Part:XrX. 29J 

mine , & ce que je ne trouve point au même 
degré dans aucune Produdioa de l'Efprit hu- 
inain. 

Je fuis très -frappé encore de îa candeur» 
de l'ingénuité , de la modelHe , je devrois dire 
de l'humilité des Ecrivains , à de cet oubli fin- 
gulier & perpétuel d'eux - mêmes qui ne leur 
permet jamais de mêler leurs propres réflexiohs 
ni même le monidre éloge au récit des a<flions 
de leur Maître. 

QuAKD je vois ces Ecrivains raconter avec 
tant de fimpiicité & de fens froid les plus gran« 
deschofesjne chercher jamais à étonner les Ef- 
prits ; chercher toujours à les éclairer & à les 
convaincre j je ne puis m'emp^cher de recon- 
noître que le but de ces E.riv^ins eft unique- 
ment d'attefter au Genre - h-umain une Vérité 
qu'ils jugent la plus importante pour fon bon- 
heur. 

Comme ils me paroiflent n'être pleins que 
àe cette Vérité, & ne l'être point du tout de 
leur propre Individu , je ne fuis point furpris 
qu'ils ne voient qu'elle , qu'ils ne veuillent mon- 
trer qu'elle & qu'ils ne fongent^ point à l'em* 
bellir. Ils difent donc tout Amplement» le L&r 

,T3 



394 palinge'nje;si é 

preux étendit fa main , ^ elle devint faine : It 
Malade frit fin lit & fe mit à marcher. 

J'APPERqois bien là du vrai fublime j car lorf- 
qu'il s'agit de Dieu, c'eft être fublime que de dire 
qiClh veut ^ que la chofe efl : mais , il m'eft 
nifé de juger que ce fublime ne fe trouve laque 
parce que la chofe elle-même eft d'un genre 
extraordinaire , & que TEcrivain l'a rendue 
comme il la voyoit 5 c'eil-à-dire , comme elle 
étoit, & n'a rendu qu'elle. 

Non feulement ces Ecrivains me paroifTeiit 
de la plus parfaite ingénuité & ne diiîimuler 
pas même leurs propres foibleiïes j mais ce qui 
me furprend bien davantage , c'eft qu'ils ne i^ÀÇ- 
fimulent point non plus certaines circonftances 
de la vie & des fouifrances de leur Maître , 
qui ne tendent point à relever fa gloire aux 
yeux du Monde. S'ils les avoient tues, on ne 
les auroit affurément pas devinées , & les Ad- 
verfaircs n'auroient pu en tirer aucun avan- 
tage. Ils les ont dites, & même alfez en détail: 
je fuis donc obligé de convenir qu'ils ne fe 
propofoient dans leurs Ecrits que de rendre 
témoignage à la Vérité. 

Seroit- I L poiîîble 5 me dis-je toujours à moi- 



PHILOSOPIIIQ:UE, ParL XIX. «ff 

même , que ces Pécheurs qui paflent pour faif© 
d'auflî grandes chofes que leur Maître ; qui 
difenc au Boiteux leve-toi £5* marche ! ' ^ il mar^ 
€he, n'aient pas le plus petit germe de vanité & 
qu'ils dédaignent les applaudilTeraens du Peuple^ 
fpedateur de leurs Prodiges ? 

C'est donc avec autant d'admiration que de 
furprife que je lis ces paroles : Jfra'élites i four^ 
quoi vous étonnez - vous de ceci ? ^ pourquoi 
aveZ'VOus 'les yeux attachés fur nous^ comme fi 
c'était par notre propre puijfance eu par notre 
piété que nous eujjions fait marcher cet Homme ? 
[2] A ce trait fi caradéi'iftiquc méconnoîtrois- 
je l'expreflion de l'humilité , du déffntcreflement , 
de la vérité ? J'ai un Cœur fait pour fentir , 
& j'avoue que ]t fuis ému toutes les fois qu§ 
je Hs ces paroles. -* 

Quels font donc ces Homnito ont, lorfque 
Fa Nature obéit à leur voix , craig. "ut qu'on 
n'attribue cette obéiflance à leur puiffanc^ "^i à leur 
pété ? Comment récuferois - je de pareils Té- 
moins ? comment concevrois - je qu*on puilTe in- 
venter de femblables chofes? & combien d'autres 
chofes que je découvre, qui font liées indiflblubl** 
ment à cslle-ci , & qui ne viennent pai plus nas^ 
turellement à l'Efprit l 

(a) Ad. ui, ^^ 



i»aB»tt i * i* MW iili b ii ' i iii iii É l u iiiii É liÉ i l ' iÉ fcuteai É fc 



CHAPITRE 1 1. 

Refîexhiif fiir la D'éj?oJitmi des Témoins : 

manière donf elle ejl circonfianciée. 

Si elk â été fonneilemem contredite far des 
"Bèpàfimns de même force ^ dtî même tems. 



E fais qee pliifieurs Pièces ffe la Dépofition 
efht pkvn àlfez peu 4e tems après l*ês événcmcns 
alMIls par tes Témoins. Si tes ptecés font 
l'^O^'^fage d€ quelque Impoftem- , il fe fera bien 
g^rdé . iimé &6\ï^è , êe crrcôiiflaiieier trop fou 
récit & de fournir ainfi des rco^e4t^ faciles de 
le confondre. Cependant rien de plus circonf- 
ti^'^ncié que cette Depontfon que j'ai en main : 
j'y ttoùve les Noms des Ferl'onnes , leur Qiia- 
ÏITe, îëiir OfRcô i feur Demeure, leurs Mala- 
cfl^s : j'y vois une défignation des lieux , du 
tèfns , des circonftcinces , & cent menus détails 
mil coficoureiit tous à déterminer l'évéhèment 
êz tû maiiTère Ta plus précife. En un mot, ]q 
iic piîîs m'èmJDècher de fentir que fi j'avôis été 
dans le lieu & dans le tems où la népoÏÏtioii 



PHILOSOPHIQ^UB. Part. XIX. 297 

a été publiée , il m'auroit été très-Facile d'^ véri- 
fier les Faits. Ce que fùrement je n'aurois pas 
manqué de faire (î j'avois exifté dans ce ii^^u & 
dans ce tems , auroit-il été négligé par les pUis 
obftinés & les plus puiiPans Ennemis des témoins ? 

Je cherche doue dans THiftoire du Tems 
quelques Dépofitinns qui contredifent formelle- 
ment celle des Témoins , & je ne rencontre que 
des accufations très - vagues d'impoiture, de 
Magie ou de fuperftition. Là - deifus je me de- 
mande , fi c'efl: ainfi qu'on détruit U-:e Dépolî- 
tion circonftanciée ? 

Mais peut-être, me dis- je à moi-même, 
que les Dépofitions qui contredifoient formelle- 
ment celle des Témoms fe font perdues. Pour- 
quoi néanmoins la Dépofition des Témoiîis ne 
s'eft-elle point perdue auffi ? c'efl: qu'elle a été 
précieufement confervée par une Société nom- 
breufe qui exifte encore & qui me Ta tranfmife. 
Mais, je découvre une autre Société ( i ) auffi 
iiombreufe & beaucoup plus ancienne , qui 
<^efcendant par une focceflion non interrompue 
des premiers Adverfaires des Témoins & héri- 
tière de la haihe de ces Adverfaires comme de 

{ I ) Les Juifs. 



£^8 PJLIJS'GFNFSIX 

leurs préjugés , auroit pu facilement eonferver 
les DépoGtions contraires aux Témoins , comme 
elle a confervé tant d'autres Monumens qu'elle 
produit encore avec complaifance & dont piufieurs 
la trahiiFent. 

J'AFPERqois même des raifons très-fortes qui 
devuieiit engager cette Société à conferver foi- 
gneulement toutes les Pièces contraires à celles 
des Témoins j j'ai fur-tout dans l'Efprit cette 
accufation fi grave, û odieufe , Ci ténorifée , (î 
répétée que les Témoins avoient ofé intenter 
aux Magiftrats de cette Société , & les fuccès 
étonnans du Témoignage que les Témoins ren- 
doient aux Faits fur lefquels ils fondoient leur 
accufation. Combien étoit-il facile à des Magif- 
trats qui avoient en main la Police de contre- 
dire juridiquement ce Témoignage! combien 
étoicnt-ils intérelfés à le faire î Quel n'eût point 
été Teifet d'une Dépofition juridique & circonf- 
tanciée qui auroit contredit à chaque pfige celle- 
des Témoins ! 

Puis donc que la Société dont je parle ne 
peut produire en fa faveur une femblable Dépo- 
fition , je fuis fondé à penfer en bonne Critique 
qu'elle n'a jamais eu de Titre valide à oppofcc 
aux Témoins. 



FHILOSOPHI^UE. fart, XIX, 29^ 

Il me vient bien dans PEfprit que les Amis 
( 2 ) des Témoins , devenus puiflans ^ ont pu 
anéantir les Titres qui leur étoient contraires: 
mais , ils n'ont pu anéantir cette grande Société 
leur ennemie déclarée , & ils ne font devenus 
puiflans que plufieurs Siècles après l'Evénement 
qui étoit TObjet principal du Témoignage. Je 
fuis donc obligé d'abandonner un foupçon qui 
me paroît deftitué de fondement. 

Tandis que la Société dont il s'agit fe ren- 
ferme dans des accufations très- vagues d'impof- 
ture , je vois les Témoins configner dans leur-s 
Ecrits des Informations , des Interrogatoires faics. 
par les Magiftrats mêmes de cette Société ou 
par fes principaux Dodeurs , & qui prouvent 
au moins qu'ils n'étoient point indiiférens à ce 
qui fe paifoitdans leur Capitale. 

Je ne préfumois pas cette indifférence j elle 
étoit trop improbable : je préfumois , au con- 
traire 5 que ces Magiftrats ou ces Dodeurs n'a- 
voient pas négligé de s'aflurer des Faits. J'exa- 
mine donc ces Informations & ces Interrogatoi- 
res contenus dans les Ecrits des Témoins ou de 
leurs premiers Sedateurs. Comme ces Ecrits n'ont 
point été formellement contredits par ceux qui 

(2) Les Chrétiens fous Constantin. £; 



900 FALlNGE^:t^ESIE 

avoient Ic.plus d'intérêt à les contredire , je ne 
puis , ce me femble , difconvenir qu'ils niaient 
une grande force. 

Je goûte un plaifir toujours nouveau à lire & 
à relire cesintérefTans Interrogatoires , & plus je 
les relis , plus j'admire le fens exquis , la pré- 
ciiioii finguiiere , la noble hardiefle & la candeur 
qui brillent dans les Réponfes. Il me femble que 
la Vérité forte ici de tous côtés & qu'il fuffife 
de lire pour fentir que de tels Faits n'ont pu 
être controuvés : au moins il l'on invente , in- 
vente-t-on ainfi ? 



m 



CHAPITRE III. 

Le Boiteux de naijfance. 



A 



peine les Témoins ont - ils commencé à 
attcfter au milieu de la Capitale ce qu'ils nom- 
ment la Vérité ^ que je les vots traduits devant 
les Tribunaux. Ils y font examinés , interrogés , 
& ils atteftent hautement devant ces Tribunaux 
ce qu'ils ont attefté devant le Peuple. 

Un Boiteux de naiflance vient d'être guéri & 



PHILOSOP HIQ^ UF. Vart.^ XIX, 301 

ce Boiteux a plus de quarante ans. [ i ] Deux 
des Témoins palfenc pour les Auteurs de cette 
guériibn. Ils font mandés par les Sénateurs. 
Ceux-ci leur font cette demande: par quel pou- 
voir & au nom de qui avez - vous fait cela ? La 
demande eft précife & en forme : Chefs du Peuple^ 
répondent les Témoins , puifqu'aujourd'bui nous 
fommes recherchés pour avoir fait du bien à un 
homme impotent & que vou nous demandez par quel 
moyen il a été guéri , fâchez vous tous & tout le 
Feuple , que cet Homme que vous voyez guéri l'a 
été au NOM de CELUI que vous avez crucifié ^ 
que Dieu a rejfufcité. 

Quoi î hs deux Pécheurs ne cherchent point 
à captiver la bienveillance de leurs Juges î ils 
débutent par leur reprocher ouvertement un 
crime atroce , & fiaiiTenc par affirmer le 
Fait le plus révoltant aux yeux de ces Juges! 

Ici je raifonne avec moi-même & mon rai- 
fonnement eft tout fimplc : Ci Celui que les 
Magiftrats ont crucifié Ta été juftemenc , s'il 
n'eft point relîufcité , fi le Miracle opéré fur le 
Boiteux eft une autre fupercherie, ces Magiftrats 
qni , fans doute , ont des preuves de tout cela, 
vont reprocher hautement & publiquement aux 
deux Témoins leur eiFronterie , leur impofture , 

£ I ] Aft. m, IV. 



io2 P A L I N G E' 77 £" S I E 

^ leur méchanceté & les punir du dernier fupplice^ 

Je pourfuis ma ledure : lorfque les Chefs du 
Feîiple voient la hardiejfe des deux Difciples y con. 
noijjlwt d'ailleurs que c^éteient des Hommes fans 
Lettres & du comînun Peuple , ils font dans /'<•- 
tonnement, & ils reconnoiffent que^^es Gens onû 
été avec Celui qui a été crucifié. Et comme ils 
voient là debout avec eux l^Pîomme qui a été guéri, 
ils n'ont rien à répliquer. ^ Us leur commandent 
donc de for tir du Confeil , ^ ils confultent 
entr*eux. . . Us les rappellent enfuite , & leur 
défendent avec menaces de parler ni d'enfeigner 
mt nom du Crucifié, 

Que vois - je ! ces Sénateurs , (î prévenus 
contre les Témoins & leurs Ennemis déclarés', 
ne peuvent les confondre! ces Sénateurs aux- 
quels deux de ces Témoins viennent de parler 
avec tant de hardielTe & fi peu de ménagement 
fe bornent à leur faire des menaces Se ^ leur 
défendre d'enfeigner ! le Boiteux a donc été guéri ? 
mais il Ta été au Nom du Crucifié : ce|Crucifié eft 
donc reffuj cité? les Sénateurs avouent donc taci- 
tement cette réfurre&ion f* leur conduite me 
paroît démontrer au moins qu'ils ne fauroieBt 
prouver le contraire. 



FHILOSOPHIUUE. Part, XIX. 50; 

Je ne puisraifonnablement objecter que THif- 
torien des Pécheurs a fabriqué toute cette 
Procédure 5 parce que ce n'eft pas à moi qui fuis 
placé à plus de dix-fept Siècles de cet Hiftorieu 
à former contre lui une accufation qui devoit lui 
être intentée par fes Contemporains , & fur-touc 
par les Compatriotes des Témoins , & qu'ils ne 
lui ont point intentée ou que du moins ils n'ont 
jamais prouvée. 

J'apprends de cet Ecrivain que cmq mille 
Ferfomies fe font converties à la vue du Miracle: 
je ne dirai pas que ce font cinq mille Témoins; 
je n'ai pas leur dépofîtion: mais, je dirai que 
ce nombre fî eonfidérable de Convertis eft au 
moins une preuve de la publicité du Fait. Je ne 
prétendrai pas que ce nombre eft exagéré ; 
parce que je n'ai point en main de Titre valide 
^ oppofer à l'Ecrivain , & que ma fimpU néga- 
tive ne feroit point un titre contre l'affirmativÇ' 
•xprefle de cet Ecrivain. 

Je ne faurois obtenir de ne point m'arrèter 
un inftant fur quelques expreffiôns de cet intéref- 
fant Récit. 

Ce que j'ai , je te h donne ; au NOM du 
SjtIGNBUK , UvÇ'fOi & marche ! Ce que pai^ 



304 V A L I JS G r xY F S I E 

je te le im%tf : il n'a tjue le Pouvoir de faire 
marcher ua Boiteux , <Si c'eft chez un pauvre 
Pèchejii;r qwi.* oe pouvoir xk&^. Au kom àii 
SEl-GNfcDll ^ieV!(S-m & m^rçhtl ^qygîle précillon , 
quelle iufelipiiité (tos cç.s p^f ^fcs î qu'elles font 
dignes de la MAjt^TE' de CiitUl qui commande 
à la Nature î 

Fui [que nous fommes recherché^ pour avoir fait 
du bien à un Impotent : c'eft une Oeuvre de mifé-^ 
ncorde ëi non d'oftt^ataîiQa qu'ils qbi faite. Ils 
n'ont poi'U: fait parciâ^r^e ebs Sjgn^ç dans le Ciel : 
Us ont fait du bien à un \)nfQ:tmt ' 4^1 hien î Et 
dans bllmplicité d'un Cœur hpnjiiète,& vertueux. 

Q/fe vùî^s 0ve^ crucifié , ^ ^qu^ p-^EU a rejfuf- 
c^te i Yi\x\ coïhc ^4 :, n,i*l n-ienageimeiiu, nulle con- 
ildér^tion ,<^ lîu'ies craintes pffii^nndles ;. -ils 
{om Âo^^c -bk» fCtffS dç Içiir fa;it , & ne redou- 
tent poim d'être ;€;onfo^i du^ ! ils ayaiciît dit en 
parlant au Peuple: nous ftivwu hi^n que vous 
favez fait par ignorance: ils ne le difent point 
devant le Tribunal : ils craindroieiît apparem- 
ment d'avoir l'air de flatter leurs juges ^ (ie 
vouloir le les rendre favorables? que ojous avez 
crucifié, & que DiE\5 a rejfiif cité. 



^^m^ 



CHAPITRE 



VHiLOSOPHIdUE, Part. XIX. )o$ 

! WI^ .ll'JilM BBaaBB 



CHAPITRE IV. 
Saint Paul. 

Je continue à parcourir PHiftorien des Té- 
moins, & je reïicontre bientôt i'Hiftoire [i] 
d'un jeune Homme qui excite beaucoup ma 
curiolité. 

Quoiciu'e'xeve' aux pieds d'un Sage, il nefe 
pique point d'en niiicer la modération. Son carac- 
tère vif, ardent , courageux , Ton efprit perfé- 
cuteur , fon attachement aveugle aux maximes 
{imguinaircs d'une Sede dominante lui font défi- 
rer paifionnément de fe diftinguer dans la guerre 
ouverte que cette Sede déclare aux Témoins. 
Déjà il vient de confentir & d'affifter à la mors 
\iolente d'un des Témoins j mais, fon zèle 
impétueux & fanatique ne pouvant être contenu 
dans Tenceinte de la Capitale , il va demander 
à Tes Supérieurs des Lettres qui rautonfent à 
pouriuivre au dehors les Parti fans de la nou- 
Telie Opinion. 

( s ) M. TIII j ÎX, 

2 G ne XVI, V 



3©(î PALINGE*NE'SIE 

Il part aceompagné de plufieurs Satellites ; il 
7ie refpire que menaces & que carnage , & il n'eft 
pas encore arrivé au lieu de fa deftination , 
qu'il eft lui-même un Miniftre de PEnvoye'. 
Cette Ville où il alloit déployer fa rage contre 
la Société naiifante , eft celle-là même où fe fait 
l'ouverture de fon Miniilere & où il commence 
à attefter les Faits que les Témoins atteftent. 

L'Ordre moral a fes Loix comme l'Ordre 
phyfique : les Hommes ne dépouillent pas fans 
caufe & tout d'un coup leur caradere : ils ne 
renoncent pas fans caufe & tout d'un coup à 
leurs préjugés les plus enracinés , les plus chéris, 
& à leurs yeux les plus légitimes , bien moins 
encore à des préjugés de naiiTance , d'éducation 
& fur-tout de Religion. 

Qu'EST-iL donc furvenu fur la route à ce 
furieux Perfécuceur qui l'a rendu tout d un coup 
le Difriple zélé de CELUI qu'il perfécucoïc? car 
il fauc bien que je fuppofe une Caufe & quelque 
grande Caufe à iv\ changement fi fubit & ii extra- 
ordinaire. Son Hiftorien, & iui-mème m'appren- 
lient quelle eO; cette Caufe: une Lumière célefte 
J'a environné , fon éclat !ui a frit perdre hi vue ; 
il elt tombé par terre , & la Voix de I'Envoye' 
s'efl: fait entendre à lui. 



PHILOSOI' HIOUE. Part XIX. 307. 

Bientôt il devient l'objet des fureurs de 
cette Sedle qu'il a abandonnée : il efi: traîné dans 
les Pi-ifons , traduit devant les Tribunaux de fa 
Nation & devant des Tribunaux étrangers , & 
par-tout il attefte avec autant de fermeté que de 
conrance les Faics dépofés par les premiers 
Témoins. 

Je me plai^ mr-tout à le fuivre devant un Tri- 
bunal étranger , où ainite par hazard un Roi de 
fa Nation. Là, je l'entends raconter très -en 
détail rHiiloire de fa converfion : il ne difli- 
mule point fes premières fureurs; il les peint 
même des couleurs les plus fortes: [2] lorf- 
qiion les faifoït piourir , dit-il , fy confentois par 
mon fufnige: foiivent îuème je les contraïgnois ds 
blafphèmer à force de toirr,jicns , '^ tranfporté as 
rage cQntr'eux je les perféciitois jtifiji{es dans les 
Villes étrangères. Il paiTe ejifuite aux circonfta^i- 
ces extraordinaires de fa converfion , rapporte 
ce qui les a fuivi , attc(l:e la P^éfùrreclion du 
Crucijié, & finit par dire en s'adrefîlmtau Juge; /<? 
Koi efi bien infonné de ton f ceci , ^ je parle -de-- 
iHint lui avec d'hantant plus de confiance , qne je 
fais qu'il Ji'ignore rieti de ce que je dis , parce que 

■ ( 2) Ad. xvvi , 10, II. 

V 2 



aoS PALIITGPT^FSIE 

ce ne font pas des Chofes qui fe foient paj]ées dam 
un lieu caché. [ 3 ] 

Le nouveau Témoin ne craint donc pas plus 
que les premiers d'être contredit ? c'eft qu'il parle 
de Chofes qui ne fe font pmnt pajfées dans un lieu 
caché 'y & je vois fans beaucoup de furprife que 
fon Difcours ébranle le Prince : tu wc perfuades 
à-peu-près. Le Prince ne le croit donc pas un 
Impojieur ? 

Ce Témoin avoit dit les mêmes Chofes au 
fein de la Capitale en parlant devant une AfTem- 
blée nombreufe du Peuple , & n'avoit été inter- 
rompu que lorfqu'il était venu à, choquer un 
préjugé ancien & favori de fon orgucilleufe 
Nation. [ 4 ] 

Je trouve dans l'Hiftorien que j'ai fous les 
yeux d'autres Procédures très - circonftanciées , 
dont le nouveau Difciple eft l'objet , & qui font 
pourfuivies à Tinftance de Compatriotes qui oui; 
juré fa perte. J'analyfe avec foin ces Procédures , 
& à mefure que je pouffe l'analyfe plus loin , 

( 3 ) Aft. XXVI. 26. 

( 4 ) A6t. XXII. 21. Le Préinjô fur k Vocation îles Geiif 



TnÏLOSOPHÎflUE.Part. XIX, ;o> 

je fens la probabilité s'accroître en faveur des 
Faits que le Témoin attefte. 

Je trouve encore dans le même Hidorien 
d'autres Difcours de ce Témoin qui me paroif- 
fent des Chpfs - d'œuvres de Raifon 8c d'Élo- 
quence, fi néanmoins le mot trop prodigué d'Elo- 
quence peut convenir à des Difcours de cet 
ordre. Je n'oferois donc ajouter qu'il en eft qui 
font pleins d'efprit ; ce mot œntrafteroit bien 
davantage encore avec un fi grand Homme oc 
de Cl grandes Chofes. Athéniens f je remarqits 
qu'en toutes Chofes vous êtes , pour ainfi dire , 
dévots jufqu^à t excès : car ayant regardé , eyi paf- 
fiuit 5 les Objets dç votre Culte , j'ai trouvé ynètm 
mi Autel 5 fur lequel il y a cette Infcription , 
AU Dieu inconnu. Cefl donc ce Dieu , que 
vous adorez fans le connoitre^ que je vous annonce. 
[ ^ ] Parmi ces Difcours , il en eft de fi touchans 
que je ne puis me défendre de Timpreflion 
qu'ils me font éprouver. Des chaînes & des cifflic" 
tio?ts m'attendent : mais vienne me fait de la peine 
pourvu que j'achève avec joie ma courfe ^ le 

Minifier e que fai reçu //« Seigi^EUR J' 

fais au refie , qu'aucun de vous ... ne verra plus 

mon vifage Je n'ai defiré ni P argent ni for 

ni les vêtemens de perfonne : ^ vousfavez voM* 
Cs ] Ad. XYII. 22 ,'a3. 

y 3 



4lS fALiVGE'NB'SIE 

mêmes , que ces mains que vous voyez ont fourni 
a tout ce qui m^ et oit n'écejjaire & a ceux qui 
éioient avec tuoi. Je vous ai 7nontré qu' il faut fou- 
lager ainfi les Infirmes en travaillant , ^ fe fon^ 
venir de ces paroles du Seigneur; qu^ily a plus 
de bonheur à donner qu'à recevoir. [6] Mon 
vifage .... ces mains que vous voye^z» ... 

Je fuis étonné du nombre , du genre , de la 
grandeur , de la durée des travaux & des épreu- 
ves de ce Perfonnage extraordinaire : 8c Ci h 
gloire doit fe mefurer par l'importance des vues , 
par la nobleife des motifs & par les Obftacles à 
furmonter , je ne puis pas ne le regarder point 
comme un véritable Héros, 

Mais, ce Héros a lui-même écrit: j'étudif 
donc fes Productions , & je fuis frappé de l'ex- 
trême dédntérelfement , de la douceur, de la 
finguliere ondion , & fur - tout de la fublime 
bienveillance qui éclatent dans tous fes £'crits. 
Le Genre-humain entier nef point à l'étroit dans 
fou Cœur, Il n'eft aucune branche de la Morale 
qui ne végète & ne frudifie chez lui. Il eft lui- 
même une Morale qui vit , relpire & agit fans 

[6] Ad. XX. 23, 24, 2î, 33, 34, SS?. 



riIILOSOPHI^VE. Part.XlX^ ).ii 

ceffe. Il donne à la fois l'exemple & le précepte ; 
8c quels préceptes! 

QUEvotre Charité foit fmcers. Ayez en horreur 
le malç^ attachez-vous forter^ent au bien. Aimez- 
vous réciproquement d'une ajfeciion fraternelle. 
Prévenez-vous les uns les autres par honnêteté. 
Ne foyez point parejjeux à rendre \ey vice. Réjouif- 
fez-vous dans Pefpérance, Soyez patiens dans 
Pajpi&ion. Eîuprejjez-vous à exercer la hienfaifançe 
& l" Hofpit alité. Bénijfez ceux qui vous perjécu^ 
tent 5 hénijjez-les , ^ ne les maudijfez point. Ré- 
jouijjez-vous avec ceux qui font dans la joie .Ç5? 
pleurez avec ceux qui pleurent. N'ayez tous en- 
femhle qu'un même efprit, Conduifez-vous par des 
penfées modeftes & ne préfumez pas de vous- 
mêmes. [ 7 ] 

Comment une Morale fi élevée, fi pure, 
il aiTortie . aux befoins de la Société univer- 
felle a-t-elle pu être didée par ce même Homms 
qui ne refpiroit que menaces & que carnage Se 
qui mettoit Ton plaifir Se fa gloire dans les tor- 
tures de fes Semblables? Comment fur-tout un 
tel Homme eft-il parvenu tout d'un coup à pra- 
tiquer lui-même une Morale fi parfaite/* Celw 

[ 7 ] Rom. XII. 

V4 



qui «toit venu rappeller les Hommes à ces gratî^ 
des maximes lui avoit donc parlé ? 

Que dirai-ie encore de cet admirable Tableau 
de la Charité , fî plein de chaleur & de vie , 
que je ne me lafle point de contempler dans un 
autre Ecrit [ 8 ] de cet excellent Moralifteî Ce 
n'eft pourtant pas ce Tableau lui - même qui 
fixe le plus mon attention 5 c'eft Toccafion qui 
le fait naître. De tous les Dons que les Hom- 
mes peuvent obtenir & exercer , il n'en eft 
point, fans contredit, de plus propres à âatter 
la vanité que les Dons miraculeux. Des Hom- 
mes fans Lettres & du commun Peuple qui 
viennent tout d'un coup à parler des Langues 
étrangères , font bien tentés de faire parade 
d'un Don fi extraordinaire & d'en oublier la fin. 

Une Société nombreufe ds nouveaux Néo- 
phytes fondée par cet Homme illuftreabufe donc 
bientôt de ce Don : il fe hâte de lui écrire & 
de la rappeller fortement au véritable emploi 
des Miracles : il n'héfite point à préférer haute- 
ment à tous les Dons miraculeux cette bicn- 
veuillance fubiime qu'il nomme îa charité , Se 
qui eft, félon lui , l'cnfemble le plus parfait de 

f 8 1 I. Cor- XHï, 



rniLosoPHidUE, Pcn.xix. m 

^toutes les vertus fociales. Qiianâ je p.irkrois les 
Langues des Hommes & celles des Anges mêmes , 
fî je n'ai point la Charité je ne fuis que comme fAi^ 
rain qui réjonne ou comme une Cymbale qui reteiu 
îi. Et quand j'aurais le don de Prophétie ,* que 
j'aurois la connoijjance de tous les Myfteres '& k 
Science de toutes chofes i quand j' aurois aiiffi toute 
la Foijufqu'n tranfporter les Montagnes , Jîjeuai 
point la charité je }ie fuis rien. 

Comment ce Sage a-t-il appris à faire un (î 
jufte difcerHement des ChoCbs? Comment n'eîU 
il point ébloui lui-même des Dons éminens qu^il 
poflede ou que du moins il croit pofleder ? i]\\ 
Impofteur en uferoit-il ainfi? Qui lui a de- 
couvert que les Miracles ne font que de fimples 
Signes four ceux qui ne croient point encore ? 
Qui avoit enfeigné au Perfécuteur fanatique à 
préférer i' Amour du Genre - humain aux D^ns 
les plus éclatans ? Pourrois-je méconnoître aux 
enfeignemens & aux vertus du Difciple la voix 
toujours efficace de ce Maître qui s'eft facriné 
lui-même pour le Genre-humain ? 



^^'è^^^ 



ÎH P A L r 2f G F N F S I E 

CHAPITRE V, 

V Aveugle- né. 

V-/E font toujours les Interrogatoires conte- 
nus dans la Dépofition des Témoins qui exci- 
tent le plus mon attention. C'eft là principale- 
ment que je dois chercher les fources de la 
probabilité des faits atteftés. Si, comme je Is 
remarquois , ces Interrogatoires n'ont jamais été 
formellement contredits par ceux qui avoient le 
plus grand intérêt à le fiire . je ne pourra, 
raifonnablemeiflt me refufer aux conféi][uenccs 
qui en découlent naturellement. 

Entre ces Interrogatoires il en ell: un fur- 
tout que je ne lis point 11ms un fecret plaiiir : c'eft 
celui qui a pour objet un Aveugle-né guéri par 
TEnvoyÊ. [i] Ce Miracle étonne beaucoup tous 
ceux qui avoient connu cet Aveugle : ils ne 
favent qu'en penfer & fe partagent là-defTus. Ils 
le conduifent aux Docteurs : ceux-ci l'interro- 
gent & lui demandent connu eut il a reçu la vus? 

(i) Jean. i\. 



PHÏ LOSOPHIQ^UE, Part. ^JX. 51 » 

Il m'a mis de la houe fur les yeux ^ leur répond- 
il 5 je me fuis lavé È? je vois. 

Les Dodeurs ne fe preiTent point de croire 
le Fait. I!s doutent & fe divifent. Us veulent 
fixer leurs tlou-tcs , & foupqonnant que cet Hom- 
me n\ivoit pas été aveugle , ils font venir fon 
F ère ^ fa Mère. Ef~ce là votre Fils , que vous 
dites être né aveugle , leur demandent-ils ? com- 
ment donc voit-il maintenant ? 

"LE Père Çff la Mère répdndeiit ; nous favons 
que c*efl là notre Fils ^ qiiil ejî né aveugle ; mais 
nous ne favons comment il voit maintenant. Nous 
ne favons pas non plus qui lui a ouvert les yeux. 
Il a ajfez d'âge , interrogez-le ; il parlera lui- même 
fur ce qui le regarde, 

Lfs Dovfleurs interrogent donc de nouveau 
cet Homme fini avoit été aveugle de naijfance : 
ils le font venir pour la féconde fois par devant 
eux ^ lui difent y donne gloire à DIEU: nous 
favons que Celui que ru dis qui t'a ouvert les 
yeux , efl un méch mt. Si c'ejl un Homme méchanti 
Homme , réplique-t-il , je n'en fais rien : je 
fais feulement que j'étois aveugle ^ que je vois. 

A cette réponfe (î ingénue les Dodeurs revien- 



^i^ T A L 1 1^ G :Er rrn' s I É 

lient à leur première queition : que fa^t-îlfait^ 
lui demandent-ils encore : contment fa-tM ouvert 
les yeux? Je vous l'ai déjà dit, répond cet 
Homme auflî ferme qu'ingénu , pourquoi voulez- 
vous l'entendre de nouveau ? avez - vons _ aujjl 
tjtvie d'être de [es Difciples ? 

Cette rplique irrite lesDodcurs zihlechar- 
gmt d'injures, . . . Nous ne favons , difent - ils , 
de ici part de qui vient Celui dont tu parles. 
Cejî quelque chofe de furprenant que vous igno- 
riez de quelle part il vient 5 ofe répliquer encore 
cet Homme plein de candeur & de bon fens > 
& pourtant il m* a ouvert les yeux , &c. 

Quelle naïveté ! quel n:atiirel 5 quelle préci- 
fibn! quel intérêt! quelle fuite! Si la vérité 
ii'efl: point faite ainfi , me dis-je à moi-même, 
à quels caraderes pourrai-je donc la reconnoitrc? 



De 



CHAPITRE VI. 
La Réfurreciion du Fondateur, 



toutes les Procédures que renferme îà 
Dépofition qui m'occupe , il n'en cil point , fans 



PHILOSOPHIQ^UE, Part, XIX, ^if 

doute , de plus importante que celle qui concerne 
la Perfonne même de TEnvoyÉ. Elle eft auffi 
la plus circonftanciée, la plus répétée , & cclls 
à laquelle tous les Témoins font des allufions 
plus direc'les & plus fréquentes. Elle eft toujours 
le centre de leur Témoignage. Je la retrouve 
dans les principales Pièces de la Dépofition , & 
en comparant ces Pièces entr'elles fur ce poiné 
fi elTentiel , elles me paroiifent très-harmoniques. 

L'Envoyé eft faifi , examiné , interrogé par 
les Magiftrats de fa Nation : ils le fcmnient de 
déclarer qui il eft ; il le déclare : fa réponfc eft 
prife pour un blafphème : on lui fufcite de fau^: 
Témoins qui jouent fur une équivoque 5 il eft 
condamné : on le traduit devant un Tribunal 
fupérieur & étranger: il y eft de nouveau in- 
terrogé ', il fait à peu près les mêmes réponfes : 
le Juge convaincu de fon innocence veut le 
relâcher ; les Magiftrats qui l'ont condamné per- 
fiftent à demander fa mort : i's intimident le 
Juge fupérieur; il le leur abandonne: il eft 
crucifié, enféveli: les Magiftrats fcellent k Sé- 
pulcre ; il y placent leurs propres Gardes , & 
peu de tem5; après les Témoins atteireiiC dans 
la Capitale & devant les Magiftrats eux-mê.'neî, 
que Celui qui a été cmcijié eji rejjnfçité. 



518 P^LINGE'NE'SIS 

Je viens de rapprocher les Faits les plus 
elTentiels : je les compare , je les analyfe , & 
je ne découvre que deux hvpothefes qui'puiiTcnt 
Satisfaire au dénouement : ou les Témoins ont 
enlevé le Corps j ou I'Envoyé cil réellement 
reirufcïté. Il faut que je me décide entre ces 
deux hypothéfcs ; car je ne parviens point à en 
découvrir une troidcme. 

Je confidere d'abord les opinions particuliè- 
res , Içs préjugés , le caradere des Témoins 5 
j^obferve leur conduite , leurs circonftances , h 
(îtuation de leur Efpiit & de leur Coeur avant 
& après la mort de leur Maître. 

J'examine cnfuite lespréju^s , le caradere, 
la conduite & les allégués de leutï Adverfaires. 

Il me fuffiroit de connoitre la Patrie des Té- 
moins pour favoir en général leurs opinions, 
leurs préiu<;és. Je n'ignore pas que leur Nation 
fait profeiîîon d'attendre un Libérateur tempo- 
rel , & qu'il eft le plus cher Objet des vœux 
& des efpérances de cette Nation. Les Témoins 
attendent donc aufîi ce Libérateur; & je trouve 
dans leurs Ecrits une multitude de traits qui me 
le conbrment v% qui me prouvent qu'ils font 
psrfuadés que Celui qu'ils nomment leur Maître 



PHILOS OPHIUUE. Part XIX. 519 

doit être ce Libérateur temporel. En vain ce 
M'iîTRE tâche-t-il de fpiritualifer leurs idées 3 
ils ne parviennent point à dépouiller le préjugé 
national dont ils font Ci fortement imbus : nom 
efpérions que ce ferait Lui qui délivreroit notre 
Nation. [ I ] 

Ces Hommes dont les idées ne s'cîevent pas 
au-deffus des Cliofes fenfibles , font d'une fim- 
plicité & d'une timidité qu'ils ne difîîmulcnt 
point eux-mêmes. A tout moment ils fe mépren- 
nent fui le fens des Difcours de leur Maître , 
'& lorfqu'il cft faifî , ils s'enfuient. Le plus zélé 
d'entr'eux nie par trois fois & même avec im- 
précation de l'avoir connu , & je vois cette hon- 
teufe lâcheté décrite en détail dans quatre des 
principales Pièces de la DépoiJtion. 

Je ne puis douter un inftant qu'ils ne fuiTent 
très-perfuadés de la réalité des Miracles opérés 
par le«r MaItre : j'en ai pefé les raifons , & 
elles m'ont paru de la plus grande force. [ 2 J 
Je ne puis douter non pfus qu'ils ne fe fuffent 
attachés à ce Maître par une fuite des idées 
qu'ils s'étoient formées du but de fa Million. 

[ I ] Luc. XXIV, 21. 

, £ z ] Confulte^ les Chapi.rjs ÎI , lîl, V , de h Part. XVIIÎ. 



S20 9ALI1^GE'VE'SIE 

L'attachement desPIommes a toujours un fonde- 
ment , & il falîoit bien que les Hommes dont 
je parle efpéraflent quelque chofe de Celui au 
fort duquel ils avoient lié le leur. 

ILS efpér oient donc au moins qu'il délivrer oit 
leur Nation d'un joug étranger : mais , ce 
Maître dont ils attendoient cette grande déli- 
vrance 5 eft trahi , livré , abandonné , condam- 
né, cruciEé, enféveli, & avec lui s'évanouif- 
lent toutes leurs efpérances temporelles. Celui 
qui fauvoit les autres n^a 'pu fe fauver lui-même : 
fes Ennemis triomphent , & fes Amis font hu- 
miliés , conilernés , confondus. 

Sera-CE dans des circonftances fi défefpé- 
rantes que les Témoins enfanteront l'extrava- 
gant projet d'enlever le Corps de leur Maître ? 
Me perfuaderai-je facilement qu'un pareil pro- 
jet puifîé monter à la tète de Gens aufîi fim- 
ples , aufli groiîîers, auffi dépourvus d'intrigue, 
auflî timides? Quoi! ces mêmes Hommes qui 
viennent d'abandonner Ci lâchement leur Maî- 
tre formeront tout à coup l'étrange réfolutioii 
d'enlever fon Corps au Bras féculier î ils s'ex- 
poferont évidemment aux plus grands périls! 
ils affronteront une mort certaine 5c cruelle î 
& dans quelles vues /* 

Ou 



'^ PHttdSOPÎÎtQ^UÉ, Part.xm Ut 

Ou ils font perfuadés que leur Maître veÙ 
fufcitera ; ou ils ne le font pas : fi c'eft Ig 
premier, il eft évident qu'i's abandonneront foiî 
Corps à îa Puissance divine: fi c'ed le der^ 
nier, toutes leurs efpérances temporelles doi^ 
Vent être anéanties. Que fe propoferoient - il^ 
donc en enlevant ce Corps ? de publier qu il 
eft reirufcité F mais , des Hommes faits Gommd 
ceux-ci , des Hommes fans crédit , fans fortune % 
fans autorité efpéreront-ils d'accréditer jamaiâ 
une aulîirmonltrueufè impofture ? 

Encore Ci Penlévement étoit facile; t rHaiil 
le Sépulcre eft fcellé: des Gardes renvironnent^ 
& ces Gardes ont été choifis & placés par ceux^ 
mêmes qui avoient le p'us grand intérêt à pré-* 
Venir fimpotture. Combien de telles précaution^ 
font-elles propres à écarter de Tefprit des ti-- 
mides Pêcheurs toute idée d'enlèvement ! Des 
Geus qui n'oJit ni argent ni or entreprendront-- 
ils de corrompre ces Gardes^ des Gens qui s'en- 
fuient au premier danger entreprendront -ilâ 
de les combattre? de Gens haïs ou méprifés' 
du Gouvernement trouveront -ils des Hommeë 
hardis qui veuillent leur prêter la main r* fe flat-» 
teront-ils que ces " Hommes ne les trahiront 
point? &c. 

Mais, fuis-je bicn'uTuré que le Sépulcre â 
Tome XV. é X 



V 

iit FJLI77GFNE'SIE 

été fcellé 8c qu'on y a placé des Gardes P 
J'obierve que cette circonftance Ci importante^ 
fî décifive ne fe trouve que dans une feul® 
Pièce ( 3 ) de la défpofition , & je m'en 
étonne un peu. Je recherche donc avec foin 
fi cette circonftance Ci elTentielle de la Narra- 
tion n'a point été contredite par ceux qu'elle 
intérefloit le plus diredement, & je parviens 
à m'alFurer qu'elle ne l'a jamais été. Il faut 
donc que je convienne que le Récit du Té- 
moin demeure dans toute fa forc^ «^^ que le 
fimplc filence des autres .Auteurs de la Dépofi- 
tion écrite ne fauroit le moins du monde in- 
firmer fon Témoignage fur ce point. 

Indépendamment d'un Témoignage fi ex- 
près , combien eft-il probable en foi que des 
Magiftrats qui ont à redouter beaucoup une 
impofture & qui ont en main tous les moyens 
de la prévenir, n'auront pas négligé de faire 
ufage de ces moyens ! & s'ils n'en avoient point 
fait ufage, quelles raifons en affignerois- je.^. 

Il me paroîtra plus probable encore que ces 
Magiftrats ont pris toutes les précautions né- 
çeiîaires , fi j'ai une preuve qu'ils ont fongé à 
tems aux moyens de s'oppofer k fimpofture : 

[ 5 ] Matthieu, xxviIj 66, 



PHILOSOPHIQUE, Part XIX. j^J 

Seigneur ! nous nous forâmes fouvenus que ce Se- 
du&eur a dit , lorjqu'il vivoii ; je rejjufcherai 
dans trois jours. Commandez donc que le Se- 
puio'e foi f gardé Jurement jufqu'au troifieme jour y 
de peur que fes Difciples ne viemient la nuit en- 
lever fon Corps , ^ ne dij'ent au Peuple qu'il 
ejl reffujcité. Cette dernière impojîure Jeroit pire 
que la première. (4) 

Sr donc les Chefs du Peuple cunt pris les 
précai^ions que la chofe exigeoit , ne fe font>ils 
pas ôtés à eux-mêmes tout moyen de fuppo-"^ 
fer un enlèvement? Cependant ils ofent le lup- 
pofer : ils donnent une fomme d\irgent aux Gar^ 
des , qui à leur inftigation répandent dans le 
Public que les Difciples font venus de nuit, ^ 
qu^ils ont enlevé le corps , pendant que les Gar-^ 
des dormoienf^ ( 5 ) 

Je n'infifte point fui^ la finguliere abfurdité 
de ce rapport fuggérélaux Gar».^es. Elle faute 
aux yeux : comment ces Gardes pouvoient ils 
(iépofer fur ce qui s'etoit pafTé pendant qu'ils 
dormoient ? Eft-il d'ailleurs bien probabJe qu« 



[ 4 ] Matthieu, xxvii , 63 , 64, 
[ 5 ] Ibiii. xxviii , 12, 13. 

Xa 



324 P 4 L [ N G F N E' s I E 

des Gardes affidés & choifis tout exprès pour 
s'oppofer à rimpofture la plus dangereufe fe 
foient livrés au fommeil ? 

Je fais un raifonnemeiu qui me frnppe beau- 
coup plus : il me paroit de la plus grande évidence 
que les Magiftrats ne peuvent ignorer la vérité. 
S'ils font convaincus de la réalité de Teniéve- 
ment , pourquoi ne font -ils point le Procès 
aux Gardes ? pourquoi ne publient- ils point ce 
procès ? quoi de plus démonttratif & ât plus 
propre à arrêter les progrès de Fimpoilure & à 
confondre les Inipoftcurs I . ^' 

Ces Magiftrats , fî fortement intéreiTés à con- 
fondre l'impofture, ne prennent pourtant point 
une route fi dircdte, fi lumineufcAfi juridique. 
Ils ne s'alfurent pas même de la rerfonne des 
Impofteurs : ils ne les confrontent point avec 
les Gardes : ils ne puniflent ni les Impoil; urs 
ni les Gardes : ils ne publient aucune Procédure : 
ils n'éclairent point le Public : leurs Defcen- 
dans ne l'éclairent pas davantage, & fe bornent, 
comme leurs Pères , à affirmer Timpodure. 

Il y a plus : lorfque ces mêmes Magiftrats 

mandent bientôt après par devant eux deux des 

principaux Difciples à i'occafioa d'une Guéri- 



VIIILOSOP H I Q^UF. Pan. XIX. 529 

fon qui fait bruit , ( 6 ) & que ces Difciplec 
ofeut leur reprocher eu face un griuKÎ crime 
& attefter en leur prcfence la Réfnrre&ion de 
Celui qu'ils ont crucifié-, que font ces Magitlrats? 
ils fe contei'.t?nt ^e menacer ces deux Difciples 
& de leur défendre d'enfeigner. [ 7 ] Ces me- 
naces n'intimident point les Témoins > ils con- 
tinuent à publier hautement dans le lieu 
même & fous les yeux de la Police la Réfur- 
reclion du Crucifié. Ih font mandés de nou- 
veau par devant les Magiftrats ils comparoiffent 
& perfiftent avec la même hardieife dans leur 
Dépofition : le Dieu de nos F ers s a rejp'fcité 
celui que vous avez fait mourir : . . . . nous 
en fouîmes les Témoins. [S] Que font encore 
ces ALîgiftrats ? ils font fouetter les Témoins , 
leur renoui: client la première défsnfe ^ les laijfent 
aller . . [ 9 ] . . . /ej iiiffent aller ! Le Lec- 
teur judicieux ne me demande pas de nouvel- 
les oblèrvations : il a tout vu & tout fenti, 

[ 6 ] l^'oyez le Chap. III de cette Farèic. 
C7]Aa. IV, 18, 21. 
[8] Aft. V. 30, 32. 
[ 9 ] IbU\. 40. 

Xî 



i%6 PALTlîQFNrJIÈ 



CHAPITRE VIL 

Conféqiiences du Vait. 

Remarques : ohje&ions ? 

Réponfes, 



V, 



OTLA des Faits circonftanciés , des Faite 
qui n'ont jamais été contredits , des Faits at-^ 
telles coiiftammcnt & nnanimemeni par des 
Témoins que j'ai recor'u pofTéder tout'^s 
les qualités qui fondent en bonne Lo^^ique ia 
crédîbi'ué d^un TémoigOcge. (k) Dn'ai-je 
pour in£rmer de tels Faus . que la crainte 
du Peuple empèchoit les Magillrats de faire 
des Informations , de pourfuivre juridique- 
ment & de punir les Témoins comme Impof- 
teurs , de publier des Procédures authentiques, 

[î] Voyez le Chapitre II de la Part. XVIII. Je dois éyU 
ter ici de tomber dans ocs répétitions trop fréquentes , même chez; 
les meilleurs Auteurs. Je ne reviens donc plus à ce que je penle 
avoir affcz bien établi. C'eil au Leéteur à retenir la liaifoii 
fies fiiits & de leurs Conféquences les plus immédiates. C'eft à 
lui encore à s'approprier mes principes & à en faire l'applica- 
iltton au befoin. 



PHILOSOPHIQUE. Part. XIX, ^z^ 

&c. ? Mais , fi le Crucifie n'avoit rien fait pen- 
dant fa vie qui eût excité l'admiration & la vé- 
nération du Peuple j s'il n'avoit fait aucun 
Miracle j Ci le Peuple n'avoit point béni Dieu 
à fon occafion d'avoir donné aux hommes mi 
tel FoHvoir '^ Ci la dodrine 8c la manière d'en- 
feigner du Crucifié n'avoient point paru au 
Peuple l'emporter de beaucoup fur tout ce qu'il 
entendoit dire à fes Dodeurs ; s'il n'avoit 
point tenu pour vrai que jamais Homme n'a- 
voit parlé comme celui-là ; pourquoi les Magif- 
trats auroient-ils eu à craindre ce Peuple en 
pourfuivant juridiquement les Difciples abjeds 
d'un Impofl-eur , aulfi Impofteurs eux-mèm js 
que leur Maître ? Comment les Magiftrats au- 
roient-ils eu à redouter un Peup-e prévenu 
fi fortement & depuis Ci long-tems en leur 
faveur , s'ils avoient pu lui prouver par des 
Procédures légales & publiques que la Guéri- 
de l'Aveugle-né , la réfurredion de Lazare 
la guérifon du Boiteux, le Don des langues' 
&c. n'écoient que de pures fupercheries ? Corn, 
bien leur avoic-il été facile de prendre des in- 
formations fur de pareils faits î combien leur 
étoit-il aifé en particulier de prouver rigoureu- 
fement que les Témoins ne parloient que leur 
Li^ngue maternelle ! Comment encore les Ma- 
giftrats auroient-ils eu à craindre le peuple^ 

X4 



s'ils avoient pu lui démontrer juridiquement 
que les Difciples avoient enlevé le Corps de 
leur. Maître ? & ceci étoit-il plus duTicile à cons- 
tater que le refte ? &c. 

Puis JE douter à préfent de l'extrême impro- 
babilité de la première hypothcfc ou de celle qui 
fuppofe un enlèvement ? puis-je raifonnable- 
nient refufer de convenir que la féconde hypo^. 
thefe a au moins un degré de probabilité égal 
à celui de quelque Fait hiftorique que ce Toit , 
pris dans l'Hiftoire du même Siècle ou des 
Siècles qui Tout fuivi immédiatement ? 

Tbac^rat-je ici i'aifreufe peinture du carac- 
tère des principaux Adver£,iires ? puiferai-je 
cette peiiiture dans leur propre Kiftorien ? 
[ 2 ] oppoferai - je ce caradere à celui des Té- 
snoins, le vice à la vertu, la fureur a la mo- 
dération 5 l'hypocrifie à la fincérité , le men^ 
fonge à la vérité ? J'oublierois que je ne 
ftis qu'une efquiire & point; du tout un Traitç,- 

DïRAi-JE encore que la refurreciion de TEn- 
VOTÉ n'eft poînç ua f^it ifolé i [3] mais qu'il 

[s] J05f,PHE. 

[^J Voyez le CU'-îtie VI tk l^ ]Pâîtiç JCVH &U Cha^i 
5>i^rç V Uc la Farfcie XyilL 



THILOSOPHîflVE. Part XIX, %i^ 

t?i le maître Chaînon d'une Chaîne de Faits 
de même genre & d'une multitude d'auires Faits 
de tout genre , qui deviendroient tous abfo- 
lument inexplicables u le premier Fait étoit 
fuppofé faux ? Si en quelque matière que ce 
foit , une hypothefe eft d'autant plus probable 
qu'elle explique plus heureufement un plus grand 
nombre de Faits ou un plus grand nombre de 
particularités eifentielles d'un même Fait; ne fe- 
rai-je pas dans l'obligation logique de convenir 
que la première hypothefe n'explique rien & 
que la féconde explique tout & de la manière 
la plus heuteufe ou la plus naturelle ? Si 
une certaine hypothefe me conduit nécelfaire- 
ment à des confcquences qui choquent maniFef- 
tcBient ce que je nomme V Ordre morale (4) 
pourrois-je recevoir cette hypothefe & la pré- 
férer à celle qui auroit fon fondement dans 
i'Ordre moral même ? 

AjouTERAi-jE que fi PEnvoye' n'eft point 
rçfîufcité , il a été lui-même un infigfte ïmpof- 
teur ? car du propre aveu des Témoins il avoit 
prédit fa mort & fd réfurrcdion & établi un 
Mémorial de Tune & de l'autre. Si donc il n'eft 
point relTufcité , fes Difciplcs ont dû p enfer 

[4] Confultez ce que j'ai dit de V Ordre moral y dans le 
ÇhApItre I a? 1h Part. XNUL 



Î50 TALî-NGF^rSIE 

qu'il les avoit trompés fur ce point le plus 
important ,> & s'ils Tont penfé , comment ont 
ils pu fander fur une Réfurredion qui ne s'étoit 
point opérée les efpéranccs fi relevées d'un bon- 
heur à venir ? Comment ont-ils pu annoncer 
eu fon Nom au Genre-humain , ce bonheur 
à venir ? Comment ontils pu s'expofer pendant 
fî long-tems à tant de contradidions , à de fi cruel- 
les épreuves, à la mort même pour foutenirune 
Dodrine qui repofoit toute entière fur un Fait 
faux, & dontJa fautlété leur étoit Çi évidemment 
connue ? Comment des Hommes qui faifoient une 
profefîion fi publique , fi c©nftante » & en ap- 
parence Ç\ fincere de l'amour le plus délicat & 
le plus noble du Genre humain , ont-ils été 
affez dénaturés pour tromper tant de milliers 
de leurs Semblables & les précipiter avec eux 
dans un abime de malheurs ? Comment à''mïi- 
gnes Impofteuis ont ils pu efpérer d'être dédom- 
magés dans une autre Vie des fouffrances qu'ils 
enduroient dans celle-ci î Comment de fembla- 
bles Impofteurs ont-ils pu enfeigner aux Hom- 
mes la Dodrine la plus épurée , la plus fubli- 
nie , la mieux appropriée aux befoiiis de la 
grande Société ? Com^ment encore .... mais 
j'ai déjà aflez infifté f 5 ) fur ces monftrueufe^ 

( ç ) Voyez le Chapitre X de la Fart, XVIII. 



FHI LOSOP HId UE, Part. XIX. 3 5 1 

oppofîtions à l'Ordre moral : elles s'ofirent ici 
en Ç\ grand nombre , elles font ïi frappantes 
qu'il me fuffit d'y réfléchir quelques momens 
pour fentir de quel côté eft la plus grande pro- 
babilité. 

Objecterai-je que la Réfurredion de I'En- 
voye' n'a pas été alfez publique , & qu'il au- 
roit dû fe montrer à la Capitale & fur-tout à 
fes Juges après fa réfurredion ? Je verrai d'abord 
que la queftion n'eft point du tout de fivoir 
ce que Dieu auroit pu faire, mais qu'elle gît 
uniquement à favoir ce qu'iL a fait. C'é- 
toit à l'Homme intelligent , à l'Homme moral 
que Dieu vouloit parler: il ne vouloit pas 
le forcer à croire & lailfer ainfi l'intelligence 
fans exercice. Il s'agit donc uniquement de 
m'alfurer (1 la réfurredion de l'EiSfVOYÈ' à été 
acconipagnée de circonftances alfez décifives, 
précédée & fuivie de Faits affez frappans pour 
convaincre l'Homme raifonnable de la Million 
extraordinaire de I'Envoye'. Or, quand je rap- 
proche toutes les circonftances & tous les Faits j 
quand je les pelé à la balance de ma Raifon , 
je ne puis me diiîîmuler à moi-même que Dieu 
n'ait fait tout ce qui étoit fuffifant pour don- 
ner à l'Homme raifonnable cette certitude mo- 
|:ale qui lui naan^uoit , qu'il dciîroit avec ar. 



452 PALINGE'NFSIX 

dciir, Se qui «toit fi bien alTortie à fa con- 
dition pré fente. 

Je reconnoitrois encore que mon obiedion 
fur le défaut de publicité de la Réfurredlion de 
Î'EnvoyÉ envelopperoit une grande abfurdité j 
puifqu'en développant cette objedion j'apperce- 
▼rois auiîî-tôt que chaqu'lndividu de l'Hutna- 
mté pourroit requérir auili que PEnvoyÉ: iui" 
apparût, ( 6 ) &c. 

( 6 ) Voyez le fécond paragraphe du Chapitre I de la 
Part- XVIII. 

II y avoit eu fous rancienne Economie des Miracles ou des 
Signes d'une très-grande publicité. Je crois entrevoir des 
raifons de cette publicité : je ne ferai que les indiquer. la 
Nation qui vivoit fous cette Economie n'étoit proprement 
qu'une feule grande Famille, qui ne devoit jamais fe mêler 
aux Peuples voifins , pour n'altérer point le grand Dépôt qui 
lui étort confié. Le Gouvernement de cette Famille étoit une 
Théocratie. Il étoit fort dans l'efprit de cette Théocratie , que 
le Miniftre du Monarque fût accrédité par le Monarque 
LUl-même auprès de la Famille affemblée en Corps de Na- 
tion. Il rétoit encore que la Loi publiée par ce Miniftre 
au Nem du Monarque fût autorifée parles Signes les plus 
cclatans & les plus impofans , par des Signes qui peigniffeiit 
la Majesté' redoutable i\\\ Monarque , & dont la Famille 
entière fût fpedatrice. Une autre raifon encore paroiffoit 
exiger cette Bifpcnfation : le Miniftre de l'ancienne Econo- 
jnie n'avoit point été anuonc? de loin a là Nation par des Ora- 
cles qui le cr. radu' ri fa ITcnt aîTcz clairement pour qu'il ne pût 
eu être niifonaablcmQnt méconnu. Il falloit dune que la grande 



PHILOSOPHIUUE. Part, XIX. ^ 

ÎL n« faut point que je dife cela efl fage ^ 
donc Dieu Ta fait «u a du le faire , mais je 
dois dire Dieu Pa fait , donc cela etl fage. Eft^. 

piililicité des Miracles ou des Signes deftitiés à antorifer la 
Mifîion du Miniftre , fupple'ât au défaut d'Oracles. Le carac* 
}ere de la Nation & fes circonftances particulières entroient ^ 
fans doute, aufll dans les vues de cette Difpenfation : on dé- 
mêle affez quelles idées ces mots de caraHeres & de circonf- 
tances réveillent dans mon Efprit, & il n'eft pas befoin que 
je les énonce. 

Le Plan ie la nouvelle Economie étoit bien différent. Elle 
ne devoit point être appropriée à une feule Famille. Toutef 
les Nations de la Terre dévoient y participer dans la longue 
durée des Siècles. Comment eût -il été poflible de raffimbler 
dans un même lieu toutes les dations pour accréditer auprès 
d'elles par des Signes extraordinaires le Ministre de cette 
nouvelle Economie , deftinée à fuccéder à l'ancienne , à l'uni- 
verfalifer & à la pcrfeétionner? Mais , fi la Miflion de ce Mi- 
NisrsE a voit été annoncée en divers teins & en diverfes ma- 
nicr.'s par des Oracles afîez nombreux , affea circonflanciés , 
afffz clairs pour que le tcms de fa veaue , les caractères 'de 
fa i-'erfonne , fes Fonctions , &c , ne pufTcnt être raifonna- 
bicment méconnus par le Peuple auquel il devoit d'abord s'a- 
ôr-ifTcrj fi les autres Peuples pouvoient acquérir la connoif- 
fince de ces Oracles j fi le Ministre de la nouvelle Eco- 
nomie devoit être revêtu d'une Puiffimce & d'une SagefTc fur- 
naturelles j s'il devoit faire des Oeuvres que nul autre 'a'avoit 
fuites j Jî jamais Homme Jt' a voit parlé comme Celui-ci devoit 
parler y s'il devoit donner à d'autres Hommes le Pouvoir de 
faire de femblables Oeuvres q^ même de plus grandes encore ,• 
s'il devoit les envoyer à toutes les Nations pour les éclairer 
& leur fignifier la bonne Volonté de leur PERE commun; fi 
çn coaféquence il devoit revêtir ces Envoyés d'un Don ex- 



J34 PALINGE'NFSIÊ 

ce à un Etre auffi profondément ignorant que je 
le fuis à prononcer fur les Voies de la Sagesse 
' ELLE-même ? La feule chofe qui foit ici propor- 
tionnée à mes petites Facultés eft d'étudier les 
Voies de cette Sagesse adorable & de fentir 
le prix de Son Bienfait. 

traordinaire au moyen duquel ils comoiiiniqneroient leufs Pen- 
fées à ces Nations & en feroient entendus ; fi ... . mais , le 
Leéteur intelligent & ami du vrai m'a déjà faifi ; j'abandonne 
ces confidérations à fon jugement. 

Il eft une autre chofe fur laquelle il voudra bien réfléchir' 
encore. Ces Miracles de l'ancienne Economie qui avoient été 
opérés aux yeux d'une Nation entière ne fe font pas perpé- 
tués d'âge en âge chez cette Nation. Toutes les Générations 
qui fe font fuccédées de '^ede en Siècle jufqu'à nos jours 
n'ont pas vu de leurs propres yeux la grande Apparition 
du M0NARQ_UE : toutes ont été pourtant très - attachées à 
leur Loi ; toutes ont été très - peafuadées de la certitude 
de cette Apparition & de la Divinité de la Million du pre- 
mier Législateur. Qiiel a donc été le fondement logique de 
cette forte & confiante perfuafion? comment la Génération qui 
exifte r.ujoiird'hui perfévere-t-elle dans la croyance des Gé- 
"iiérations qui l'ont précédée? Ce fondement logique repofe , 
fans doute , dans la Tradition écrite & dans la Traditron orale : 
les preuves des Miracles de < l'ancienne Economie tiennen- 
donc effenticllement , comme celles des Miracles de la nou- 
velle Economie, aux règles du Témoignage. 

'.' Ainfi, la qucftioii fe réduit à examiner fi les Témoignages 
fur ieiqusls repofe la MiiTion du fécond LÉ G l slateur font infé- 
rieurs en force à ceux qui fonden.t la Mifliou du premier Lé- 
gislateur. Cet examen important regarde , en particulier, les 
Sages de cette Nation difperfée aujourd'hui parmi tous les 



PHILOSOPHIQUE. Pnn.XlX. JK 



CHAPITRE VII L 

Oppofitions entre les Pièces de la Dépo- 
fition. 

Réflexions fur ce fujet, 

'AI dit que toutes les Pièces; le la Dépofition 
m'avoienc paru tres-harmoniques ou très - con« 
vergentes. J'y découvre néanmoins bien des 
variétés Toit dans la forme , foit dans la matière. 
J'y apperqois même c^k & là des oppofitions au 
moins apparentes. J'y vois des difficultés qui 
tombent fur certains points de Généalogie , fur 
certains Lieux, fur certaines Perfonnes , fur cer- 
tains Faits, &c. & je ne trouve pas d'abord la 
folution de ces difficultés. 

Comme je n'ai aucun intérêt fecret à croire 
ses diiiicultés infoiubles , je ne commence point 
par imaginer qu'elles le font. J'ai étudié la Lo- 

Peuples & qui continus à rejetter la Miffion de ce fécond Lé- 
gislateur, que le premier avoit annonce lui-même afTjz 
clairement , & qui l'avoit été d'une Manière plus claire & 
flm précife par les Oracles poftérieurs 



gique ( X ) du Cœur & celle de rEfprit : je me 
mets uiî peu au fait d^ cette autre Science qu'on 
nomme la Critique ( 2 ) & qu'il ne m'ell; point 
permis d'ignorer entièrement. Je rapproche les 
palTagcs parallèles , [ 3 ] je les confronte, je les 
anatomife & j'emprunte le fecours des meilleurs 
Interprètes. Bientôt je vois les difficultés s'sip- 
pîanir , la lumière s'accroître d'inftant en inftant, 
fe répandre àç^ proche en proche , fe rénécîiir 
de tous côtés (& jclairer les parties les plus obfciî-^ 
res de robjefe. 

Si cependant il efl des recuins que cette 
lumière n'éclaire pss aiTez à mon çré j s'il reilc 
encore des ombres que je ne puis achever de 
diffiper, il ne me vient pas dans PElprir & bien 
mioins dans le Cœur d'en tirer des conféquenceS 
contre l'enfemble de la Dépofition : c'clf que ces 
ombres légères n'éteignent point à m.es yeux la 
lumière que réSéchiilent il fortement les grandes 
parties du Tableau. 

[ I ] La Logi(iue eft l'Art de penfer on lîe raifonner. 

[ 2 ] I,A Science ou l'Art qui enfeigne les règles par lef* 
quelles on doit juger des Livres & de leurs Auteurs. 

[3] Passages qui ont à peu près le même fcns ou qui 
tendent à éteblir la même vérité. 

Il 



PBILOSOPHIUUÉ, Part XÎX. 5;^ 

Il m'cft bien permis de douter : le doute 
pliilofophique eft lui-même le fentier de la vérité; 
mais il ne m'ell point permis de manquer de 
bonne foi , parce que iâ vraie Philofophie eft 
abfolument incompatible avec la mauvaife foi. 
Se qu'on eft Philofophe par le Cœur beaucoup 
plus encore que par ia Tète. Si dans l'examen 
critique de quelqu'Autcur que ce foit , je me 
conduis toujours par les règles les plus fûres 
& les plus communes de l'Interprétation > fi 
une de ces règles mê prcfcrit de juçer fur 
l'enfembie des chofes -, Ci une autre règle m'en- 
feigne que de lég'?res difficultés ne peuvent 
jamais infirmer cet enfemble , quand d'ailleurs 
il porte avec lui les caradleres les plus eifentieh 
de la vérité ou du moins de la probabilité, 
pourquoi refuferois-je d'appliquer ces règles à 
l'examen de la Dépofition qui m'occupe , & pour- 
quoi ne jugerois-jc pas auiîi d« cette Dépofition 
parTon enfemble ? 

Ces oppodtions apparehites elles-mêmes, ces 
efpeces Ôl antinomies , [4] ces difficultés de divers 
genres ne m'indiquent - elles pas d'une manière 
alfez claire que les Auteurs des différentes Pièces 

- [ 4 ] Mot qui dans fon fens 'propre exprime des contra- 
diftioiis on des oppoTitions entre deux ou pliifieurs Loix. 

Tome XVL ^ Y 



55^ P A L I N G E' 7^' i: S 1 E 

de la pépofitioii ne fe font pas copiés les uns 
les autres , & que chacun d'eux a rapporté ce 
qu'il tenoit du Témoignage de fes propres Sens 
ou ce qu'il avoit appris des Témoins oculaires ? 

Si ces différentes Pièces de la Dépofition 
avoicnt été plus femblables entr'ellesj je ne dis 
pas feulement dans la forme, je dis encore 
dans la matière , n'aurois-je point eu lieu de 
Toupçonner qu'elles partoient toutes de ia même 
main ou qu'elles avoient été copiées les unes 
fur les autres ? & ce foupcon , aufîi légitime 
que naturel , n'auroit-il pas infirmé à mes yeux 
la validité de la Dépofition? 

Ne fuis je pas plus fatisfait quand je vois un 
de ces Auteurs commencer ainfi Ton Récit ? ( ^O 
Comme pîufieurs ont entrepris d'écrire THif- 
toire des chofes dont la vérité a été comme partni 
nous avec îine entière certitude , par le rtuy- 
port^ que nous en ont fait ceicx qui les ont 
vues eux-mêmes dès le (ommencement ^' qui ont 
été les Minijîres de la Parole y fai cru aujji que js 
devois vojis les écrire avec ordre , après ni* en être 
eosaclernent informé dés leur origine j afn que vous 
reconnoijfiez la certitude des récits que Pon vous 

[ç] Luc. 1,1,2,3,4. 



FMlLOSOFHJ^Jjm Pari. XIX. n9 

a faits. Ne fen's-je pas ma latisfadiou s'accroître 
lorfque je lis dans le principal Ecrit d'un des, 
premiers Témoins j (6) Celui qui l'a vu en a 
rendu témoignage , ^ fon témoignage ejl véri- 
table , ^ il fait qiCil Ait la vérité , afin que vous 
la croyiez f" ou que je lis dans un autre Ecrit 
de ce même Témoin? [7] ce que nous avons 
oui\ ce que nous avons vu de nos yeux , ce ^ue 
nous avons contemplé ^ que Jios mains ont touché 
concernant la Farole de Fie 3 nous vous l'annonçons. 

[6] Jean-, xix. 3^. 
£7] I. Ep. I, I, 3. 




T:j 



{ 340 ] 

^:' ~^-^ ^^^ * - • '^ t^ 

VINGTIEME PARTIE. 

SUITE DES IDÉES 

SUR 

L'ETAT FUTUR DE L'HOMME. 



CONTINUATION 

DES 

RECHERCHES SUR LE CHRISTIANISME, 

L'AUTHENTICITE' DE LA DE'POSÎTION. 
Les Prophéties 

CHAPITRE PREMIER. 

VAiitheyiticité de la Dépofition écrite, 

j E pourfuis mou examen ; je n'ai pas cnviUigé 
toutes les faces de mon Sujet: il en préfentc 



FHTLOSOPHIj^UE, Part. XX. %/^i 

tin grand nombre : je dois me borner aux 
principales. 

Comment puis-je m'alTinrer de P Authenticité 
des Pièces les plus importantes de la Dépofition ? 

J'APPERqois d'abord que je ne dois point 
«onfondre l'Authenticité de la Dépofition avec 
fa Vérité. Je fixe donc le fens des termes & 
j'évite toute équivoque. 

J'entends, par V Authenticité d'une Pièce ds 
la Dépofition , ce degré de certitude qui m'aiTure 
que cette Pièce eft bien de l'Auteur dont elle 
porte le Nom. 

La Vérité d'une Pièce de la Dépofition fera 
fa conformité avec les Faits» 

J'apprends donc de cette diftindion logique 
^ue la vérité hiftorique ne dépend pas de l'Au- 
thenticité de l'Hiftoire : car je conçois facilement 
^u'un Ecrit peut être très - conforme aux 
Faits , & porter un Nom fuppofé ou n'en point 
porter du tout. 

Mais h je fuis certain de l'Authenticité i-e 
l'Hiftoire , & Çi THiftorien m'eft connu pour 
trés-véridique , l'Authenticité de l'Hiftoire m'en 

• Y 5 



34^ JP'AlINGF'NirSIE 

perfuadera la Vérité ou du moins me la rendra 
très-probable. 

Le Livre que j'examine n'eft pas tombé du 
Ciel : il a été écrit par des Hommes comme tous 
les Livres que je connois. Je puis donc juger 
de TAuthenticité de ce Livre comme de celle 
de tous les Livres que je connois. 

Comment fais-je que l'Hiftoire de Thucy- 
dide , [ n celle de Polybe , (2) celle de Tacite , 
&c, [32 font bien des Auteurs dont elles por- 
tent les Noms .^ c'eft de la Tradition que je 
l'apprends. Je remonte de Siècle en Siècle ; je 
confulte les Monumens des différcns Ages ; je 
les compare avec ces Hiftoires elles-mêmes , & 
le réfultat général de mes recherches eft qu'on a 

[ I ] Historien Grec , qm vivoit environ quatre Siècles 
avant notre Ere. Il écrivit une Hiftoire de la Guerre du Pé* 
loponnefe. 

[ t] Autre HiftoTien Grec, qui nflquit environ deux Siècles 
avant notre Ere. Il compola une Hiftoire militaire de Rome. 

[3 ] Historien Latin, qui fleuriffoit dans le premier 
Siècle de notre Ere , & qui écrivit des Annales de Rome. 

Ce n'eft point ici le lieu de f^ire l'éloge de ces grands. 
Modèle^ dans l'Art ii difficile d'écrire l'Hiftoire : je ne puis 
c|iic les noinmer. 



PHILOSOPHIUUE. Part. XX, ut 

attribué conftamment ces Hiftoires aux Auteurs 
dont elles portent aujourd'hui les Noms. 

Je ne puis rai fonnable ment fufpeder la fidé- 
lité de cette Tradition : elle eft trop ancienne , 
trop confiante , trop uniforme , êc jamais elle n'a 
été démentie. 

Je fuis donc la même méthode dans mes 
recherches fur l'Authenticité de la Dépofitioa 
dont il s'agit, & j'ai le même réfultat général 
& effentieL 

Mais, parce qu'il s'en faut beaucoup que 
FHiftoire du Péloponnefe [4J intéreiTat autant 
les Grecs que THiftoire de I'Envoye' intéref- 
foit fes premiers Sénateurs , je ne puis douter 
que ceux-ci n'aient apporté bien plus de foin à 
s'afTurer de l'Authenticité de cette Hiftoire que 
les Grecs n'en prirent pour s'aifurer de l'Au- 
thenticité de celle de Thucydide. 

Une Société qui étoit fortement perfuadée 
que le Livre dont je parle contenoit les alTuran- 
ccs d'une Félicité éternelle ; une Société afRigée , 
méprifée , perfécutée, qui puifoit fans celTe 
dans ce Livre les confolations & les fecours que 

[ 4 ] Prefqu'Ilc qui tient à la Grèce par un Iflhme. On la 
iiommc aujourd'hui la Jlorés. 

Y4 



Y^4 T A L I V G E 1^ E SIM 

Tes épreuves lui rendoient (î néceffaires j cette 
Société, dis-je, s'en feroit-elLe laifTé impofer fur 
^Authenticité d'une Dépofition qui lui devenoil 
^Q jour en jour plus précieufe ? 

Une Société 5 au milieu de laquelle les Au- 
teurs mêmes de la Dépofition avoient vécu ,, 
qu'ils avoient eux-mêmes gouvernée pendant 
bien des années , auroit - elle manqué de moyens 
pour s'alTurer de l'Authenticité des E'crits de 
ces Auteurs? auroit- elle été d'une inditîérence 
parfaite fur l'emploi de ces moyens ? E'toit - il 
plus difficile à cette Société de fe convaincre 
de l'Authenticité de ces E'crits , qu'il ne l'eft à 
quç'que Société que ce foit de s'aiuirer de 
l'Authenticité d'un E'crit attribué à un Perfon-, 
nage très -connu ou qui en porte le Nom? 

Des Sociétés particulières ( ^ ) & nombreu-. 
fes auxquelles les premiers Témoins avoient 
adrelTé divers E'crits, pouvoient- elles fe mé- 
prendre fur l'Authenticité de pareils E'crits ? 
pouvoient - elles douter le moisis du monde (î 
ces Témoins leur avoient écrit , s'ils avoient 
îépondu à diverfes queftions qu'elles leur avoient 
propofées , Ci ces Témoins avoient féjoyrné au 
milieu d'elles , &c ? 

[ ç ] Les Eglifes fondées par les Ap6.tb.es,. 



PHILOSOPHIQUE. Part. XX. 54? 

Je me rapproche le plus qu'il m'eft pofîilîîe 
du premier Age de cette grancc Société fondée 
par les Témoins: je ccnfulte les Monumeus les 
plus anciens, & je découvre que prefqu'à la 
naillance de cette Société Tes Membres fe divi- 
ferent fur divers points de Dodiine. Je re- 
cherche ce qui ie pailoic alors dans les diffé- 
rens Partis, & J3 vois que ceux qu'on nom- 
moit Novateurs [6] en appelloient, comme 
les autres , à la Dépofition des premiers Té- 
moins & qu'ils en reconnoiflbientrAuthenticité. 

Je découvre encore que des Adverfaires (7) 

[ 6 ] tt On les nommoit RuiTi Hérétiques j mais il feut ofc- 
ferver à cet égard qu'on a foiivent donné le nom d'Hérétiques 
à des Philofophes Orientaux qui n'étoient point nés dans le 
iein de l'Eglife , & qui à proprement parler n'étoient pas 
Chrétiens. Ces Philofophes afibcioient divers Dogmes du Chrif- 
tianifme à ceux de la Philofophie orientale ou de cette Philo- 
fophie dont Zoroastre paflfoit pour le principal Auteur. La 
Seft^" fàmeufe des Gnojiiques, divifce en tant de brandies dif- 
férentes, n'étoit point du tout une Sede Chrétiemie ; elie 
çtoit une Seft; philofophique qui allioit les Dogmes des Mages 
à ceux de I'EnvoyÉ qu'elle ait.^roit plus ou moins. On peut 
voir les preuves de ceci da ns le dernier Volume de l'excellent 
Traité de la Vérité ie la Religion Chrétienne de mon célèbre 
Compatriote, M. Vernet. 

[ 7 ] Les Auteurs Payens des premiers Siècles 5 Cels* > 
PoRPiiV&s , Julien, &c. 



34^ ï" A L I 2^ G E* N ^ S I B 

de tous ces Partis , des Adverfaires éclairés Ss 
xalTez peu éloignés de ce premier Age ne coi^- 
teftoient point l'Authenticité des principales Pie- 
ces de la Dépofition. 

Je trouve cette Dépofition citée fréqucm^ 
ment par des E'crivains [8j d'un grand poids, 
qui touchoient à ce premier Age & qui faî- 
foient profellion d'enreconnoître l'Authenticité, 

[ s ] Les Pères Apoftoliques & les Pères qni leur onfc fuc- 
cédé immédiatement. Je poir/rois citer ici des paffages formels 
de Justin, d'iRENÉE^ de Tertullienj de Clément 
à'Alexa?idrie, d'ORiGENE, de Cyprikn, &c , qui prouve- 
roient que t©us ces Pères n'ont reconnu pour authentiques que 
les- mêmes Evangiles qui compofent aujourd'hui notre Code 
facré. JMaiSjde pareils détails choqueroient l'efprit de pjon 
travail, & toute cette Eruditian feroit lort déplacée dans des 
rveeherchcs du genre de celles-ci. Je ne veux pr^fenter à mes 
Lcdeurs que les rélultats les plus effentiels & les plus faillans. 
Il doit me fuffire que je puilTe toujours fournir les preuves 
de détail fi on me les demande. Je m.e bornerai donc dans 
cette Note au feul Origene , qui s'exprimoit ainû : Je fais 
far une Tradition confiante ^ que les quatre Evangiles de '^lA.T- 
THIEU, de Marc , de Luc, de Jean font les feuls qui 
m;oie?:t été re conduis fa^ts aucune contejhition dam tci'te V Eglife 
de DIEU^ qui efi fous le Ciel. Ceux de mes Lecteurs qui 
délireront plus de détails fur V Authenticité des Evangiles,, 
confultcront en particulier le Difcours fi folidement penfé & 
fi fagemcnt écrit de M. de BeauSOBSe; Hifioire du Mani- 
chéif.ne , Tom. I, & l'excellent Ecrit de M. Bergier inti- 
tulé la Certitude des Preuves du Chrifrianifnie. On trouvera 
encore des Chofcs intéreflantes fur cette importante Matière 
daBs les favantcs Notes de M. Seigneux fur Addisson. 



I^HILOSOPHIH XI E, Part, XX. 347 

comme ils faifoient profefîion de reconnoître la 
validité du Témoignage rendu par les premiers 
Témoins aux Faits miraculeux. Je compare ces 
citations avec ia Dépofition que j'ai en main y 
& je ne puis m'en diffimuler ia conformité. 

En continuant mes recherches, je m'aiTure 
qu'allez peu de tems après la naiflance de la 
Société dont je parle , il Te répandit dans le 
Monde une foufe de fauiTes Dépoficions , donc 
quelques-unes étoient citées comme vraies par 
des Dodeurs de cette Société qui étoient fort 
refpectés. Je fuis d'abord porté à en inférer qu'il 
n'étojt donc pas aufîî' dii^ciie que je !e penfois 
d'en impofer a cette Société , & même à fes 
principaux Conducteurs. Ceci excite mon atten- 
tion autant que ma défiance , & j'examine de 
fort près ce point délicat. 

Je ne tarde pas à m'appercevoir que c'cft ici 
Is lieu de faire ulage de ma diflindion logniU3 
entre l' Authenticité d'un E'crit ^ fa l'évité. Si 
un E'crit peut être vrai finis être authentique , 
les fauiTes Dépofitions dont il cit quelfion pou- 
voient être vraies quoiqu'elles ne fulîent point 
du tout authentiques. Ces Docteurs contempo- 
rains qui les citoient favoicnt bien apparemment 
fi elles étoient conformes aux Fjiis e;rentie!?. 



54S P A L I 27 G E" }7 E' S I E 

& je fais moi - même qu'on a de bonnes preiï*^ 
ves qu'elles y étoient conformes. Elles étoient 
donc plutôt des Hidoires inauthentiques que de 
faulTes Iliftoires ou des Romans. 

Je vois d'ailleurs que les Dodeurs dont je 
parle citoient rarement ces Hiftoires inauthen- 
tiques , tandis qu'ils citoient fréquemment les 
Hiftoires authentiques. Je découvre même qu'il 
y avoit de ces Hiftoires inauthentiques qui n'é- 
toient que l'Hiftoire authentique elle-même 
modifiée ou interpolée çà & là. 

Je ne puis m'étonner du grand nombre de 
ces Hiftoires inauthentiques qui fe répandirent 
alors dans Monde : je m'étonnerois plutôt qu'ii 
n'y en ait pas eu davantage. C9] Je conçois 

[ 9 ] Le favant Fabricius , dans fa Notice des Evangiles 
Apocryphes , compte jufqirà cinquante de ces faux Evangiles : 
il fait remarquer néanmoins qu'U s'en trouve pUifieiirs qui 
îie différent que \s^tVintituliition. L'iliuftre Beausbore dans 
fon excellente Hijïoire du Manichéifine , Tom. 1 , Fag. 4Ç3 , 
s\attache à montrer qu'un bon nombre de ces Evangiles ^p(3- 
cryphes n'étokut au fond que l'Evangile de St. MATTHlElf 
plus ou moins rdtéré ou changé. Tels étoient cntr'autrcs les 
Evangiles félon les Htbrcux , félon les Egyptiens , félon les 
Ehionites ^ félon S. BarthÉlemi , /fc/o?î S. BARNABE, &e. 
Cet habile Critique diftingue foigneufcment les Ecrits apo- 
cryphes ou inauthentiques qui parurent dans le premier Siècle 
de ceux ^ui parurent dans' les Siècles fuivans : oes derniers 



PHILOSOgiJifIdUE. ParL XX, ^5 
â merveille -que des Difciples zèles des princi- 

etoicnt beaucoup moins exafts que les premiers , foit à l'éj^ard 
lie la Doélrine , foit à l'égard des Faits. Il a'eft pas difficile 
d'en affignerla raifon. Les faufTes Doétrines ne commencèrent 
à fe multiplier qu'après la mort des premiers Témoins 5 & \\ 
étoit fort naturel que des Hommes qui s'éloignoient plus ou 
moins de la Doftrine requc , altérafTent plus ou moins la vé- 
rité dans leurs E'crits. Le Témoiçjnage formel que de pareils 
E'crivains ne laiffoient pas de rendre aux Faits les plus effen- 
iiels n'en eft donc que plus remarquable & plus convaincant» 

An relie , fi l'on prétendoit que les E'crits apocryphes dé- 
truifent l'Autorité des Ecrits Canoniques , je répond rcis avec notre 
judicieux Critique, Pag. 462 , qu'il vaudroit autant dire,, qu'il 
5, n'y a point d'Actes certains, parce qu'on en a fnppofé quan- 
„ tité de faux j qu'il n'y a point d'Hiftoires véritables , par- 
^ ce qu'il y en a de fabuleufes ; qu'il n'y a point de bonne 
35 Monnoie ; parce qu'il y en a de fauffe & de contrefaite. 

*' Si l'on recherche, dit encore cet E'crivain , en quoi Icg 
„ E'vangiles apocryphes du premier Siècle difFéroient des vé- 
.5, ritables, on verra que tout conliftoit dans quelques parti 
„ cularités de la vi^ de notre Seigneur qui étoient ou retran^ 
5, chées ou ajoutées; dans quelques paroles, dans quelques 
„ fentences attribuées à I'Envoye' , <& omifes par nos Evan_ 
„ gélifies. Tel eft, par exemple, ce mot du Sauveur, ii 
55 eji plus heureux de donner que de recevoir. Euthalius rap- 
55 porte , qu'il fe trouvoit dans le Livre intitulé la Doiirine 
59 Aes Apôtres. . . Ces fentences étoient prifes de quelques 
55 Livres requs parmi les Chrétiens ou s'étoient confervées par 
„ la Tradition. De là auiTi pîufieurs pafiages que les Copiftes 
„ inférèrent dans les Evangiles, & que S. Je'rome en re- 
55 trancha lorfqu'il réforma les Exemplaires de fon èems fiw 
•5, les plus anciens Manufwrits. „ Pag. 462. 



no P A L I N G E' N F s I Ê 

paux Témoins purent être portés tout natiî^^ 
Tellement à écrire ce qu'ils avoient ouï -dire à 
leur Maître , & à donner à leur Narration (lo) 
un 7V/re fembîable à celui des Pièces authen- 
tiques. De pareilles Hiftoires pouvoient facile- 
ment être très •conformes aux Faits efTentiels; 
puifque leurs Auteurs les tenoient de la bou- 
che des premiers Témoins ou du moins de çelie 
de leurs premiers Difciples. [il] 



Jr trouve qre différens Sedaires avoient auffî 
îeufs Hiftoires, [ 12 ] & qui s'éloignoient plus 

[10] Les E'-vungiles apocryphes connus fons les titres d'^l 
vangile de S. Jaoues , \X'E'vangiU de S. THOMAS, &c. 

[ II ] ,, La Vie du SEIGNEUR' etoit fi belle, fon Garac- 
^ tere fi fublime & fi divin, fa Doftrine fi excellente, les 
„ Miracles , par lefquels il l'avoit confirmée, fi éclatans & 
5j en fi grand nombre , qu'il n'étoit pas pofTible que plufieurs 
„ Ecrivains n'entrepriiTent d'en compofer des Mémoires. Cela 
„ produifit plutieurs Hiftoires de notre Seigneur , plus ou 
5, moins exaftes les unes que les autres. ... S. Luc, qui 
5, parle des Relations ou des Evangiles qui avoient précédé 
55 le fien , infmue bien qu'ils étoient déFectueux, mais il ne 
5, les condamne pas comme des Livres fabuleux ou mauvais, „ 
Beausorbe : Difc. fur l' Authenticité , &c. Hifi. du Juani^ 
chéifmc , ^Tom. I . Pag. 449. 

[ 12 J Tous les faux- E'vangiles de ces difiPérens Sedaires 
u'étoieut pas des E'crits purement hiiloriques ; il y eu avoit 



FH I LOS P HI Q^UE. Part. XX. 351 

ou moins de l'Hiftoire authentique , mais , il 
ne ni'ert pas difficile de m'alfurer que ces Hif- 
toires malicieufcment fuppofees contenoient la 
plupart des Faits cirentiels qui avoient été at- 
telles par les principaux Témoins. (13 ) Plu- 

^ui n'étoient giieres que dogmatiques , & dans lefquels cer- 
taines Sectes raflfembloient , comme en un Corps, leurs opi- 
nions particulières. Telétoit, par exemple, VEi^angile rie Va- 
le NT in ou des rdentinicns , auquel ces Sedaires avoient 
donné le nom à' Evangile de Vérité. Tel étoit encore l'E'crit 
que les Philorophes Orientaux connus fous le nom de Gnof^ 
tiques , avoient intitulé V Evangile de Eerfeciion. Ihià. P. 454 
Voy. la Not. 6. 

C 13 ] Je veux dire, les Miracles , la KeTurredion feTAf- 
cenfion'du Fondateur. Il cft vrai qu'il y avoît des' Sec- 
taires qui nioient qu'iL eût \\\\ Corps femblable au nôtre, & 
qui prétendoient que fa Mort & fa Réfiirreclion n'avoient été 
que de pures apparences 5 mais, cette finguliere imagination 
qui choque fi direftement l'efprit & la lettre du Texte facré , 
prouve elle-même que ces Sectaires reconnoiffoient la validité 
des Témoignages rendus a la Réfiirreciion du Fondateur; 
puifque leur erreur ne confiiioit pas à nier cette Réfurrecl:ion » 
mais qu'elle confiftoit à l'expliquer par des apparefwes. Ils 
avouoient donc le Fait ; & parce que Vlncar-nation ne s'accor- 
doit pas avec les idées qu'ils s'étoicnt formées de la Ferfonne 
du Fondateur ; ils forgeoient un Syftéme iVai'^arences pour 
concilier leurs idées avec les Témoignages. 

Ainfi, dans ces premiers tems on ne s'avifoit pas de mettre 
en queftion fi le Fondateur avoit fait des Miracles, s'il 
é^oi-: refrulcité , s'il é'oit niûité au Ciel : les Témoignages 
rendus :i tes Faiti etoient tio^ réc.iis , trop nombreux , trop 



isz P A L I N G r N E^S î É 

CieuYs de ces Scdlaires me paroifTent fort animer 
contre le Parti qui leur étoit contraire , & puii- 
qu'iîs inféroient dans leurs Hiftoires les mêmes 
Faits eflentiels que ce Parti flùfoit»proFe(îionde 
croire, je ne puis point ne pas envifager une 
telle conformité entre des Partis fi oppofés , 
comme la plus forte prcfomption en faveur de 
TAuthenticité & de la vérité de la Dépoiitioii 
que jVii fous les yeux. 

J'OBSEt^vE encore que la Société dépofitaire 
Êclele de la Dodrine & des E'crits des Témoins 
ne cefibit , ainfi que fes Dodeurs , de réciamer 
contre les Sedaires & contre leurs E'crits & d'en 



valide;, & la Tradition trop certaine pour qu'on pût raifon- 
niblement Ici; révoquer en doute. Ces Faits étoicnt donc avoués 
par les Sedaires comme par les Orthodoxes; & on ne diipu- 
t:oit que fur certains points de Doétrine. Aujourd'hui on difpute 
& fur la Doftrinc & fur les Faits ; & an bout de dix-fept 
Siècles on le met à entafTer objeftions fur objcftions, doutes 
fur doutes contre des Faits que les Contemporains de tous les 
Partis , plus intéreffés encore à s'aflurer du vrai & plus 
à portée de le faire, n'avoient ni contredit ni pu contredire. 
Je conviens néanmoins qu'il eft fort dans l'efprit d'un Siècle 
q-ii porte le beau nom de philojopbique , de ne croire aux 
Miracles que d'après l'examen le plus logique & le plus cri- 
tique. Je demande feulement, s'il feroit vraiment philofophique 
de rejetter les Miracles de I'Evangile fans un pareil examen? 
Je demande encore s'il feroit pofiible en bonne Fhilofophie 
àii les rcjetter après un pareil examen ? 

- appcJiei* 



PHILOSOPHIQ^UE, Fart XX. 3c; 

appcller conftamment aux E*crit« authentiques 
comme au Juge fuprême & commun de toutes 
les controverfes. J'apprends même de THiftoire 
de cette Société , ( 14) qu'elle avoit grand foia 
de lire chaque femaine ces E'crit», dans fes 
Aflemblées , & qu'ils étoient précilément ctux 
qu'on me donne sujourd'hui pour la Dépofi- 
don authentique des Téipoins. 

Je ne puis donc fuppofer, en bonne Criti- 
que , que cette Société s'en laiiToic facilement 
impofer fur l'Authenticité des nombreux E'crits 
répandus dans fou feia. (lO S'^^ ^- reftoit 

( 14 ) VHiJloire Eccléjîafciqut , 

( iç ) Les ancien* Pères avoieot trois moyens prlK«ipaiix 
de difcerner les Ecrits apocryphes qui fe répaiidoient dans la 
Société Chrétienne. Le premier ctoit la PrédicafcioH des pre- 
miers Témoins & de leurs fuccelTeurs immidiats , qui fc coa- 
ijervoit & fe perpétuait dans chaque Saciété particulière. 1,2 
i««ond ctoit le Témoignage coHftant, perpétuel, uniforme que 
la Société primitive univerielle avoit rendu aux E'crits des pre- 
miers Témoins & à ceux de leurs premiers Difciples : Té- 
moignage que les Percs truuvoient can%né dans les Ecrits 
des Condudcurs dt U Société Chrétienne, & qu'ils recueil, 
loient encore de la Tradition , for laquelle ils pouvoient d'au- 
lai^ plus compter , que ia Chaîne des Témoins étoit plus courte 
& que 1«E Témoins eux-mêmes étoient d'un plus grand poids. 
Le troifieme moyen enfin , confiiloit dans la comparaifon que 
lex Pères ue manqnoient pouat de faire des E'crits apocryphes 
>vec Its E'crits aathentiques , dont les Oxi^inAux ouf au moins 

2ow* X'/I. Z 



yf4 \ P A L 1 N G E* N T S I E 

fur ce point efTentiel quelque doute raifonna- 
bic , il feroit difîîpé par un Fait remarquable 
que je découvre: c'eft que cette Société étoit 
11 éloignée d'admettre légèrement pour authen- 
tiques des E'erits qui ne 1 étoient point , qu'il 
lui étoit arrivé de fufpedcr long - tems TAu- 
thenticîté de divers E'erits qu'un examen con^» 
tinué & réBéchi lui apprit enfin qui partoient 
de la Main des Témoins. (16) 

l?s copies les plus Originales exiftoienk encore : eft - il \m 
tîioyeiT plus sûr de juger de faux-Aftes que de les comparer à 
des Aéles dent l'Authenticité eft bien conftatée ? 

f 16 ] Ce Fait eft apurement un de ceux qui prouvent le 

mieux que les Pères ne recevoient pas fans examen tous les 

E'erits (jui circuloient dans l'E'glife. Ce qui en eft eneorc une 

bonne confirmation, c'eft le foin qu'ils prenoient de les dif- 

tribuer en diff"érente8 ClaflTcs , relativcmejit à leur degré d'^«- 

tbtnticité. L'infatigable & profond OilGENE , qui vivoit dans 

le troifiemc Siècle , faifoit trois de ces Clafifes, Il plaqbit dans 

ja première les E'«rits 'vraiment authentiqués : il mettoit dans 

la fetonde les E'erits Apocryfhesi & il corapofoit la troifiemc 

des E'erits mixtes ou douteux. C'étoit dans cette dernière ClalTe 

qu'il rangeoit entr'autres la féconde Epître de S. Pieree, 

la féconde & la troiûeme de S. Jean, l'Epître de S. Jude j 

(Sic. Le Père de l'Hiftoire eccléûaftique , le judicieux & do(^ 

EusEBE , qui fleurilToit dans le Sieelc fuivant , faifoit une 

Divifion affez fcmblable. Confultez l'excellent Difcours de Mr. 

de Beau SOBRE fur Y Authenticité des Ecrits Bvangéliques ; 

Mijîoire du Manichéifme , Tom. I, pag. 438 & fuiv. Dck 

'Hommes qui favoien» faire des diftindidns auflfi logiques & 



miLOSOPHIUUE, Part XX. îîî 

Un autre Fait plas remarquable encore vient 
à Tappui de celui - ci : je lis dans THiftoire du 
Tcms que les Membres de U Société dont je 
parie s'expofoient aux plus grands fupplices , 
plutôt que de livrer à leurs perf^cuteurs ces 
Livres qu'elle réputoit authentique!5-& facrés 
Se que ces irdens Perlécuteurs deftinoient aux 
flammes. (17) Préfumerai-je que les plus zélés 
P irtiians de la Gloire des Grecs fe fuffent fa- 
crifiés pour fauver les E'crits de THUCYDIDE 
t)U de PoLYBi ? 

Si je jette cnfuite les yeux fur les njeilleures 

àiiîTi critiques ne reeevoient donc pas fans difcernemeiit tous 
les E'crits qui tomboient entre leurs mains. 

[ 17-] On fe msprendroit beaucoup fi l'on s'imaginoît que 
je cfonnc ce Fait r«marqiiable pour preuve de l'Authenticité 
Si de la Vérité de la Dépoûtion. Un Turc pourroit fe faire 
brûler pour fon Aie or an ', mais un Ture qui fe feroit brûler 
pour l'Alcoran ne prouveroit ni l'Authenticité ni la Vérité de 
î'Alcoran. l\ ns faut pas être un bien fin Critique pour fentir 
cela. Mais , d'un autre côté , il faudroit être bien déraifoM- 
Hahlc pour ne pas conrenir qu'un Turc qui fe feroit brûler 
pour l'Alcoran «e pourroit donner une plus forte preuve de 
la fmcérité de fa Croyance & de fon attachement à cette 
Croyance. Refteroit enfuite à comparer les preuves que ce Turc 
auroit de la vérité de fon opinion avec celles que les premiers 
Chrétiens avoient de l'Authenticité & de la Vérité de leurs Livres 
facrés j & ce font ces preuves que j'ai tâché de raiTembler en 
abrégé flans ces Recherches, 

zz 



^S6 ¥ALIN&L*NE'SIE 

Notices des Manufcrits de la Dépofition , je ra'af- 
furerai que les principales Pièces de cette Dé- 
pofition portent dans ces Manufcrits les Noms 
des mêmes Auteurs auxquels la Société dont 
je parle les avoit toujours attribués. Cette preuve 
me paroitra d'autant plus convaincante qu'il 
fera plus probable que quelques-uns de ces 
Manufcrits remontent à une plus huute haute 
antiquité, (rg) 

J'ai donc en fliveur de l'Authenticité de la 
Dépofition qui m'occupe le Témoignage !e plus 
ancien , le plus confiant , îe pljis uniforraô de 
la Société qui en eft la dépofitaire j & j'ai en- 
core le Témoignage des plus anciens Nova- 
teurs , celui des plus anciens Adverfaircs & l'au- 
torité des Manufcrits les plus originaux. 

CoMiMENT m'élcverois - je à préfent contre 
tant de Témoignages réunis & d'an Ci grand 
poids ? Serois-je mieux placé que les premiers 
Novateurs ouïes premiers Adverfcures pour con- 
tredire le Témoignage fi invariable , fi unanime 
de Id Société primitive? Connois - je aucua Li- 
vre du même Tems dont l'Authenticité foit éta^ 

[I8 ] Entr'autres le Mamifciit du Vatican âc celui d'l4, 
lexandrie, eftimés du quatrième oivciiifiiiicms Siccl?. 



THILOSOPHIQ^VE. Part. XX, 3^-7. 

blie fur des preuves auflî folides , aufîî fingu- 
lieres , auffi frappantes & de genres fi divers ? 



CHAPITRE II. 

Si lu Dépofition écrite a été altérée dans fes 
Parties ejfentielles ou fuppofée. 

J E n'infifterai pas beaucoup avec moi - même 
fur la pofîîbilitéde certaines altérations du Texte 
authentique : je ne dirai point que ce Texte a 
pu être falfifié. Je vois tout d'un coup com- 
bien il feroit improbable qu'il eût pu l'être pen- 
dant la vie des Auteurs: (i) leur oppofition& 
leur autorité allroient confondu bientôt les Fauf- 
faires. 

Il me fembleroit tout aulîî improbable que 
de pareilles falfifications euifent pu être exécu- 
tées avec quelque fuccès immédiatement après 
la mort des Auteurs : leur Enfeignemens & 
l«urs E'crics étoient trop récents & déjà trop 
répandus. 

[ i ] Les Apôties. 

Z3 



t^S P Â L î :^ Ù É Nl^ s I £^ 

L'Improbabilité me paroîtroit accroître à 
rindcfini pour les Ages Tuivans ; car il me pa- 
roîtroit très-évident qu'elle accroîtroit en rai- 
fan direde de ce nombre prodigieux de Copies 
& de cette multitude de Verfions qu on iis 
ceiToit de faire du Texte authentique, & qui 
voloient dans toutes les Parties da Monde connu. 
Comment falfifier à la fois tant de Copies & 
tant de Verfions? Je ne dis point aifez , com- 
ment la feule penfée de le faire feroit-c le mon- 
tée à la Tète de Perfonne ? 

Je lais d'ailleurs, qu'il ed bien prauvé par 
THiftoirc du Tems que les premiers Novateurs 
ne commencèrent à écrire qu'après la mort des 
premiers Témoins. Si ces Nevateurs , pour fa* 
vorifer leurs opinions particulières , avoient en- 
trepris de falfifier les E'crits des Témoins ou 
ceux de leurs plus illuftres Difciplcs ,1a Société 
( 2 ) nombreufc &; vigilante qui en étoit la gar- 
dienne ne s'y fcroit - elle pai d'abord fortement 
oppolée ? Ec fi cette Société elle - même , pour 
réfuter avec plus d'avantage les Novateurs, 
iivoit ufé falfifier le Texte authentique , ces 
Novateurs qui en appelloient eux-mêmes à ce 
Texte , auroient - ils gardé le filence fur de 
lemblabies impoftures ? 

C 2 ] li'Sglife Chrétienne. 



FH^ILOSOPmflUE. Part XX. 5f> 

Cici t'applique de foi - même aux fuppofi- 
tion«. Il ne me femble pas moins improbable 
qu'on ait pu dans aucun tems Tuppolcr des 
E'crits- aux Témoins , qu'il ne me le paroît 
qu'on ait pu dans aucun tems falfifier leurs pro- 
pres E'crits. 

En y regardant de près , il m'eft Riciîe ds 

reconnoitrc que les Divifions continuelles &fi 

miikipîiées de la Société fondée par les Témoins > 

ont du naturellement conferver le Texct authen. 

tique dans fa première intégrité. 

Si ces divifions dégénérèrent enfuite en guer- 
res ouvertes & acharnées ; fi les Parties belli- 
gérentes en appelloient toujours au Texte au- 
thentique comme à l'Arbitre irréfragable de leurs 
querelles ; Çi l'on vint enfin à découvrir un 
moyen nouveau ( 3 ) de multiplier à l'inEni & 
avec autant de préciSon que de promptitude 
les Copies du Texte authentique, ne fcrai-je 
pas dans l'obligation la plus raifonnable de con- 
venir que 11 crédibilité de la Dépofition écrite 
n'a rien perdu par le laps du tems, & que ces 
E'crits qu'on me donne aujourd'hui pour ceux 

£3] L'Imprimerie, 

2 + 



$69 TALINOE'N^SIÊ 

des Témoins , font bien les mêmes qui leur ont 
toujours été attribués? (4) 



( 4 ) Je me reflerre beaucoup : confultez la I^ote que le 
Traducteur du célèbre Ditton a mife au bas de la page 
46 du Tome II. 1728. 

Voici le précis des raifonnemens de ce Traduftenr , quiétoit, 
comme ron fait, un habile Critique. 

„ Il s'agit de favoir li le Témoignage écrit que nous avons 
55 à cette heure , eft le même que celui que les Apôtres pré- 
„ cherent & écrivirent. Certaines Gens tâchent d'en afFoibiir 
5, la certitude ou par des calculs de probabilité qui dépérit 
5, tous les jours , ou par le nombre des Variantes qui fon- 
3, dent, à leur avis, le foupqon que les Livres facrés d'au- 
5, jourd'hui ne font pas ceux des Apôtres. Il me paroît que 
35 ces calculs & ces foupqons tombent à terre , fi Ton partage 
55 les Siècles de l'Eglife en quatre Fériodes ou quatre Géné^ 
3j rations périodiques, 

5, La première eft depuis les Apôtres jufqu'au Règne dô 
55 Constantin. La féconde eft depuis ce Prince jufquM la 
„ Domination temporelle des Papes. La troifieme eft depuis 
3, le commencement de l'Empire Papal jufqu'au Sietle de 
„ l'Imprimerie, qui fut, ou peu s'en faut, celui de la Ré- 
35 formation. 

„ Or , je trouve qu'à bien prendre les chofes , la certitude 
„ du Témoignage écrit a été dans ces quatre Générations en 
,5 croiffant au lieu de diminuer. Dans la première qui fut un 
„ tems continuel de perfécution ou de dégoût pour les Chré- 
,5 tiens , on ne peut nier que cette certitmle ne fût bien vive 
3, pour infpirer tant de courage & de fermeté aux Chrétiens.. 



PHILOSOPHIQUE. Part, XX, '^Sr 

CHAPITRE III. 

Les Variantes : 

folation de quelques âijficultés qti elles font 
naître. 

I j A DépoGtioii imprimée que j'ai en main 
me rcpréfente donc ies meilleurs Manufcnts 

55 La féconde fut un tems d'orage dans rE'glife. Il n'y eut 
„ que difputes cruelles fur la Religion , & fi les Livres auxquels 
5, tous les Partis appelloient eulTent été falfifiés ou fuppofés 
5, dans la Gén«ration précédente; le myftere dut naturellement 
„ éclater dans celle-ci. „ . . . Lorfqu'enfuite fous la troiiieme 
Génération , retablilTement du pouvoir temporel des Papes 
eut fait naître dans l'Eglife de nouvelles difputes , on ju^e av 
fément que Y Authenticité des E'CRITS Apo/loliques devenoi!: 
d'autont pliK certaine , que les Partis contendaas réclamoieut 
également l'Autorité de ces E'CRiTS & que l'un des Partis 
paroiilbit h l'autre s'éloigner davantage de l'efprit ou de la 
lettre du Texte sacre'. Enfin; fous la quatrième Généra- 
tion arriva la fameufe découverte de l'ImpriiTieric , & prefqu'en 
même tems le grand Schifme qui divifa l'Ejîiire Sz la divife 
encore. . . Le refte du Raifonnemcnt faute aux yeux ; & il 
n'eit pas befoin que je l'achevé. 

Alnfi par une difpenûition particulière de la Providence , 
les Divifions de la Société Chrétienne ont contribué à cooft"^- 
vcr dans f«n intégrité primitive la Chartre vénérable de 
rimmortalité. 



^62 PJLIT^GE'N^SiM 

de cette Dépofition qui foicnt parvenus jufqu'à 
moi 5 & ces Manwfcnts me repréfcntent eux- 
mêmes les Manufcrits plus anciens ou plus ori- 
ginaux , dont ils font les Copies. 

Mais , combiep. d'altérations de genres dif- 
férens ont pu fui venir à ces Manufcrits par 
riniurc des Temsipar les révolutions des E'tats 
v% des Sociétés , par la négligence , par l'inatten- 
tion , par riftipéritie des Copiftes! Se combien 
d'autres fources d'altération que je découvre en- 
core î 11 ne faut point que je me diflimule ceci i 
puis-je maintenant me flatter que la Dépofition 
authentique des Témoins foit parvenue jufqu'à 
moi dans fa pureté originelle, à travers dix- 
fept Siècles , & après avoir pafle par tant de 
milliers de Mains la plupart imbécilles ou igno- 
rantes ? 

J'approfondis ce point important de Cri- 
tique, & j5 fui!: eiFrayé du nombre prodigieux 
des Variantes. [ i ] Je vois un habile Criti- 
que [ 2 ] en compter plus de troite mille , & 

n I 3 On nomme Variuntes les différentes manières dont 
le même paffage eft écrit dans différentes Copies du même 
Livre. Ces différentes manières portent encore le nom ëc 
leçons, 

[ 2 3 Le Dodeur Mill, 



PHILOSOPHIflWZ Tart^XX, ^i% 

ce Critique fe flatte pourtant d'avoir donné It 
meilleure Copie de laDépofition des Témoins, 
8i afTure l'avoir faite fur plus de uonante Ma- 
nufcrits , recueillis de toutes parts & collationnés 
ixadement. 

J'ai peine à revenir de mon étonnement: 
mais , ce n'eft point pendant qu'on eft (î étonné 
qu'on peut réfléchir. Je dois me défier beau- 
coup de ces premières impreffions & rechercher 
nvec plus de foin & dans le fens froid du Cabinet 
les foHrces de ce nombre prodigieux de Variantes. 

Les réflexions s'offrent ici en foule à mon 
Efprit: je m'arrête aux plus eflentielles. je ne 
connois , il eft vrai, aucun Livre ancien qui 
préfente ni à beaucoup près un au(îi grand 
nombre de leçons diverfes que celui dont je fais 
l'examen. Ceci a-t-il néanmoins de quoi me fur- 
pi endre beaucoup ? Depuis qu'ii eft des Livres 
dans le Monde , en eft-il aucun qui ait tlû être 
lu, copi^ , traduit, commenté aulîi fouvent, 
en autant de lieux & par autant de Ledteurs , 
d? Copiftes , de Traducteurs » d'Interprètes que 
celui-ci ? Un Savant laborieux confumcroit fes 
veilles à lire & à collationncr les nombreufes 
Verfions qui ont été faites de ce Livre en diffé- 
rentes Langues & dès les premiers tems de fa 



3^4 PALTl^airjS'rSIE 

publication: Je Tai déjà remarque : -un Livre 
qui contient les Gages d*un bonheur éternel 
pouvoit-il ne pas paroître le plu» important de 
tous les Livres à cette grande Société à laquelle 
il avoit été confié , qui en reconnoiflbit i'Au- 
tlienticité & la Vérité, & qui en a tranfmis 
d'AgQ en Age le précieux Dépôt ? 

Je ne fuis donc plus û étonné de ces trentr 
mile Variantes. Il eft bien dans la nature de la 
Chofê que plus les Copies d'un Livre fe mul- 
tiplient, & plus les Variantes de ce Livre foicnt 
nombreufes. Mon étonnement fe diffipe même 
en entier, lorfque retournant au Savant Criti- 
que , j'apprends de lui - même que ces trente 
mille Variantes ont été puifées , non feulement 
dans les Copies du T^xte original ; mais encore 
dans celles de toutes les Verfîons , &;c. 

Je parcours ces Variantes , & je me con- 
vaincs par mes propres yeux , qu'elles ne por- 
tent point fur des chofes effentielles , fur des 
chofcs qui affedsnt le fond ou l'enfemble de 
la Dépofition. Ici je trouve un mot fubftitué 
à un autre : là , un ou plufieurs mots tranfporés 
ou omis: ailleurs quelques mots plus remarqua- 
bles , qui paroiifent avoir paifé de la marge dans 



PHILOSOPHIOUE. Pojt. XX. 56^ 

le Texte, & que je ne rentontre point dans 
les Manufaits les plus originaux, &c. [ ^] 

Si malgré les Variantes aflcz nombreufes des 
E'crits de Cjcéron , d'HoRAÇE, de Virgile 
les plus fcvercs Critiques penfent néanmoins 
pofTéder le Texte authentique de ces Auteurs , 
pourquoi ne croirai-je pas poOeder aullî le Texte 
authentique de la Dépofition dont il s'agit? Si 
les Variantes de cette Dépofition étoient un ti- 
tre fuffifant pour me la faire rejeter , ne i'au- 
droit-il pas que je rejetalTe pareillement tous les 
Livres de l'Antiquité? 

Cette remarque me ramené aux réflexions 
de même genre que je faiiois dans le Chapitrc- 

[ 3 ] Personne n'ignare qiie les E'pîtres de S. Paul 
contiennent tout l'eficiitiel des E'vangiles. L'Authenticité de 
treize de ces E^pîtres n'a jamais été conteftJe ; on n a doiité 
que de rAuthenticité de l'Epitre anx Hébreux, Se Ton s:!à^ii 
réimi eiafiiite à l'attribuer à cet Apôïi e , au nîoins poj?v la «u- 
tiere. Les Critiquer obfervcnt qu'il y a beaucoup mains de Va- 
riantes dans ce» E'pîtres que dans l« E'vaiigiles : " ç'eil; qne 
» les Copiftes en écrivant des Hiftoires ou des Difcmirs pa- 
„ ralîeles & ayant dans î'Eiprifc les cxprciiions d'un autre E'van- 
„ géiifte, pouvoient facilement les mettre dans caiui qu'ils co- 
55 pioient. Ils feaiblent même quelquefois l'avoir fait à dclTein 
T^ |iour éclaircir un endroit par l'autre. Cela ell fort peu ar' 
„ rivé dans les E'pîtrete de S. Paul, <S:c. „ Pre/ace Gêné 
raie fus les E'frtres de S. Paul. N. T. de Berlin, 1741 
^a;,^ rir. 



565 P J L 1 N & L' N r S I £ 

Il au fujet des Antinomies [4] yraies ou pré- 
tendues de la Dépofidoiî. Si je veux raifonner 
fur cette matière avec quelque juftelfe , je dois 
me conformer aux règles de la plus faine Cri- 
tique , & je ne dois pas prétendre juger du 
Livre en quertion autrement que de tout autre 
Livre. 

Mais , un Livre dcftiné par la Sagesse à 
accroître les lumières de la Raifon &; à donner 
au Genre - humain les aiTurances les plus po- 
iltives d'un bonheur à venir, n'auroit - il pa« 
dû être préfervé par cette Sagessi de toute ef- 
pecc d'altération r' & s'il en eût été préfervé 
cela même n'auroit-il pas été la preuve la plus 
démonftrative que le LÉG islateur avoit parlé ? 

Je me livre fans réferve aux objecflions : je 
pourfuis la vérité , je ne cherche qu'elle , & je 
crains toujours de prendre l'ombre pour le corps. 
Que voudrois-je donc à cette heure? je tou- 
drois que la Providence fût intervenu» w/- 
raculeufsineut pour prcferver de toute altéra- 
tion ce Livre précieux qu'ELLE paroîc avoir 
abandonné , <^mme tous Içs autres à rinfluencc 
dangcr«u(e des Caufes fécondes. 

£4] Les oppoiltioBS. 



FHILOSOPHJ^VE, Fart. XJt, 3^7 

Je ne dcnièle pas bien encore ce que ja vou* 
drois : j'entrevois en gros le befoin d'une in- 
tervention extraordinaire propre à conferverla 
Dépofition dans fa pureté natale. Je defîrerois 
donc que la PROVIDENCE eût infpiré ou dirigé 
extraordinairement tous les Copiftes, tous les 
Tradudeursj tous les Interprètes de tous les 
Siècles & de tous les Lieux ou qu'ELLE eût pré- 
venu les guerres , les incendies , les inondations » 
& en général toutes les révolutions qui ont 
fait périr les E'crits originaux des Témoins. 

Mais , cette intervention extraordinaire n'au- 
roit - elle pas été un Miracle perpétuel , & un 
Miracle perpétuel auroit- il bien été un Miracle? 
une pareille intervention nuroit-elle bien été 
dam rOrdre de la Sagesse ? Si les naoyens 
naturels ( O ont pu fuffire à conferver dans 
fon intégrité primitive Tenfémble de cette De- 
pofition fi nécelTairc , Icrois - je bien Philofophe 
de requérir un Miracle perpétuel pour prévenir 
la fubftitution , la tranfpolition ou Tomiffioa 
de quelqu3s mots ? Autant vaudroit que j'exi- 
geaiTe un Miracle perpétuel pour prévenir les 
erreurs de chaqulndividu en matière de Croy- 
ance ♦ [ 6 ] &c. 

C 5 ] Confiiltez la Note 4 du Chapitre II de cette Partie. 
[6] Coufultez ici ce que j'ai expofé fur la Nature & lo 



Je rougis de mon objedion j je rcconnois 
que mes deiirs étoient infenfés. Ce qui les ex- 
cufe à mes propres yeux , c'eft que je les for- 
mois dans lailmplicité d'un Cœur honnête qui 
cherchoit finccrement le vrai & qui ne l'avoir 
pas d'abord apperqu. [ 7 ] 



hiit des Miracles dans le Chapitre vi de îa Part. XVII , «5: 
dans le Çhap. ix de la Part, xvill. 

[ 7 ] J'AUEOIS pu facilement entrer dans de beaucoup plus 
grands de'tails fur rAuthenticite' des Livres facrés , fur les al- 
térntions de divers genres furvenues à ces Livres , fur les Va- 
rianies , fur les Pièces fuppofécs , & fur divers auéres points 
(J'Hiftoire 6^ de Critique auxquels je n'ai fait que totieher. 
Je fois revenu plus d'une fois à cette remarque , & je ne 
pouvois trop y revenir jour qu'on ne prit pas le change fin- 
ie genre & le but de mon travail. De favans Hommes ont 
tant .écrit far ces Matières depuis deux Siècles , qu'en peut 
çn con&iJtTjit leurs Ouvrages & en les extraifant paroître très- 
érudit à fort peu de fraix. Mais , moi qui n'avois point Cat 
tout dans l'Efprit d'étaler une E'rudition d'emprunt, & qui 
n'avoiîi jamais ^oûté les Ouvrages de compilation,- moi qui 
ne voiilois point faire un Traité hiftorique &, critique fur lç« 
preuves du Christianisme 5 moi qui ne voulais que faifir 
& faire faiiir le philofophique & le moi-al de ces preuves , je 
devois m'attacher principalement à ce qui coHÎlituoit ce phi- 
lofophique .& ce moral j je devois me cramponuei- au Tronc 
& aux maitreffcs Bi-anches , & abandonner les Rameaiix & 
les Feuilles au Philologue de profeflion , plus fait que je ne 
le fuis pour manier les épines de la Critique. Les Lecteurs 
que j'avois fur-tout en vue ne m'aurçient fu aucun gré de ces 
détails fcientinques. On fait d'ailleurs aflez, que lorfqn'il s'agit 

CHAPITRE 



FHlLOSOrHÎ(lUE. Part XX. ^6^ 



| i^ii|i T iii i |i! . w Ja^.J.. l V. Ml 'l l. l^Li l'^f^fBJ^^-r rm ^ !a ti • nÈOmmmp 



S 



CHAPITRE IV. 

La Vérité de la DépoJttioH écrite^ 



I je me fuis aiTez convaincu de l'Aucliend- 
cité de cette Dépodtion qui eft k grand objet de) 
mes recherches -, fi je fuis moralement certain 
qu'elle n'a. été ni fuppofée ni eirentiellemenÊ 
altérée : pourrai-je raifonnablement douter de 
fa Vérité i* 

Je l'ai dit : h Vérité d'un E'crit hiftoriqiiô 

d'une Matière extrêmement abondante , il n'y a point d'arù 
à fe dilater & qu'il y en a beaucoup à fe refferrer. EnSn ; 
ii en elt des proportions d'mi Livre bien fait comme de celles 
du Corps humain ; les Extrémités doivent être' en rapport; 
avec la Tête & le Tronc. Si àoac qiielq[ue Critique me re- 
prochoit de ne m' être pas étendu davantage fur tel on tel 
Article , je le prieroîs de confidc-rer que c'etoit mon Livra 
^ue je faifois & non le fien. Un Philofophe renonceroït à 
ss'occuper des preuves du Christianisme, fi ce? preuves 
rcpofoient fur la multitude prefqu'iniinie de ces petits détails 
qui forment le. Dédale de la Critique moderne. Le Temple 
augufte de la Ve'rite' n'a point été placé au milieu de ce 
Dédale : la Sagesse en a rendu l'accès plus facile aux Hu- 
mains : les routes qui y conduifent ne font ni tortueufes ni 
obfcures: le Bon-fens & la ï^aifon qui fe tiennent à l'entrée 
ont été chargés d'y introduire les Amis fuiceres de la Vérité 
& de la V^ertu. 

Toms XVL A a 



570 PALIJ^GÎPI^Ê'SÎE 

eil fa conformité avec les Faits. Si je me fuis 
fuffifammeiit prouvé à moi-même que les Faits 
miraculeux contenus dans la DépoBtioii font 
de nature à n'avoir pu être fuppofés ni ad- 
mis comme vrais s'ils avoient été faux : s'il 
m'a paru encore folidement établi que les Té- 
moins qui atteftoient publiquement & unani- 
mement ces Faits île pouvoient ni tromper ni 
être trompés fur de femblables Faits , pourrai-je 
rejeter leur dépofition fans choquer , je ne dis pas 
feulement toutes les règles de la plus faine 
Logique j je dis fimplement les maximes les plu* 
reçues en matière de conduite r* ( i ) 

Je fais ici un© réflexion qui me frappe: 
quand il feroit poiîible que je conçuife quelque 
doute raifonnable fur l'authenticité des E'crits 
hilloriques (2) des Témoins j quand je fon- 
derois ces doutes fur ce que ces E'crits n'ont 
été adreiTés à aucune Société particulière char- 
gée fpécîalement de les conferver, je ne pour- 
rois du moins former le moindre doute légi- 

[i] Je V^'^^ qiron veuille bien reîire avec attention ce que 
j'ai dit fur îe |Témaignage dans les Chapitres I , II , IV ^ 
V VIII de la Part. XVIII. J'évite les répétitions, & je ne 
reviens pas aux ckofes dont je peiifc avoir aiïez nf»ntré U 
ecrtitudc ou la probabilité, 

( 2 ) Les E'vansiles, 



PH ILOSOPHIQUE. Part. XX. 371 

time fur ces E'pitres adreiTeés par les Témoing 
à des Sociétés particulières & nombreufes qu'ils 
avoiciit eux-mêmes fondées & gouvernées. Com- 
bien ces Sociétés étoient-elles intéreiiées à coii- 
ferver précieufem.ent ces Lettres de ieurs pro- 
pres Fondateurs ! Je lis donc ces Lettres avec 
toute ratteiuion (ju'eiles méritent*, & je vois 
qu'elles fuppofent par- tout les Faits miraculeux 
contenus dans les E'crits hilioriques , & qu'elles 
y renvoient fréquemment comme à la Bafe iné- 
branlable de la Croyance & de la DodlrinCi 

CHAPITRE \\ 

Les Prophéties^ 

^I îe Le'gislateur de la Nature ns s'étoit- 
point borné a adrelîer au Genre-humain ce Lan- 
gage de Signes [i] qui alfecloit prmcipalemen6 
les Sens 5 s'il lui avoit encore annoncé de forù 
loin en divers tems Çf? en diverfes manières [2] 

[I] Les Miracles: Chapitre IV de la Part XVI. Ch?.p.J^ 
li , .L' la Partie XVII. 

[2] Iléb. 1 , I. 



572 V A L I 1^ G E 1^ F 3 I E 

la Miiîion de I'Envoye' , ce feroit , fans doute , 
une nouvelle preuve bien éclatanre de la Vé- 
rité de cette Miffion , & une preuve qui accroi- 
troic beaucoup la femme déjà ù grande de ces 
probabilités que je viens de raffembler en fa- 
veur de TE'tat futur de l'Homme. 

Je ferois bien plus frappé encore de cette 
preuve, Ç\ par une Difpenfation particulière 
de la Sagesse Suprême , les Oracles dont je 
parle a voient été confiés aux Adverfaires mê-. 
mes de PEnvoye' & de fes Minières , & fî ces 
premiers & ces plus obdinés Adveriaires avoient 
fait jufqu'alors une profefTion conftante d'appli- 
quer ces Oracles à cet Envoyé' qui de voit venir. 

J'ouvre donc ce livre [ 3 ] que me produi- 
fent aujourd'hui cumme authentique & divin 
les Defcendans en ligne direde de ces mêmes 
Hommes qui ont crucifié I'Envoye* & perfé- 
cuté fes Miniftres & fes premiers Sedtateurs. 
Je parcours divers morceaux de ce Livre , & 
je tombe fur un E'crit [4] qui me jette dans 

C 3 ] Le V. Teftameiit. 

[ 4 ] ESAÏE LUI: ESAÏE ou Isaïe , de la Race Royale ; le 
premier des quatre Grands Prophètes. Ilpi-opIiétifoitenvirr»ji lept 
fiecles avant notre Ere. On a dit avec raifon de ce Prophète 
^u'il étoit , en f^uclciiie forte, un cinciuieme E''ua7i^élijle, 



PHILOSOPHIOUF. Part, XX, 37^ 

le plus profond étonnement. Je crois y lire une 
Kiftoire anticipée & circonftanciée de PEn- 
voye' : Yy retrouve tous Tes Traits , Ton Carac- 
tère & les principahs particularités de fa 
Vie. II me femble , en un mot , que je lis la 
Dépofîtion même des Témoins. 

Je ne puis détacher mes yeux de ce furpre- 
nant Tableau : quels traits î quel coloris ! quelle 
cxprelîion î quel accord avec les Faits î que!le 
juRefle , quel naturel dans les embiè.nes î que 
dis-je ! ce n'eft point une peinture emblémati- 
que d'u:i avenir fort éloigné j c'ell une repré- 
Tentation ôdele du préfent , & ce qui n'elt 
point encore eft peint comme ce qui cft. 

IL et paru comme une foihle Plante ^ comme 
nn Rejeton qui fort d'wie terre aride. Il n\y a 
en bii ni beauté ni éclat ; nous lavoyjs vu êff 
nous n'avons rien trouvé qui nous atirrât vers 
lui, 

Me'PRISF ^ û peine au rang des Hovîmes y 
Hor/vne de douleur ^y qui a connu les foujfran.es » 
ferdhlahle n ceux dont on détourne les yeux j il a 
élé un objet ds mépris i ^ }ious n'en avons faii 
tiUCHn cas, 

Aa 3 



574 PALINGFNFSIE 

CEPENDANT il s'efi chargé de ms maladies 
fe" il a pis Jnr lui nos douleurs 

IL étoit percé pour nos forfaits ^ 

fi'oljje pour nos iniquités'^ le châtiment qui nous 
procure h paix ejl fur lui , £i? c'efi par fa 
meurt riffltre que nous fommes guéris. 

IL a été opprimé ^ ^fflig^ > cepen- 

dimt il n'a point ouvert la bouthe-, il a été con^ 
duit û la mort connne un Agneau ^ comme une 
Brebis qui efi muette devant celui qui la tond. . . 

IL a été tiré de topprejjlon ^j? de la cojidam- 
nation j & qîti pourra expriyner fa durée ? Il a 
éié retranché de la Terre des Vivans , mai^ âefî 
Cl canfe des péchés de mon Peuple qu'il a été 
frappé. 

ON avoit ordonné fon fépulcre avec les Mé- 
dians , ^ il a été avec le Riche dans fa mort ; 
car il n'aicit point commis de violence Çff il 
n^y avoit point eu de fraude dans fa bouche, 

..... après qCil aura donné fa vie en fa- 
crifice pour le péché , il je verra de la Pojîérité ^ 
f(s jours feront prolongés , '& le bon plaifir de l'i^^ 

TEBMEL profpérera entre fes mains. 



PHILOSOPHIQ^UE, Fart, XX. 57c 

IL verra le fruit de fes peines ; il en fera 
fatisfait , g? ce Jujh jujlifiera un grand nont^ 
h'e d'Hommes far la connoiffance qu'ils auront 
Ae lui 

C EST pour cela que l'FTER>^EL lui don^ 
vera fa portion parmi les grands ,• // partagera 
le butin avec le Fuijfans ,* parce qu'il fe fera offert 
lui ynême à la mort , qu'ail aura été mis au rang 
des criminels , qu^il aura porté les péchés de 
plufieurs êf? ^i^^il ^^i^^ intercédé pour les Cou- 
pables, 

IL (<)) fera haut ^ puijfant. 

Comme il a été pour plufieurs un fujet d'étonné- 
ment , tant il a paru ahjecl Çf? inférieur mèrae 
aux plus petits des Hommes ; ainfi fera-t-on frappé 
d'étonnement quand il répandra fa lumière fur 
plufieurs Nations 

Celui q.ui pcignoic ainfi aux Siècles futurs 
POrient d'enhaut , leur auroitii déiigné 
encore le teais de fou Lever ? J'ai peine à 
en croire mes propres yeux , lorfque je lis 
dans un autre E'crit [ 6 ] du même Livre 

[5] LU. 

[6] Daniel ix: le dernier tics quatre grands Frofbetes 

Aa 4 



^7^ 2' A L I 2^ a E' N rS I E 

cet Oracle admirable qu'on prendroit pour une 
Chronologie compofée après l'E'véncment. 

îl naquît environ l'an 6i6 avant notre Ere. Il fut emmené 
Captif à Ecibyloiie environ l'an 6o6 , & inftniit dfins toutes 
Jes Sciences des ChaUléens. On fait comment il fut élevé aux 
premières Dignités de l'Empire. Il mourut vers la fin du re- 
gîie de Çye-VS , âgé de prés de vo ans. 

On fait encore que les Prophéties de Daniel font celles 
qui exercent le plus la fagacité & le faroir des plus habiles 
Interprètes; je pourrois ajouter des plus profonds Aftronomes • 
jcàr j'en connois un dont je regretterai toujours la mort pré_ 
înaturée, qui avoit fait danfj ces admirables Prophéties de^ 
Découvertes aftronomiqxies qiû avoient é*-onné deux des pre„ 
i)îiers Agronomes de notre Siècle, Mrs, de Maîran & Cas^ 
SINI. Je parle de feu Mr. de Çhe'seaux , mort à 33 ans, 
en Ï7ÇI , & dont les rares & nombreufes Connoiirances 
étolent relevées par une moileftic, une candeur & une piété 
plus rares encore. Vo^ez X AvertiJJhnent de fes Mémoires pof^ 
thumes fur dh'crs fiijcts d'Afironomie çSf de Mathématiques : 
Laufannc 17 Ç4, in 4''., ouvrage profond, trop peu connu & 
fi digne de Tètre ; maii qui ne fauroit être entendu que des 
glavans les plus initiés dans les fecrcts de la haute Aftronomie^ 

"^ 21 n y et -pas moyen, de difconvenir des Vérités Sf des Bécou^ 
fiertés oui font prouvées dans 'votre Dijri.:'tation ^ écriv.oit l'il- 
ïuili-s Maîran au jeune Aitronome : Tnais je ne fuis com- 
frendre comment ^ pourquoi elles font uuffi réellement ren^ 
fermées dans /'E'CKITUKE Sainte, Ewt-on loupyonne que 
i'çïud? iVnn Prophète enrichiroit rAftronomic & qu'elle nous 
XTjudî-pit ixjr certains points très-difficiles de cette belle Science 
îin degré de précifipn fupévieur à celui ^ue le calcul d.Yqi^. 



FHIZOSOPHIQ^UE. Vart. XX. 577 

IL y a feptantt Semmres âétermuiéss Jtir ton 
Teuple Çff jur ta fainte Ville pour abolir l'znjidé' 
lits , confianer le péché , faire propïticitioyi four 
riniquité , pour amener la J^'fiice des Siècles , 
pour metti'e le Sceau à la l'ifion '^ à la Pro- 
phétie 5 kS pour oindre le Saint des Saints. 

TU [auras donc ^ tu entendras , que depuis 
la f ortie de la Parole portant qu'on s'en rff- 
tourne & qu'on rehjtijje la ViHe , jufqu'au Christ 
le Conducteur , il y a fept Semaines & foixante- 
deux Semaines 

ET après ces foixarite-deux Semaines le ChrisT 
fera retranché , mais non pas pour foi 

ET il confirmera P Alliance à plujieurs dans 
une Semaine , '^ a la moitié de cette femaine 
il fera cejfer le Sacrifice & rohlation 

Je fais que ces Semaines de TOracle font des 
Semaines à^ Années , chacune de fept Ans. Il s'a- 



f j. Le Lefteiir qui dcfircra «l'avoir une idée des décou- 
vertes de Chroiuilogie & d'Artroncmie que M. de ChÉseaux 
avoit faites dans les Oracles de Daniel , en trouvera un Pré- 
cis très-net à la fia du Tom. III de I'Addisson Uc Ai. COR-, 
i£VON, ijnpriraé à Grcueve en 1771. 



37J TALI7^^E':^FSIB 

git donc ici d'un événement <^ui ne doit arri- 
ver qu'au b.out de 490 Ans. 

Je fais par l'Hifloire le Tems de la venue 
de ce Christ que l'Oracle annonce. Je remonte 
donc de ce Christ jufqu'à 490 Ans, car l'E'- 
vénement doit être l'interprète le plus fur de 
rOracle. 

J'arrive' ainG au règne de ce Prince [7] 

[7] Artaxerxes /oK^Ke-??îtw/j environ la some. année 
lie fon Règne , félon quelques Chronolegiftes , & la 7me. félon 
Prideaux. Ce ce'lebre E'crivain a montré, en effet, que fi 
l'on compte les 70 Semaines en partant de la 7me. année du 
Règne d'ARTAXERXES longue-main ou de l'E'dit que ce Prince 
accorda à Esdras , on trouve précifément 70 Semaines on 
490 ans , mois par mois , jufqu'à la mort du Christ : pré- 
cifion étonnante ! accord merveilleux avec l'événement ! L» 
hafard opéreroit-il ainfi' un Efprit judicieux & impartial fc 
refufera - 1 - il à de femblables preuves? Voyez VHiJloire des 
Juifs du dode Anglois j Tom. II , Pag. lo & fuiv. de l'E'dit. 
•le 1722. 

■}• t M. de ChÉseaux s'étoit auffi occupé des 70 Semaines 
de Daniel & avoit embraffé l'opinion de Prideaux comme 
celle qui cadre le mieux & avec l'Hiftoire & avec la manière 
la plus sûre de calculer les Tems de l'Oracle. Confultez là- 
deflfus le court E'crit de l'Aftronome de Laufaane, inféré 
Tom. III de l'ADDlssoNde M. deCoRREVON ,P. 332. Vous 
7 trouverez précifément le même réfultat chronologique que 
dans l'Hillorien Anglois. 



PHILOSOPHIQUE. Part XX. 379 

dont fort en effet la dernière [ 8 ] Parole pour 
le rétahlijenieni de cette Nation captive dans 
les Etats de ce Prince 5 6c c'eft de la main 
de cette Nation elle-même que je tiens cet Ora- 
cle qiii la trahit & la confond. 

Douterai -JE de l'Authenticité des Ecrits 
où ces étonnans Oracles font conQgnés ? mais , 
la Nation qui en a toujours été la Dépolitai- 
re n'en a jamais douté : qu'oppoferois-je à un 
Témoigiiage fi ancien, fi conftant, Çi uniforme? 
Je n'imaginerai pas que cette Nation a fuppofé 
de pareils E'crits : combien cette imagination 
ferolt-elie abfurde î les Oracles eux-mêmes 
ne la démentiroicnt-ils pas f" ne feroit-elle pas 
démentie encore par tant d'autres endroits des 
mêmes E'crits qui couvrent cette Nation d'igno- 
minie & qui lui reprochent Çi fortement fes dé- 
fordres & fes crimes ? elle n'a donc rien fup- 
pofé , rien altéré , rien retranché , puifqu'elle 
a lailfé fubfifter des Titres fi humilians pour 
elle & Ç\ favorables à la grande Société qui re- 
connoît le Christ pour fon Fondateur. 

[ 8 ] IL y avoJt eu deux E'dîts antérieurs : le premier avoit 
été accordé par Cyrus , la première année de fon Règne à 
Babylone , environ l'an 5,^7 avant le Christ. Le fécond 
E'dit avoit été donné par DaPvIUS, Fils d'HvSTASPE, en- 
firoii l'an %i^ avant k CKiiiSTo 



5So PALTNGE'T^Ê'SIB 

Recourrai -JE à l'étrange fuppofition que 
Faccord des Ivéïiemens avec les Oracles eft ie 
fruit du hafard ? mais , trouverai je dans la 
ccïiicidence de tant de traits & de traits^ Ci di- 
vers l'empreinte d'une caufe aveugle? (9) 

Un doute plus raifonnable s'élève dans mon 
Efprit : puis-je me démontrer à moi-même que 
ces Oracles dont je fuis (î frappé ont bien pré- 
cédé de cinq à fix iiecles les événemens qu'ils 
annonçoient en termes û exprès & (î clairs ? 
connois - je des monumens contemporains qui 
m'atteftent que les Auteurs des E'crits dont je^ 
parle ont bien vécu cinq à fix Siècles avant le 
Christ ? Je ne m'engage point dans cette fa- 
vante & laborieufe recherche : j'apperc-ois une 
route plus courte, plus facile, plus fùre & qui 
doit me conduire à un réfultat plus décifif. 

J'ai appris de THiftoire , que fous un Roi 
d'E'gypte ( 10 ) on ât une Verfion Grecque des 
E*crits dont il eft queftion. Je con fuite cette 
fmieufe Veriion , & j'y retrouve ces mêmes 
Oracles que me préfente le Texte original. 
Cette Verfion , exécutée par des Interprètes 

( 9 ) Voyez le Chap. IV de la Part. XVI. 

(10) Vro-LQ-ii^L'E Fhilidehhe. 



PHILOSOP HI^ UF. Part XX, ^U 

f 1 1 ) de cette même Nation Dépofitaire du 
Texte original , avoit précédé de près de trois 
Siècles [12] la nailfance du Christ. Je fuis 
donc certain que les Oracles qui m'occupent 
ont précédé d'environ trois Siècles les événe- 
mens qu'ils annonçoient. 

Je ne ferois pas le moins du monde fondé 
à foupqonner que des Membres de la Société 
fondée par le Christ ont interpolé [ 13 ] dans 
cette Verfion ces Oracles qui leur étoient fi 
favorables. La Nation gardienne du Texte ori- 
ginal n'auroit- elle pas réclamé d'abord contre 
une telle impofture ? D'ailleurs n'auroit - il pas 

[11] Les lxx Interprêtes. On lira, fi l'on veuè, dans 
VHiJîoire des Juifs du favant Prideaux tout ce qu'on a dé- 
bité fur ces Interprètes & fur leur Verfion d'après le faux 
Ariste'e. Il refte toujours très - certain , que cette ce'lebre 
Verfion fut faite par des Juifs d'Alexandrie , à l'ufage de ceux 
de leur Nation qui vivoient parrai les Grecs ou qui parloient 
la lanv^je Grecque. On trouvera un Prs^cis de cette Difciiffioa 
critique dans l'excellente Préface générale du N. T. de Berlin , 
Pag. CL VI & CL VII de l'E'dit. de 1741. 

[12] La Verfion des lxx fut faite 271 ans avant notre 

Ere. 

[ l.-^ ] Ce Mot de'figne les Additions qu'une Main etrangcre 
iaferc furtivement dans un Manufcnt. 



3Sa P^LI'tîCH'l^E'SÎE 

fallu interpoler encore tous les E'erits des Doc- 
teurs de cette Nation qui font mention de ces 
Oracles & qui n'hefitent point à les appliquer 
à cet Envoyé qui devoit venir ? 

Si pour donner au Genre-humain un plus grand 
nombre de preuves de fa Deftination future , 
TAuiEUR du Genre -humain a voulu joindre 
au Langage de Signes, (14) déjà fi perfua* 
fit , le Langage prophétique ou typique , il n'aura 
pas donné à ce Langage des caractères moins 
exprefîîfs qu'à celui de Signes. Il l'aura telle- 
ment approprié aux événemens futurs qu'il s'a- 
giffoit de reprélenter, qu'il n'aura pu s'appli* 
quer exadtement ou d'une manière complète 
qu'à ces feuls événemens. Il l'aura fait enten» 
dre dans un tems & dans des circonftances tels 
qu'il fat impoffible àl'Efprit humain de déduire 
naturellement de ce tems & de ces circonftances 
l'exiftence future de ces événemens. Et parce 
que il ce Langage avoit été de la clarté la plus 
parfaite , les Hommes auroient pu s'oppofer à 
la nailfance des événemens, il aura été mêlé 
d'ombres & de lumière : il y aura eu aflez de 
lumière pour qu'on pût reconnoître à la naif- 



[ 14 ] Les Miracles ; voyez les Cbap. IV , YI de la parti* 
XVII. 



PHILûSOFÎIïaVÊ. Part.XX: m 

fance desévénemens que le Législateur avoit 
parlé , & il n'y en aura point eu aflez pour 
exciter les pafîîons criminelles des Hommes. 

Je découvre tous ces caraderes dans les Ora» 
eles que j'ai fous les yeux. Je vois dans le même 
Livre beaucoup d'autres Oracles femés qà & 
là & qui ne ne font gueres moins fignihcatifs. 

Us ont percé mes mains Ils ont partagé eU" 

tr'etix mes vêtemens ç^ jette ma robe au fort , (i 
&c. 

Quel autre que Celui pour qui tous le$ 
Siècles font comme un inftant pouvoit dévoi- 
ler aux Hommes cet Avenir (i reculé & appeL 
1er les Cliofes qui ne font point comme fi elles 
étoient î 

[15] Pfeaume XXI. Je me ferois étendu davantage fiif 
les Prophéties, & je les aurois préfentées fous lui autre point 
lie vue fi j'avois adrefTé ces Recherches a ce Peuple illuftre , l'an- 
cien & fidèle Gardien de ces Oracles facrés. Peut- être néan. 
moins en ai -je dit alTez pour faire fentir à un Ledleur judi- 
cieux & exempt de préjugés combien les deux principaux 
Oracles auxquels je me fuis borné font décififs en faveur du 
Messie que les Chrétiens reconnoiffent. Je ne vois pas que 
les Dofteurs modernes de ce Peuple infortuné réufTiffLnt 
mieux que leurs PrédécclTcurs a infirmer les conféquences que 
le Chrétien tire fi lésitimcment de ces admirables Pruphétics. 
Divers Apolosiftos du Christianisme ont approfondi ce- 



î§4 



PALÏITGE'I^FSÎÊ 



grand Sujet : on ne conrultcra , fi l'on veut , que les exceî* 
leiisE'crits d'un Abbadie & & d'un jAQ.UELOr, qui font 
entre les mains de tout le monde. Je renvoie encore fur ma 
manière de traiter ici les Prophéties à la Note 7^ du Char, 
pitre m de cette Partie. 




VINGT- 






^-^•^is=^=^^fe^i^^^=^^fe^^'^1 



VINGT-UNIEME PARTIE. 

SUITE DES IDÉES 
L'ETAT FUTUR DE L^HOMME. 



Î^IN DES RECHERCHES 
SUR LE CHRISTIANISME. 

LA DOCTRINE. 
LES SUCCÈS DU TÉMOIGNAGE. 

CHAPITRE PREMIER. 
La Docirins du Fondateur. 

O IL efl: bien vrai que la Sagesse ELLE-mèrtief 
aie daigné defcendre far la Terre pour éclai- 
ler des Hommes mortels, je dois, fans doues ^ 
TotneXVL B t» 



53^ PALI1^GE'N£^SIE 

retrouver dans la Dodrinc de son Envoyï 
l'empreinte indélébile de cette Sagesse ado- 

EABLE. 

Je médite profondément es grand Sujet : je 
commence par me tracer à moi-même les 
caractères que cette Dodlrine devroit avoir pour 
me paroitre conforme aux lumières les plus 
pures de la Raifon & pour ajouter à ces lu- 
mières ce que les befoins de THumaiiité exu 
geoient & qu'elles ne peuvent fournir. ( i ) 

Je ne puis difeonvenir que l'Homme ne foit 
un Etre fociabîe & que pîufieurs de fes prin- 
cipales Facultés n'aient pour Objet died fê- 
tât de Société. Le Don feul de la Parole fuf- 
firoit pour m'en convaincre. La Dodrine d'un 
Envoyé Ce'leste devroit donc repofer efTen- 
tiellemeiit fur les grands principes de h focia- 
bilicé. Elle devroit tendre Je plus diredcaient 
k perfedionner & à ennoblir tous les fenti- 
mens naturels qui lient l'Homme à fes Sem- 
blables : elle devroit multiplier &. prolonger à fin- 
défini les cordages de fHumanité : elle devroit pré- 
fenter à l'Homme f amour de fes Semblables com- 
me la fource la plus féconde & la plus pure 
de fon bonheur préfent & de fon bonheur 

£ I ] Confultez le Chap. III de la Part. XVI. 



PHILOSOP IQ^UE. rm, xxh ni 

à Venir. Efl:-il un principe de Sociabilité pluâ 
épuré , plus noble j plus adif , plus fécond que 
cette bienveuillance fi relevée qui porte dans 
la Dodrine de TEnvoye' le nom Çi peu ufiré 
[2] & fi cxprelFif de Charités* Je vous donne 
un comjnande}nent hoiivean , c'efl de vous a'wiet 
les uns les autres, .... L>'eli à ceci quoH 
reconnoîtra que vous êtes mes Difciples fi vous avc:^ 
de P amour les uns pour les Autres. . . . llnefi 
point de plus grand amour que de donner fa vis 
pour [es Amis. . . . Et qui étoient les y^;;^// de 
TEnvoye' 'i les Hommes de tous les Siècles & àû 
tous les Lieux : il eft mort pour le Genre humain* 

A ces préceptes fi réitérés d'amour fraternel 
à cette Loi fub'ime de Li Charité méconnoîtrai-* 
je le- Fondateur & le Le'g slateur. de la 
Société univerfelle f' à ce grand exemple da 
bienfailsnce , à ce Sacrifice Ci volontaire 
méconnoitrai-je l'AMr des Hommes le plus 
vrai & le p'us généieux .^ 

[2] Je lîe dis pas.y? ncuveau ^ qViOique je le puiTe khn^ 
lin certain Cens. CicÉron avoit dit ànn^ ce beau pciTla-^^j 
qu'on lit dans fon Livre des Fins V, 23 ,• in oinni antem hoj 
ncjio , 7iihil eft tam illnflre , nec ifnodlafiûs pateàt , qtta-.n ce;w 
juncHo inter homines homi'imm ^ £?' quajî (\rurdain Scciecas Ssf 
edifiummcutio utilitutum , £57" ipfa caritas Generis humani : ç^fc^ 
Ce Sa^^e faifoit entendre à fon Siècle les premiers acceus de 14 
Charité, 

B b a 



388 V A L J V B £' h' L' S I Ê 

C'est toujours le Cœur qu'il s'agit de per* 
fedionner : il ert le Principe univerfel de tou- 
tes les afîcdions : une Doctrine ce'lests 
ne fe borneroit point à régler les adions ex- 
térieures de THomme : elle voudroit porter 
encore fes heureufes influences jufques dans 
les plus profonde replis du Creur. Vous avez 
ou^' dire i vons 71e commettrez point d'adultère : 
mais , y}ioi je vous dis , que celui qui regarde 
une l'emme avec dss yeux de convoltife a déjà 
coraniis Cadidtere dans fou Cœur. Qiiclle eft donc 
cette nouvelle Doctrine qui condamne le 
crime penfé comme le crmie commis? c'efl: la 
Doctrine de ce Philoroplie par excellence 
qui favoit bien comment l'Homme eft fait , & 
que telle eft la conftitution de Ton Etre qu'un 
mouvement imprimé trop fortement à certai- 
nes parties du Cerveau pouvoit le conduire in- 
fenGblement au cnme. Un Piycbologue [ 3 ] 
ne doit pas avoir de la peine à comprendre 
ceci. Le Voluptueux infenfe le fcntiroit au 
moins s'il pouvoit appercevoir Ton Cœur à tra- 
vers les immondices de fun Imagination. Afais 
vioi je vous dis -, c'eft un Maître qui parle , & quel. 
Maître Î il parloit comme ayajit autorité, 

[ 3 ] La Pfychohgic eft h Science de l'Ame & de fes opé- 
rations Le Ffychoht^ue elT: le Philorophe qui s'attache particu- 
liiéi-cment à cette Science. 



THILOSOr H TQ^UK Part. XXL ^%9 

'Vhomme de hien tire àe bonnes chofes du bon 
tréfor de [on Cœur i ^ le méchant Hoîiime tire 
de mmivaifes chofes de fou mauvais tréfor : que 
de fimpiicité dans ces exprefîîons ! que de vé- 
rité dans la penlëe ! que la chofe eft bien faite 
comme; cela î V Homme de bien. ... ce n'eft 
pas le grsiid Homme -, c'eil: mieux encore. . . 
fon bon tréfor. , . fon Cœur, . . k Cœur 
de l'Hoinme de bien. 

Il n'y a pas de padion plus antipatiquc 
avec l'Efprit focial que la vengeance : il n'en. 
cft: point non plus qui tyrannife plus cruelle- 
ment le Cœur qui a le malheur d'en être poi- 
fédé. Une Doctrine Ce'leste ne fe borne- 
roit donc pas à réproHver un fentiment (1 dan- 
gereux & fi indigne de l'Etre focial : elle ne 
fe borneroit pas même à exiger de lui le facriâce 
de Tes propres relîentimens ; bien moins encore 
lui killeroit-elle la peine du Talion-. [4] elle 
voudroitîui infpirer le genre d'Héroïfme le plus 
relevé & lui enfeigner à punir par fes bienfaits 
rOffenfeur. Vous avez appris qu'il a été dit; 
ml pour œil & dent pour dent : çf? moi je vous 
dis -, . . . aimez vos Ennemis -, béniffez ceux, 
^ui vous haijfent , priez pour ceux qui vous 

[4] Punition pareille à rofFcnTc : ai i four œil ^ &«, 

Bb 3 



^19^ PAIINGFTNFSIX 

Vudtnntent ^ qinvouf perfécntent. , . car fi vous 
n'aimez que vos Frères, que faites ^uoiis d'extraor^ 
dirume.f' [ij Et quel motif préfente ici l'AuTEUiv 
d'une UOCTRINE Ci propre à ennoblir le Cœur de 
l'Etre focial ? ajm que voiisfoyiez, les infans de vo-^ 
treFEKtiCt'LEyrEqm fait lever fon foleil fur 
les ip^chaîis C9' fi^^ l^^ Gens de bien , ^ qui répand 
l(ï pluie fur ks Jnjies^ & fur les Injtijies. L'Etre 
vraiment iocial répand donc fes bienfaits comme 
Ja Providence répand les fiens. Il Fait du bien à 
tous & s'il agit par des principes généraux , 
les exceptions à ces principes font encore de§ 
bienfaits & de plus grands bienfaits. Dirpenfateur 
judicieux des Biens de la Providencs , il fait ^ 
quand il le feut , les proportionner à Texcellence 
des Etres auxquels il les diftribue. Il tend fans; 
çeile vers la plus grande pcrfedion , parce qu'il 
fert nn M ki'if^^ parfait. . . Soyez parfaits. , . 

Une Doctrine qui profcrit jufqu'à l'idée de 
vengeance & qui ne laiifeauCœur que le choix 
d^s bienfaits prefcrira , fans doute , la réconci- 
lia ion & le pardon des injures perfonnelles, 
L'ËÇï"^ via nunt focial cil trop grand pour 

C Ç 3 Je (kb que ces helîes paroles , ainfi f[ue pliifieurs aiir- 
très Je cet ^tiuiirable Dilco'irs , s'adrclToient plus diredemen^ 
ftui Diicipies ihi MaîTRK qu'au Peuple qui l'ccoutoit. Mais , 
(^ixi vl^noru qito ia DoCfi;iN2î de ce Maîtse exige eus hçu-. 
sreufcs dirpolîtio^is d? tous ceuK qui la proïcITci^t ? 



riIILOSOPMIQ^UE. Part. XXI, 591 

être jamais iiiacceflible à la réconciliation & au 
pardo!!. Lors donc que vous préfenterez votre 
Ojfrauue pour être mife fur l'Autel , fi vous 
vous foiivenez que votre Frère n quelque chofg 
contre vous , laijjez votre Ojp'amJe devant l'Au^ 
tel ^ allez premièrement vous réconcilier avec 
votre Frère ' oprès cela , venez '^ préfentez vo- 
tre ijjfrande. C ell cncouc que le Dieu de paix qui 
eft le Dieu de la Société univerfeile , veut des 
Sacrincateurs de la paix. . . . fur l'Autel. . . . 
elle le proFc^neroit. . . . devant PAutel. . . . 
elle n'y demeurera qu'un moment. Combien de 
fois pardonnerai-] e à mon Frère ? fera-ce jufqu'à 
fept fois f demande ce Di(ciple dont FAme n'é- 
toit pas encore aiTez ennoblie : jufquà feptante 
fosfeptfois, répond CELUI qui pardonne tou- 
jours , parce qu'il a toujours à pardonner. 

Une Docïrike qui ne refpiicroit que Cha. 
rué feioit apparemm^ent de la Tolérance uiie 
des premières Loix de l'Etre focial : car il fe- 
roit contre la natuie de la Chofe qu'un Etre 
focial fut intolérant. Des Hommes encore char^ 
nels voudroient difpofcr du Feu du Ciel : ils 
voudroient Seigneur ! voulez- 
vous que répond TAmi des Hom- 
mes à cette demande auiîi inhumaine qu'ui- 
fenfés ? vous ne favez de quel tfprit vous ètss 

Bb 4 



19^ PALINGFNFSIE 

finhnés : je ?ie fuis pas venu pour perdre les 
Hommes , mais je fuis venu pour les fauver* 
Des Hommes qui (e difent les Difciples de ce 
bon Maître pouriliivront-ils donc leurs Sembla- 
bles parce qu'ils ont le malheur de ne pas attachei^ 
à quelques mots les mêmes idées qu eux ? Em- 
ploieront -|i'S le fer & le feu pour 

je ne puis achever. , . . je frémis d'hor^ 
reur. . . , cette affreufe nuit commence à 
fe difïîper, . . .un rayon de lumière y 
pénètre. . . . puiffe le Soleil pe Justice 
y pénétrer enfin ! 

Une Doctrine Ce'leste devroit éclairer 
PHomme fur les vr^is Biens. Il eft un Etre fen-. 
fible : il a des afFecl:ions ; 11 faut des Objets 
à fa faculté de dedrer: il en faut à fon Cœur, 
Mais, quels Objets une telle Doctrine pré- 
fenteroit-elle à un Etre qui n'eft fur la Terre 
que pour quelques momens & dont la vraie Patrie 
cft le Ciel ? Cet Etre dont TAme immortelle en-, 
gioutit le Tems & faiiit TE'ternité , attacheroit- 
H fon Cœur à des Objets que le Tems dévo- 
re r" Cet Etre doué d'un fi grand difcernement , 
prendroit-il les couleurs changeantes des gout- 
tes de la rofée pour l'cclac des Rubis ? Ne vous 
^majjez pas d:s Tréfors fur la Terre oh les Vers 
^ /fl ïQuilis ks çonjum^m ^ oh Iss Voleurs 



FHILOSOPHIUUE. Part XXL 595 

percent & dérobent. Mais , amajfez-vous des 
Trsfors dans le Ciel ok les Vers £5* Lx rouille 
ne gâtent rien Jf? oh les Voleurs ne percent 
ni ne dérobent : car ok fera votre Tréfor , là 
mtjji fera votre Ccenr. Qiioi de plus vrai & quoi 
de plus fenti par celui qui eft allez heureux 
pour fe faire un femblable Tréfor î Son Ci£ur 
y eji tout entier. Cet Homme cft déjà affJs dans les 
Lieux céleftes. Il efi affamé ^ ait t ré. de la Juf 
tice , ^ il fera rajfajié. > 



CHAPITRE IL . 

Continuation du même Sujet. 
Objection : Réponfe, 

01 une Doctrine Céleste prefcrîvoit un 
Culte, il feroit en rapport diredl avec la na- 
ture de l'Intelligence &; aulfi approprié à la no- 
bl«iTe de l'Etre moral qu'à la Majesté' & la 
Spiritualité de I'Etre des Etres. Apprenez ce 
que fignifent ces Paroles j je veux raiféricords 
£f? non point facrifce. . . rnifédcorde, 
h chofc fgnijUe & non le figue. Le teray vient 



594 T A L 1 V G E V F S î E 

^ il efi même déjà venu , que les vrais Aâo^ 
rateurs adoreront DIEU en Efprit ^ en Véri- 
té y car ce font là les Adorateurs qiCîL demande, 
DIEU eft un ESPRIT, ^ il faut que ceux qui 
r adorent , f adorent en Ejprit & en Vérité. . , 
en Efprit. . . en Vérité. , . ces deux mots 
cpuifent tout & ne peuvent être épuifés ; mais 
ils peuvent être oubliés : Taveugle fuperftitiou 
ne les connut jamais. En Efprit. . . en Vé- 
rité : que ces deux mots caradérifent bien en- 
core cette Religion univerfeile , oppolée ici 
à cette Religion locale, donnée à une feule 
Famille pour être ainfi la Dépofitaire de ces 
grandes & éternelles Vérités utiles à tous les 
Siècles & à toutes les Nations î [ i ] 

( i) Les Vérités les phis importantes de la Religion natu- 
relle. Reprocherai-je à îa Famille qui en a été la Dépolitairc 
fon ignorance dans les Sciences de Raifonnement ? Si elle avoit 
été un peu dialefticienne n'auroit-elle point altéré le Depot 
ou n'auroit-elle point paîTé pour l'avoir elle-même enfanté? 
Je médite avecplaifir fur cette conduite de la Providence. 
lime paroit affez remarquable que le meilleur, le plus court 
& le plus ancien Abrégé des Loix naturelles nous foit produit 
par cette Famille qui le poQTede depuis plus de 32 Siècles, & 
dont le Législateur n'inventa ni la Métaphyfique ni la Logique. 
Quelles hautes idées encore ce Législateur ne donne - t - il point 
de la Cause première ! Qiiel Volume à commenter dans 
tous les Mondes, dans le Tenis & dans l'E'tenîité, que le 
feul Je suis celui oui suis ! Penree prodigieufe & qui 
jie pouvoit venir que de celui à q.ui feul il appartient de 



THÎLOSOPHlflVF. Part. XXI. 59c 

Ma is , paroe que THomme elt un Etre fenfible, 
& qauue Religion qui réduiroic tout au pur 
SpiritualiTme pourroit ne point convenir alfez 
à un tel Etre ; il i^eroit fort dans le caradere 
d'une Doctrine céleste de frapper les Sens 
par quelque chofc d'extérieur. Cette DocTRI^E 
ét;îbliroit done un Culte extérieur ; elle inftitue- 
roit des Céiénionies, [2] mais en petit nom- 
bre , & dont la noble (implicite & l'expreffion 
feroient exactement appropriées au but particu- 
lier de rinititution & au fpiritualirme du Cuke 
intérieur. 

De même encore j parce qu'un des effets 
naturels de la Prière eft de retracer Fortement 
à l'Homm.e fes CoibîefTes , fes miferes , fes befoins; 
parce qu'un autre effet naturel de cet Ade reli- 
gieux eft d'imprimer au Cerveau les difpofitions 
les plus propres à furmonter la trop forte impref. 
fion des Objets fenfibles; enfin, parce que la 
Prière eft une partie effentielle de cet hommage 
raifonnable que la Créature intelligente doit à 
fon Créateur, une Dogtine céleste rappel- 

tlire ce qn'iL est ! Le premier Législateur annoiiqoit le JÉ- 
KOVA, 1 Eternel des arme'es; le fécond Le'gislateuk 

a anncncé rUNIQ.UE BON , U DiEU des MiSi'illCO&DES. 

^ 2 ) Les Sccrciiiens. 



leroit l'Homme à la Prière , & lui en feroit un 
devoir. Elle lui en prefcriroic même un Formu- 
laire 5 [ 3 ] & l'exhorteroit à rnifer point de 
vaines redites. Et comme l'Ame ne fauroit demeu- 
rer long-tems dans ce profond recueillement que 
la Prière exige , le Formulaire prefcric feroit très- 
court, & ne conticndroit que les chofes les 
plus nécelTaires , exprimées en termes énergi- 
ques & d'une fignification très étendue. 

Il feroit bien encore dans l'efprit d'une 
Doctrine ce'leste de redrelTer les jugemens 
des Hommes fur le défordre moral , .fur la con- 
fufîon des Méchans avec les Bons , & en géné- 
ral fur la conduite de la Providence. La Phi- 
lofophie moderne s'élève bien haut ici , & n'at- 
teint pas encore à la hauteur de cette Philo- 
sophie populaire qui cache fous des images 
familières les Vérités les plus tranfcendantes. 
SEIGNEUR n'avez-voiis pas femé du hou Grain 
dans votre Champ ? d'où vient donc qu'il y a de 
r Tvi'aie "^ . . . Voulez -vous que nous allions la 
cueillir ? Non , dit-il ,* de peur qu'en cueillant 
PTvraie vous 71' arrachiez anjji le bon Grain, 
Laijfez croître l'un ^ l'autre jufqu'à la Mmjjon^ 
^ au tems de la Moijjon je dirai aux MoiJoU" 

[ 2 ] L'Oraifon Do-.ninicale. 



pniLOSOPHlOUE. Part, XXL 59? 

neurs ^ cueillez premièrement PTvraie ç^ liez- la 
en bottes ,* . . . fnais amajjsz le bon Grain dans 
7non Grenier. Des Ignorans en Agriculture vou- 
droient devancer la Saifon & nettoyer le Champ 
avant le tems. Ils ne le voudroient plus, s'il 
leur étoit permis de lire dans le Grand Livre 
in Maître du Champ. 

Si l'Amour de foi-même efl: le Principe uni- 
verfel des adions de PHomme; fi THomme ne 
peut jamais être dirigé plus fùrement au bien 
que par refpoir des récompenles ou par la crainte 
des peines; Ci une Doctrine céleste doit 
étayer la Morale de motifs capables d'influer fur 
des Hommes de tout Ordre s une telle Doc- 
trine annoncera, fans doute, au Genre hu- 
main un État futur de bonheur ou de malheur 
relatif à la nature des aclions morales. Elle 
donnera les plus magnifiques idées du bonheur 
à venir , & peindra des couleurs les plus effrayan- 
tes le malheur futur. Et comme ces Objets 
font de nature à ne pouvoir être repréfentés à 
des Hommes que par des comparaifons tirées de 
chofes qui leur foient très-connues , la Doc- 
TKINE dont je parle recourra fréquemment à 
de femblabl-cs comparaifons. Ce feront des fejiins, 
des Noces^ des Couronnes , des raffafiemens de joie, 
àtsfieuves de délices , &c. ou ce feront des pleurs y 



J9S PALI2s'QE'NrSIE 

des p'incemens de dents , des ténèbres , un vef 
rongeant i un feu dévorant, àc. Enfin j parcs 
que les menaces ne fauroient être trop répriman- 
tes, puifqu'il arrive tous les jours que Icà Hom- 
mes s'cxpofent volontairement pour un plaifir 
d'un moment à des années de milere &. de dou- 
leur j il feroit fort dans Pefprit de la chofe que 
la Doctrine dont il s'agit repréfentàt les peines 
comme éternelles où du moins comme un mal- 
heur d'une durée indéfinie. Mais, efi ouvrant 
cet épouvantable abîme aux yeux des Hommes 
feifuels, cette Doctrine de vie exalteroit en 
même tems les compaffions du Fere commun 
dts Hommes & permettroit d'entrevoir fur le 
bord de l'abime une main bienfaifante qui . . . 
Si dans TEtre Suprême la Justice eft h 
Bonté dirigée par la Sagesse fi la Sou- 
veraine Bienfaisance veut eiïentieliement 
le perfedionnement de tous les Etres ientans & 

de tous les Etres intelligeiis ii les peines 

pouvoicnt être un moyen naturel de perfcc^ 
tionnement. , , . . Ci elles étoient dans l'Écono^ 
mie morale ce que les Remèdes font dans PE^co* 

nomie phyfique s'il y a p'us de joie au 

Ciel pour un Pécheur qui fe repent fi ton 

aime beaucoup , parce qu'il a été beaucoup par-^ 
donné, .... mon Cœur trelfaille je fuis dans 



PIIÎLOSOPHIQ^UE, Paré. X:^t f^^ 

l'admiration quelle merveilleufe Chaîne 

qui unit les compafîions du seul bon 

font infinies Il ne veut point la mort dit 

Fécheiir-y mais IL veut fa converfion ^ fa vie., . 
IL veut & veut-iL en vain? 

Mais, une Doctrine qui prendroit les 
Hommes par Tiniérêt feroit-elle une Doctrine 
CÉLESTE? Ne devroit-elle pas, au contraire, 
diriger les Hommes au bien par Tamour pur & 
déiintérelTé du bien? Une Ame qui aime la per- 
fcdlion peut être facilement féduite par une idée 
fublime de perfedion. N'ai-je point à me défier 
ici de cette forte d'illufion ? Une Dodrine qui 
lie préfenteroit point d'autre motiFaux Hommes 
que la coîifidération toute philorophique de la 
fati-^fadion attachée à la pratique du bien , feroit 
elle une Dodrine aiTez univerfelle , aflez effi- 
cace ? Le plaifir attaché à la perfedion intellec- 
tuelle & morale feroit-il bien fait pour être fenti 
par toutes les Ames ? Ce plaifîr Ci délicat , fî 
pur, fi angélique fuffiroit-il dans tous les cas 
& principalement dans ceux où les paiTions & 
les appétits tyrannifent ou follicitent l'Ame fi 
puiiHimment ? Que dis-je î l'Homme eft- il un 
Ange ? fon Corps eft-il d'une fubftance cthé- 
rée ? la chair ^ le fang n'entrent-ils point dans 
fa compofition? Celui q.ui a fait l'Homme 



400 ?Âtî'NGI^l!(j^SÎÈ 

connoiiToit mieux ce qu'il lui falîoit que le Phi- 
lofophe trop épris d'une petfedion imaginaire. 
L'Auteur d<f toute vraie pcrfedlion a apporprié 
à la plus importante 6n des moyens plus fûrs 
& plus agiflans : Il a alTorti ses préceptes à la 
nature & aux befoins de cet Etre mixte qu'iL 
vouloit exciter & retenir. " Il a parlé au Sage 
33 par la voix de la SagefTe , au Peuple par celle 
5j du Sentiment & de l'Autorité. Les Ames gran- 
53 des & généreufes peuvent (e conformer à 
33 l'Ordre par amour pour l'Ordre. Les Ames 
33 d'une moins forte trempe peuvent être diri- 
33 gées au même but par l'efpoir de la réconi- 
„ penfe ou par la crainte de la peine. [ 4 ] En 
33 rappellant l'Homme à l'Ordre moral , l'Au- 
33 TEUR de l'Homme le rappelle en même tems 
33 à la Raifon. Il lui dit s fais bien & tu feras 
33 heureux ,• fentes & tu recueilleras : c'eft l'ex- 
33 prelîîon fidèle du vrai , la relation de la caufe 
33 à l'Effet : une Graine mife en terre s'y déve- 
33 loppe. C 5 ] „ 

Si l'Homme efl: de fa nature un Etre mixte; 
fi Ton Ame exerce toutes fes Facultés par l'in- 
tervention d'un Corps ; Ci le Sentiment de la 

[ 4 ] Efai de Ffychologie , Préf. 
[ i ] Ihid. Char. LlYi 

Perfonmalité 



PHILOSOPHIQUE. Part XXI. 40Ï 

ferfoniialité eft attaché au jeu de certaines par, 
tics de ce Corps; [6] une Doctrine qui 
viendroic du Ciel ne fe borneroit pas à enfei- 
gner à l'Homme le Dogme de l'immortalité de fou 
Ame; elle lui enfi gneroit eneore celui de l'im- 
mortalité de Ton Etre, Et (1 cette DoCTR cne em- 
pruntoit des comparaifons tirées de ce qui fe paflc 
dans les Plantes, elle parleroit au Peuple un langa- 
ge familier, mais très-exprefîif,* & foUs cette enve- 
loppe le Phiiofophe découvriroit une préordi- 
nation qui le frapperoit d'autant plus qu'elle 
feroit plus conforme aux notions les plus pfy- 
diologiques de la Raifon. [7J II admireroit ici. 

[ 6 ] Revoyez ici le Chap. I de la Part. XVI. 

[ 7 j C'est cette Préoniinntion que j'ai tâché de dévelop- 
per dans le Chap. XXIV de VEjfai anulyt. & dont j'ai crayon- 
né les E'iémeus dans le Chap. 1 de la Partie xvi. Un habile 
Joiirnalifte QBibliot. des Sciences, Tom. XVI, Part, il.) 
m'a objecté que dans cette hypothefe il n'y auroit propre- 
ment ni mori ni réfurreciion : qu'il n'y auroit point àQ mort , 
parce que le Corps incorruptible que je fuppofe ne meurt point 
& que l'Ame ne s'en/épare point : qu'il n'y auroit donc point 
zuiTi de réfurrefiion , puifquc les deux Subftaaces n'étant J3.- 
nms Séparées , ne fereient jamais remues. Il m'oppofe cette 
déclaration de la Re've'lation-; qi^e ceux qui font duns le^ 
Sépulcres en Sortiront en réSw-vection de we ou en réSurreciion 
de condamnation , z^c. 

Je propoferai à mon tour quelques queftions fur l'opi- 
nion comniune. Sait -on bien ce que c'ell fjae la ynortl A- 

lome XVI. Ce 



^02 . I> jI L I N a ]^ N E' s I E 

comme ailleurs , raccord merveilleux de la 
Nature & de la grâce , & recoiinoicroit dans 

t-on de bonnes preuves qu'il foit néceffaire que VAvie fe fé^ 
pare entièrement de tout Corps pour qu'il y ait une moyi 
pyopremetit dite! La Re've'lation nous apprend -elle que 
l'Ame de Lazare fe fépara de fon Corps poiu* s'y réunir 
quatre jours après ? La rupture de toute efpece de com- 
merce entre le Corps incorruptible que je luppoCe & le CorpS 
groffier ou terreftre , la cefîation abfolue des mouvemens vi- 
taux de celui-ci ne pourroient-elles fuffire à conftituer la /wr^^ 
proprement dite? Dans la rigueur philofophique & môme théo^ 
logique la réjurreclion exigeroit - elle indifpenfablemcnt qug 
l'Ame allât fe réunir à un Corps qu'elle auroit entièrement 
abandonné , & ne fuffiroit - il pas que le Corps incorruptible 
auquel elle auroit été unie dès le commencement & qu'elle 
n'auroit point dépouillé fe développât pour prendre une nou^ 
vellc vie? Convient -il de prefler ces expreffions de la Re'- 
VE'lATIONT, que ceux qui font dans les Sépulcres en fortiront y 
^c. ? La Re've'lation devoit-elle parler au Peuple une 
Xangue toute philofophique ? Josue' auroit -il été entendu 
s'il avoit dit; Terre , arrête -toi? Combien eft-il dans les 
E'CRiTURES de ces expreffions dont il ne faut prendre que 
l'efprit? celles de la belle Parabole du Grain femé en terre ne 
font -elles pas de ee nombre? Si le grand but de la Re've'- 
lation étoit d'annoncer au Genre humain que l'Homme tout 
entier étoit appelle à jouir d'une vie éternelle, étoit -il né- 
celfaire qu'elle s'exprimât plus exadlcmenc fur la mort & far 
la réfurredion ? Falloit - il qu'elle nous enfeignât le fecret de 
l'Union des deux Corps ; car c'eft là qu'ell cachée la Science 
de la. hiort ? 

Ce n'eft pas ici le lieu de pouffer plus loin ces queftions : 
j'en accumulerois facilement un grand nombre d'autres ; j'y 
reviendrai peut-être ailleurs. Oa comparera mon opinion avec 



PHILOSOPHIQUE, Part. XXI. 405 

cette Dodtrine Célefle la perfedlioii ou le com- 
plément de la vraie philofophie. Le tems vien^ 
dra oh ceux qui font dans les fépulcres enten^ 
dront la voix du Fils de DieU , '§3 en for^ 
tirant , les uns en réfurre&ion de vie , les autres 

en réfurre&ion de condamnation réfur-- 

reïHon de vie Heureufe immortalité ! ce 

r.e fera donc pas l'Ame feule qui jouira de cette 
félicité : ce fera tout THomme. Je fuis la réfur- 

rection çff la vie paroles étonnantes! 

ianira^c oue Toreille n'avoic jamais entendu î 
e^cpreffions dont la majellé annonqoit le Prince 
de la Vie! . . . Je fuis la réfurre&ion. . . . 
Il commande à la Mort & arrache au tiépukre 
fa Victoire. 

Que n'.rurois-je point à dire encore? car ce 
grand Sujet eft inépuifable , 3c je n'ai fait que 
l'effleurer. Une Doctrine qui viendroit du 
Ci EL devroit être dans une harmonie fi parfaite 
flvec la Nature de l'Homme & fes relations 
diverfcs , que l'expérience qu-e l'Homme 
f3ioit des préceptes & des maximes de cette 
Doctrine lui en prouvât elle-même 1|^ vé- 
rité. Celui qui auroic annoncé Une pareille 

celle qui eft plus géneralemeiit admife, & on] jugera de la pré- 
férence que la mienac peut me'citejr. Confultei la Note $ «ia 
Cliap. Il de U Part. XVI. 

Ce 2 



Dodlrine n'auroit donc pas craint d'en appcller 
à l'expérience : VHomme qui voudra faire lu 
Volonté de mon PERE conyioïtra fi ma Do&rine 
vient de LUI ou fi je parle de mon chef, Qiie 
de vérités pratiques je découvre dans ce peu 
de mots !.. • la Volonté de mon PERE. . . . 
l'amour de l'ordre , robfervation des rapports qui 
lient l'Homme à fes femblables & à tous les 

Etres La Volofité de 'mon PERE y ce 

qu'^ IL veut ejl bon , agréable ^ parfait. • . . . 
De mon chef : cet Envoyé , qui en appelle 
ailleurs à fes Oeuvres , n'en appelle ici qu'à 
l'expérience journalière de chaque indivi- 
du : c'eft que le Précepteur de l'Homme 
connoiiToit l'Homme : c'eft qu'iLilivoit que la 
Confcience parleroit un langage alTez clair : c'efl 
qu'en obfervant les Loix de la Raifon THomrae re- 
connoîtroit que la Raison E'terxelle parloit: 
il comioiîra fi ma Do&rine vient de DIEU. [8j 



[s] Que le Letreiir qui a une Ame faite pour fentir, 
pour favourer, pour palper le vrai, le boa, le beau, le pa- 
thétique, le fublime , life , relife, rclife encore les Chapitres 
XIV, f V, XVI, XVII de l'E'vangile du Difcipie chéri de 
TEnvoye'j & qu'il fe demande à lui-même, dans la d( rc 
émotion qu'il éprouvera , fi ces admirables Difcours ont pn^ 
ï^ntxv de la bouche d'un fimple Mortel ? je n'ajoute pas d'un 
Impofteur; car le Lecteur que je fuppofc feroit trop émuc- 
trop attendri, trop étonné jour que l'odieux Rupçon d'inr 



VniL SO IPHI^VE. Part XXL 40S 

CHAPITRE m. 

La Do^rine des premiers Difciples du 
Fondateur. 

Parallèle de ces Difdples & des Sages du 
Faganifme, 

L^I après avoir ouï la Sagesse elle -même, 
j'écoute ces Hommes extraordinaires qu'ELLE 
infpiroit , je croirai rentendre encore ; c'efl: qu'EL- 
lE parlera encore. Je ne me demanderai donc 
plus à moi-même comment de fimples Pécheurs 

pofture pût s'élever un iiifhnt dans fon Ame. Combien re- 
•retté-je que mon Plan ne me conduife pas à efifayer d'ana- 
lyfer ces tkrniers Entretiens du meilleur & du plus refpec- 
feible des Maîtres , «le ce Maître qui alloit domier fa vie 
four fes Amis, & qui en confacroit les derniers momcns ^ 
les inftruire & à les confoler ! mais que dis-je ! l'admiration 
m'ég-are & m'ôte jnfqu'au fentiment de mon incapacité : de 
pareils Entretiens ne ponvoient être analyfés que par ceux 
auxquels le Maître difoit qu'// ne leur donnait f lus le nom de 
Serviteurs , çffc. que je plains l'Homme affez dépourvu de 
Sentiment ou d'Intelligence ou affez dominé par fes préjugés 
pour demeurer froid a des Entretiens où le Bienfaiteur 
de l'Humanité fe peignoit Lui-même avec une vérité & uns 
ÊmpUcité li tsuchaiites & Ti raajellueufec î 

C c 2 



4<!>6 T A L I V V N r S I E 

vut pu didlcr au Gciire humai. i des Cabiert 
de Morale fort fupéricurs à tout ce que la rai (on 
avoit conçu jufqu'alorsj des CrJiiers qui épui- 
fent tous les Devoirs; qui les rappellent tous à 
leur véritable Source ; qui font des différentes 
Socic^-és répandues fur le G!obe une feule Fa- 
mille ; qui lient étroitement entr'eux tous les 
I^lembres de cette Famille i qui enchaînent cette 
Famille à la grande Finilie des Intlligen- 
CKS CE'LESTESi Si qui donnent pour PERE à ces 
Familles cfllï dont la Bonté' embrafTe de- 
puis le Paifereau jufqu'au Che'hubin? Je re- 
connoitrai facilement qu'une fi haute Philofo- 
pliie n'cfl: point fortie des fanges du Jourdain 
& qu'une Lumière (î éclatante n'a point jailli 
des épaifles ténèbres de la Synagogue. 

Je m'affermirai de plus en plus dans cette 
penfée , fi j'ai la patience ou l'cfpece de cou- 
rage de parcourir les E'crits des plus fameux 
Dodeurs ( i ) de cette fanatique & orgueillcufc 

[ I ] Les Rahbws 8l les Thalmudîjles : les anciens Docteurs 
de la Nation. ThabnuA fignifie Docfrine. Le Thixîmud cft le 
J^ecueil Je toutes les Traditiojis fur la Doctrine, fur la Police» 
•Jiir les Cérémonies. Deux de ces Recueils portent le nom de 
Thabmd i l'un cft celui qu'on nomme de Jérufalem^ qui eftlc plus 
ancien ; l'autre eft celui de Bahylonne , qu'on croit avoir été 
compilé dans le cinquième Siècle de notre Ere. 



PHILOSOPH 7£ UE. Part XXL 407 

Synagogue, & C\ je con)pare ces E'critsàceux 
de ces Hommes qu'elle perfécutoit avec tant 
de fureur, parce que leurs vertus i^affligeoient 
& Pirritoieiit. QiJeîs moiiilrueux amas de rêves 
& de viiîonsr que d'abfurdités entaffées iùr 



Les plus Sages entre les Do fleurs modernes de la Nation 
font bien éloignes d'adopter les révt^s des anciens ThalmuAifles y 
& tâchent d'épurer de plus en plus la Doélrine en la répa- 
rant du vil alliage que la barbarie ou l'ignorance des Siècles 
de ténèbres y avoit introduit. On peut voir dans quelques Apo- 
logiftes du Christianisme, & en pa.ticulier dans Hout- 
TEViLLE, T.I. P. 188, de l'Édit. de i^6s , divers traits 
de la Doélrine des anciens Thalmudijles. 

Je ferai néanmoins obferver ; qne quelque? efForts qiie piiiflent 
faire les Sages de cette Nation pour épurer & perfectionner 
leur Doftrine 5 ils n'y parvieniiront pas en entier , s'ils n'y 
joignent point le Complément néceff.ire & naturel qne lui 
fournit le Christianisme, Se qu'elle fuppofe fi évi^eni. 
ment. Ils ne fauroient dérober aux yeux du Speftateur clair- 
voyant ees nombreufes Pierres d'attente que I'Architecte 
LUi-méme a laillées cà & la dans cet Édifice majeftueux que sa 
Main éîevoit il y a. 3000 ans. Je n'ofe efpdrer que mou 
ioible Travail fur le Christianisme engagera quelques-un^ 
de ces Sages à examiner de plus près & avec l'impartialité 
la plus foutenue une Doctrine qui ciuroit pour eux les Fro, 
inejfes de la ^Vie préfente & des Promeffes. plus exprefles de 
celle qui ejl à 'venir : mais , mon cœur m'infpire ici des voeux 
dans lefquels il fe complaira toujours & qu'ils defireroit ar. 
Uemment qui fuflTcnt exaucés par le F ERE des Lumières cjf 
L'A UTE CIR de tout Don parfait. 

Ce 4 



4©* P A L I 7T G E' 27 E" S I B 

d'autres abfurdités ! quel abus de l'interpréta- 
tion 5 quel étrange oubli de la Raifon ! quelles 
infultes au bon-fens î &c. Je tente de fouiller 
dans ce Marais ; (a profondeur m'étonne ,* je 
fouille encore , & j'en tire un Livre ( 2 ) pré- 
cieux tout défiguré & que j'ai peine à recon- 
noître. 

Je me tourne enfuite vers les Sages du Pa- 
ganifme : j'ouvre les E'crics immortels d'un 
Platon , d'un Xénophon , d'un Cicéron , 
&c. & mes yeux font réjouis par ces premiers 
traits de l'Aurore de la Raifon. Mais , que 
ces traits font foibles , mélangés , incertains * 
que de nuages ils ont à percer ! la Nuit finit 
à peines le Jour n'a pas commencé; I'Okient 
d'EN-HâUT n'a pas paru encore ; mais les Sa- 
ges efperent fon lever & l'attendent. ( S ) , 

£ 2 ] Le vieux Teftameut. 

[ 3 ] Voyez le fecmd Alcihiade de Platqn. f f C'eft 
dans cet intéreffant Dialogue que Platon fait dire à So- 
CRATE : // faut attendre qu'il vienne un Ferfonnage ^ui nous 
apprenne comment on doit fe conduire envers la Divinité Sff 
envers les Hojnmes. jQuand viendra ce tems-là, dit alors Al- 
CIBIADE, c9' qui fera celui qui m'injlruira? Ce fera celui 
qui prend foin de vous, répond Socrate. 

Et dans le Fhédon : pour favoir ces chofes avec certitude 
dans cette vie , c^Jl ce qui ejl impojjihle ou très'dijficile^ à moins 

\ 



THÎLOSOPHI^VE, Part. XXL 409 

Je ne rèfufe point mon admiration à ces 
beaux 'Génies. Ils confoloient la Nature hu- 
maine des outrages qu'elle recevoit de la fu- 
perftition & de la Barbarie, llaécoient, en quel- 
que forte , les Précurfeurs de cette Raison 
qui de voit mettre en évidence la Vie ^ P Inu 
tnortaiité. Je leur appliquerois ; G je roiois , 
ce qu'un E'crivain , qui étoit mieux encore 
qu'un beau Génie , difoit des Prophètes ; ils 
étaient des Lampes qui luifoient dans un lieu 
obfcur. 

Mais plus j'étudie ces Sages du Paganifme, 
& plus je reconnois qu'ils n'avoient point at- 
teint à cette plénitude de Doddne que je dé- 
couvre dans les Ouvrages des Bêcheurs & dans 
ceux du Faifeur de Tentes. Tout n'eft point 
homogène [4] dans les Sages du Paganifme, 
tout n'y eft point du môme prix , & j'y ap- 
perqois quelquefois la perle fur le fumier. Ils 
difent des chofes admirables & qui femblent 

quon n'y puijfe parvenir par un moyen plus ajfuré, comme qîicl^ 
fite Révélation divine. 

Dans un autre endroit encore de VE'pinomlde , le Sage Payen , 
parlant du Culte de la Divinité' , s'énonce ainfi : qui fera en 
état de nous Venfeigner Ji DIEU ne lui fert de Guide ? 

[4] Voyez U Note i du Chap. I delà Part. XIX. 



4îo r A L I y G ^ 7s^ F S T E 

tenir de rinfpiration ; mais-, je ne fais; ces 
chofcs ne vont point autant à mon Cœur que 
celles que je lis dans les E'crits de ces Hommes 
que la Philofophie humaine n'avait point éclai- 
rés. Je trouve «dans ceux-ci un genre de pa- 
thétilnie , une ondion ^ une gravité , une 
force de fentiment & de penfée ; j'ai prefque 
dit 5 une force de nerfs & de tnufeles que 
je ne trouve point dans les autres, Les^ pre-- 
iTsiers atteignent aux moelles de mon Ame; les 
féconds à celles de mon Efprit. Et combien ceux- 
là me perfuadent - ils davantage que ceux-ci î 
c'eft qu'ils font plus perfuadés i ils ont vu ,. 
ouï & touché. 

Je découvre bien d'autres caraderes qui me 
paroiiîent différencier beaucoup les Difci^les de 
TEnvoyé de ceux de Socrate [ ^ & fur-tout 
des Dilciples de Ze'non. (6) Je m'arrête à 



[ ç ] Le pîns fage des Philofophes Grées. Il ilhiftroit la 
Grèce plus i!s quatre Siècles avant notre Ere. On fait que 
Cice'RON difoit de lui qu'il wooit fait defcendre du Ciel la. 
Fhilofophie pour rintroànire dans les Villes ^ dans les Mai" 
fonsj çS^c. il s'étoit confacrc tout entier à la Morale, &c. 
Platon fe Xe'nophon furent les plus illuftres Difciples de 
ce graad Maître. 

[ 6 ] AuTHE Philofophe Grec, Fondateur de la Sede des 
Stoïciens. Ce nom fut donné à cette Sede de celui d'imPor- 



vin LOSOPHJUVE, Part XXL 41? 

eonfidérer ces différences . & celles qui me frap- 
pent le plus font cet entier oubli de ioi-même 
qui ne laifTe à l'Ame d'autre fentimenc que ce- 
lui de l'importance & de la grandeur de fon 
Objet, & au Cœur (l'autre defir que celui de 
j emplir fidèlement fa deftination & de faire du 
bien aux Hommes 5 cette patience réfléchie qui 
fait fupporter les épreuves delà vie ^ non point 
feulement parce qu'il eft grand & philofophi- 
que de les fupporter ; mais , parce qu'elles font 
("es Difpenfations d'une PROViDENCii sage , 
aux yeux de laquelle la rélignation ett le 
plus bel hommage j cette hauteur de penfées & 
de vues , cette grandeur de courage qui ren- 
dent fAme fupérieure à tous les événemens, 
parée qu'elles la rendent fupérieure à elle-même; 
cette conrtance dans le vrai & le bon que rien 
ne peut ébranler, parce que ce vrai & ce bon 
îie tiennent pas à l'opinion, mais qu'ils repo- 
sent fur une démonfiration â''Efprit ^ de FtiiJ' 
Jhice y cette jufte appréciation des Chofes . . . , 

tinue oïl Ze'non enfeignoit. Il fairoit confifter le Souverain 
Bien à vivre d'une manière conforme à ce qu'il nommoit lu 
Nature & à fiiivre les confeils de la Raifon. 11 fleuriffoit plus 
de deux Siècles avant notre Ere. La Sefte des Stoïciens eft 
de toutes les Sedtes de l'Antiquité celle qui a produit les plus 
grands Hommes. Si je pouvais cejfer un injlant de f enfer que 
je fuis Chrétien , je voudrais être Stoïcien , difoit l'Auteur de 
VEfprit des Loix. 



4IS • PALINGE'TJE'SIE 

mais , combien de tels Hommes font - ils aiî^ 
defTiis de mes foibles éloges! ils fe font peints 
eux-mêmes dans leurs E'crits : c'eft là qu'ils 
veulent être contemplés 5 & quel parallèle pour- 
rois -je faire entre les E'ieves de la Sagesse 
DIVINE 8c ceux de la Sageife humaine ? 



CHAPITRE IV. 

VE^glifd p'imiiive : 

fes ^principes : [es mœurs. 

Aveux lacites ou exprès des Adverfaires. 



c 



Es Sages du Paganifme qui difoient de Çi 
belles chofes & qui en faifoient tant penfer 
aux Adeptes, avoient- ils enlevé au Peuple un 
feui de fes préjugés & abattu la moindre Idole? 
SOCRATE, que je nommerois l'Inftituteur de 
la Morale naturelle & qui fut dans le Paganifme 
le premier Martyr de la Raifon; le prodigieux 
SocRATE avoit-il changé le Culte d'Athènes & 
opéré la plus légère révolution dans les mueur& 
de fon Pays i' 



PHILOSOPHIQUE, Part XXL 415 

Peu de tems après la Mort deTENVOYÉje 
vois fe former dans im coin obfcur de la Terre 
une Société dont les Sages du Paganifme n'a- 
voient pas même entrevu la poiîîbilité. Cette 
Société n'eft prefque compofée que de SoCRA- 
TES & d'Epi CTETES. ( I ) Tous fes Membres 
font unis étroitement par les liens de l'amour 
fraternel & de la bienveuiliance la plus pure 
8i la plus agiifante. Ils n'ont tous qu'un même 
Efprit , & cet Efprit eft celui de leur Fonda- 
teur. Tous adorent le Gra^d Etre en Efprit. 
^ en Vérité, & la Religion de tous confijîe à 
vifiter les Orphelins ^ les Veuves aans leurs 
giffli&ions , & à fe pré fer ver des impuretés du 

biecle Us prennent leurs repas avec joie ^<^ 

fnnplicité de cœur. ... // ri' eft point de Pauvres 
parmi eux , parce que tous ceux qui poffedent des 
Ponds de Terre ou des Maifov.s les vendent ^ 
en apportent le prix aux Condu&eurs de la So- 

[ I ] Epictete , Philofophe Grec , & l'un de ceux qui 
ont le plus honoré la Secte des Stoïciens. Il vivoit dans le 
premier Siècle. Il fut Efciave d\m Officier de Ne'ron qui 
le traitoit durement. Il mourut dans une extrême viellefle. 
On a dit de lui qu'il étoit de tous les anciens Philofophes celui 
dont la Doftrine fe rapprochoit le plus du Chriftianifme. Ses 
mœurs e'toient plus douces & plus fociables que celles de la 
plupart des Stoïciens. Il difoit que toute la Philofophie étoit 
renFermée en ces deux mot-, fupportez & abiJenez --yoics. Il f'-it 
toujours un Exemple vivant de cette admi'-^ble Philofophie 
pr^iti'^ue. 



414 P ^'I L I N G £r ^^ F S r R 

ciété. En un mot-, je crois contempler un nou. 
veau Paradis terreftre ; mais dont tous les Ar-> 
bres font des Arbres de Vie, 

Quelle efl: donc la Caiife fècrete d'un fi 
grand Phénomène moral ? par quel prodige in- 
connu à tous les Siècles qui ont précédé, vois- 
je naître au fein de la corruption & du fana. 
tifme une Société dont le principe efl: Tamour 
des Hommes, la fin leur bonheur, le rriobile 
Papprobation du Souverain Juge ,l'Erpérance 
ia Vie éternelle ? 

M'abuserois-je ? le premier Hiflorien [2] 
de cette Société en auroit-il exagéré les vertus, 
les mœurs , les adioiis ? Mais , les Hommes 
dont il parloit n'avoient guère tardé à le faire 
connoitrc dans le Monde : ils étoient environ- 
nés , preifés, obfervés , perfécutés par une foule 
d'ennemis & d'envieux i & Il l'advcrfué maiii- 
fefte le caradere des Pîommes , je dois conve- 
nir que jamais Hommes ne purent être mieux 
connus que ceux-ci. Si donc leur Hiilarien avoic 
€xagéré ou dégulfé les Faits, elt - il à croire 
qu'il n'eut pouit été relevé par des Contempo- 



[t] Luc, Aà. 



PHILOSO P H 1 fl UE. Pur:. XXI. 4 1 ^ 

rains foiipqonneux, vigilans , prévenus & qui 
n'écoient point aiiimés du même intérêt i* 

Au moins ne pourrai -je furpedler avec fon- 
dement le Témoignage que ie lis clans cette 
fameufe Lettre d\:\-\ MagiPtrat [ 3 ] également 
éckité «S: vertueux , chargé par un grand Prince 
{ 4) de veiller iur la conduite de ces Hommes 
nouveaux que la Police furvcilie par-tout. Ce 
Témoignage fi remarquable ed celui que ren- 
doient à la nouvelle Société ceux mêmes qui 
l'abandonnoieKt & la tiaîiiiioient î & c'ell ce 
mèm eTémoignage , que ie jVIagiftrat ne contre- 
dit point, qu'il met fous les yeux du Prince. 

"Ils alîuroient que toute leur erreur ou leur 
„ faute avoit été renfermée dans ces points: 

[3] Pline le jeune : Lettre 97 , Liv. X. Trailiict. de 
Sac Y, On fait que Plinï étoit Confulaire & Gouverneur de 
la Bitiiynie & au Pont- 

[ 4 ] Trajan, 1 1 Ce grand Prince qui n'aimoit pas la 
nouvelle Société, par ce qu'il en redoutoit les progrès, fut 
pourtant fi frappé du rapport de Pline, qu'il interdit l'o- 
dieufe voie des délations fecretes & anonymes contre les 
Membres préfumés de cette Société , & ne voulut pas mèm^ 
permettre une Inquifition de Police. // we faut -pas en faire 
ferquijition, répondoit-il à PlINïj fnuis s'ils font accufù i'f 
convaincus , il faut les fu7iir. 



41-5 pjîlincfnfsîje: 

j, qu'à un jour marqué ils s'aircmbloient avant 
5, le lever du Soleil , & chantoient tout-à-tour 
5, des vers à la louange du Christ, comme 
„ s'il eût 'été Dieu i qu'ils s'engageoient par 
35 ferment, non à quelque crime, mais à ne 
35 point commettre de vol ni d'adultère , à ne 
,, point manquer à leur prom elTe , à ne point 
55 nier un dépôt -, qu'après cela ils avoient cou- 
,5 tume de fe féparer,& en fuite de fe raflem- 
„ bler pour manger en commun des mets in- 
„ nocens. „ 

Il me femble que je n'ai point cliangé de 
leclure & que ye lis encore rHiftorien de cette 
Société extraordinaire. Ceux qui rendoient un 
Témoignage Ci avantageux à fes principes & 
à les mœurs , étoient pourtant des Hommes (0 
qui, aifurés de la protccl:ion du Prince & de 
fes Miniftres , auroient pu la calomnier impu- 
nément. Le Magiftrat ne combat point ce Té- 
moignaee ; il n'a donc rien à lui oppofer ? il 
avoue donc tacitement ces principes &. ces mœurs ? 
Bft'Ce le nom feu! qtte Von punit en eux , dit - il , 
Oïl font - ce les crimes attachés à ce nom 'i il iii- 

[ Ç ] 1 1 C'e'toient des Apoftats qui abjnroicnt le Chrif- 
tianifme & rctonrnoient au Paganifme pour fe fouftraire aux 
châtimens ou pour conferver ou obtenir des avantagées tem- 
porels. 

finue 



PHILOSOPHIflUE. Part. XXL 417 

fiiiue donc très-clairement que c'écoit un nom 
qtC^n punijfoit ^ plutôt que des crhms t* Quel 
accord fingulier entre deux E'crivains dont leâ 
opinions religieufcs & les vues étoient Ci ditfé- 
rentes î quel monument î quel éloge î Le Ma- 
giftrat eft contemporain de FHiftorien : tous 
deux voient les mêmes Objets & prefque de la 
même manière. Seroit-il polîible que la vérité 
ne fut point là ? 

Mais , le Magiftrat fiiit un reproche à cette 
Société d'Homms de bien, & quel eft ce re- 
proche ? une opiniâtreté ^ tme injlexihle ohfti^ 
iicition qui lui paroijjent pimijfnbles, J^ai ju^é 5 
ajoute-t-il ; qu'il étoit nécejjaire d'arracher la vé* 
rite par la force des tourmens .... Je n\ii dé^ 
couvert qiCune- mauvaife fuperjîition portée a 
r excès. 

Ici le Magiftrat ne voit plus comme l'Hifto- 
rien ; mauvaife fuperjîition : c'eft que ce ne font 
plus des faits , des mœurs que le Magiftrat 
voit i c'eft une Dodtrine -, & pour être bien 
vue , cette Dodrine demandoit des yeux plus 
exercés dans ce genre d'obfervation. Je fais d'ail- 
leurs beaucoup d'attention à l'heureufe oppo- 
fition qui fe rencontre ici entre les deux E'cri- 
vains : elle me paroit concouiir , comme le refte 
Tome XVI. D d 



4it P A L I 2^ G r 2^ r S I M 

à mettre la vérité dans tout fou jour. Ce n'efi 
point comme un Partifan fecret de la nouYeîle 
Sede que le Magiftrat en juge; c'eft au tra- 
vers de tous fes préjugés de nailTance , d'édu- 
cation 5 de Philorophie , de Politique , de Re- 
ligion , Sec. J'aime à apprendre de lui cette 
inflexible ohftînamn: quel eft donc le fujet d'une 
ohftmation qui réfifte à la force des tourmens ? 
Seroit-ce quelqu'opinion particulière ? non ; ce 
font des Faits & des Faits donc tous les Sens 
ont pu juger. 

f f Je trouve en faveur de la nouvelle So- 
ciété un autre Témoignage qui ne me frappe 
guère moins que celui du Gouverneur de la 
Bithynie ; je parle du Témoignage du mordant 
& ingénieux Lucien, [6] un des meilleurs 
Écrivains & des plus beaux -Efprits du même 
Siècle , & qui exerça auffi une des principales 
Magiftratures dans une grande Province de 
l'Empire. " Le Législateur des Chrétiens , dit- 
3> il,( 7) leur perfuade qu'ils font tous Frères... 



[ 6 ] Il naquit fous l'Empire de Trajan, & mourut dins 
lin âge très-avancé fous celui de MARC- AUB.ELE (jui l'avoit 
«levé à la Préfeélure d'E'gy^te. 

[f] De Mm-tc Feregrini. 



PHILOSOPHIQUE. Part. XXL 419 

b, ils fe réparent de nous i ils renient les Dieux 
„ des Grecs ; ils adorent leur Dodleur cruci* 
55 fié , «Se conforment leur vie à fes Loix. Ils 
„ méprifent les richefTes ; tout eft commun en- 
j, tr'eux , & ils font conftans dans leur Foi...* 
5, Jufqu'à ce jour , ils adorent ce grand Homme 
5, crucifié dans la Paleftine. „ Je m'arrête fur- 
tout à ce mot fi remarquable, leur ferfuad^ 
qu'ils font tous Frères , & je me rappelle aufîî- 
tôt ces belles paroles du Maître , c'efl a ceci 
qiCon reconnoitra que vous êtes mes Difciples , fi 
V014S avez de Pmnoiir les uns pour les autres. 
Ainfi , Tamour fraternel étoit bien la livrée des 
premiers Sedateurs de cette Religion douce 
qui fait de l'aimable Charité une de fes prin- 
cipales Loix , & c'eft des E'crivains mêmes du 
Paganifme que je tiens la confirmation d'un faic 
qui dépofe Ç\ clairement en faveur de l'Origine 
célefte de cette admirable Docftrine. C 8 ) 

[8] Si le Genre de cet E'crit le comportoit je citerois 
bien d'autres Témoignages avantageux que les Auteurs Payens 
ont rendus aux vertus & aux mœurs des premiers Chre'tiens» 
On en trouvera un bon nombre dans la plupart des Apolo- 
giftes. On fe bornera à confulter là-deffusles fg.vans E'crit^ 
ë un CoLONiA ou d'un Bullet. 






420 VALINGFNÊ'SIB 



CHAPITRE V. 
Les fuccês du Témoignage, 
Remarque fur les Martyrs, 

fA Société naiflante fe fortifie de jour en 
jour; elle s'étend de proche en proche, & par- 
tout où elle s'établit je vois la corruption , le 
fanatifme, la fuperftition , les préjugés , l'idolâ- 
trie tomber au pied de la Croix du Fon- 
dateur. 

Bientôt la Capitale du Monde fe peuple de 
ces Néophytes ; elle en regorge : multitudo in^ 
gens. ( I ) Ils inondent les plus grandes Provin- 
ces de l'Empire , & c'eft encore de ce même 
Magiftrac , (2) l'ornement de fon Pays & de 
fon Siècle que je l'apprends. Il étoit Gouver- 
neur de d?ux grandes Provinces , la Bithynic 
& le Pont. Il écrit à fon Prince : " l'afFaire 
„ "^ m'a paru digne de vos réflexions par la mul- 

[ I ] Tacite fur Ne'ron. 

[ 2 ] Pline le jeune, dans U même Lettre. 



rniLOSOPHIQ^UE. Fart, XXL ^ti 

55 titude de ceux qui font enveloppés dans ce 

55 péril ; car un très-grand nombre de Pcrfon- 

55 nés de tout Age , de tout Ordre , de tout 

3^ Sexe , font & feront tous les jours impli- 

55 quées dans cette accufation. Ce mal conta- 

5, gieux n'a pas feulement infedé les Villes ; il 

55 a gagné les Villages & la Campagne.. . . Ce 

55 qu'il y a de certain , c'c ft que les Temples 

55 étoient prefque déferts , les Sacrifices négligés 

55 & les Vidimes prefque fans Acheteurs. 55 



CORINTHE , Ephefe , ThcfTalonique , Philip- 
pes , Coloifes & quantité d'autres Villes plus 
ou moins confidérablcs m'offrent une foule de 
Citoyens qui embralfent la nouvelle Dodrine. 
Je trouve l'Hiftoire de la Fondation de ces So- 
ciétés particulières , non feulement dans l'Hif- 
torien de la grande Société dont elles faifoienfi 
partie , mais encore dans les Lettres de ce Dif- 
ciple infatigable qui les a fondées. 

Je vois la Tradition orale s'unir ici à la Tra- 
dition écrite «& concourir avec elle à conferver 
& à fortifier le Témoignage. Je vois les Difci- 
ples du fécond Siècle donner la main à ceu^ 
du premier, un Ire'ne'e [3] recevoir d'un Po- 

[3] L'UN de« plus favans Pères Grecs. Il naquit dans k 

Dd3 



42i V A L l V G F y r S 2 E 

LY CARPE [ 4] ce que celui - ci avoit lui - même 
reçu d'un des premiers Témoins oculaires, [ 5 ] 



Grèce félon les uns, l'an 97 5" félon d'autres, l'an lao , on 
140. Il uvoit cté dans fa jeunefTe Difciple de Polycarpe. 
Il fut Evêque de Lyon, On place fa mort à l'an 502. „ La 
jj Tradition des Apôtres , difoit ce Père , s'eft répandue danç 
5, t(uit l'Univers, & tous ceux qui chprchent la vérité dan» 
53 fa fource trouveront cette Tradition confacrée dans chaque 
j, E'glife. Nous pourrions faire un dénombrement de to^g 
3, ceux que les Apôtres ont conftitués E'vêques dans ces E'gli- 
3j fes & de tous leurs fucceîTcurs juiqii'à nos jours. . . C'eft 
^ par une telle fucceffion non interrompue que nous avcu^ 
„ requ la Tradition qui fubfifte aftnellcment dans l'Eglife , 
s, de même que la Do(ilfhie de la Vérité , telle qu'elle a éié 
35 prêchée par les Apôtres. „ Vo^'ez la îsote 15 du Chap. i 
3, de la Part. XX. 

[4] EvEQtiE de Smyrne & Condudeur des E'gîifcs d'Afie. 
ïl avbit été Difciple de S. Jean, & il fe plaifoit a ïacoiitcr 
loi Difcours qu'il avoit ouïs de la bouche de cet Apôtre ? 
5, Polycarpe , écrivoit Ire'ne'e , cnfeigne les mêmes chofes 
3p qu'ont enfcigné les Apôtres ; il a converfé avec plufieuFS 
j, de ceux qui ont vu le Christ. . . Je l'ai vu iUm m.a 
„ jeuneïïe , car il a vécu lonç-tems, & a fouffcrt le pluî» 
3j glorieux Martyre dans une très -grande vielleffe. „ 

[ç] " Je pourrois , dit encore îre'ne's , marquer îa 
„ place où Polycarpe enfeignoit : je por.rrois décrire fa 
5, faqon de vivre & tout ce qui caraftérifoit fa Perfonne. J» 
3, pourrois encore rendre les Difcdirs qu'il tcnoit au Feuplç 
5, 8c tout ce qu'il racontoit de fcs convcrfations avec Jean" 
5, & avec d'autres qui avoient vu le Seigneur. Tout ce 
55 qu'il difoit de ia Fcrfannc, de fcs Miracles & de fa poc. 



THILOSOPHIdVE. Part. XXL 42? 

& cette Chaîne de Témoignages traditiomiels 
fe prolonger fans interruption dans les Ages 
fuivans, &c. 

Les Princes & leurs Miniftres exercent d« 
tems en tems fur l'innocente Société des 
cruautés inconnues aux nations les plus barbares 
<Sc qui font frémir la nature j & c'efl au 
milieu de ces horribles pcrfécutions que cetts 
Société s'enracine & fe propage de plus eu 
plus. 

' Cependant , ce n'eft pas tant cet effet aflex- 
naturel des perfécutions qui excite mon atten- 
tion 5 que l'elpece très-nouvelle du Martyre» 
De violentes contradiélions peuvent irriter & 
exalter les Ames. Mais , ces milliers de Martyrs 
qui expirent dans les tortures ne font pas des 
Martyrs de V Opinion : ils meurent volontaire- 
ment pour attefter des Fai^s. Je connoifTois des 
Martyrs de l'Opinion : il y en a eu dans tous 
les tems & prcfque dans tous les lieux : il en 



^ trine, il le rapportoît comme il le tenoit des Témoins ocu- 
5, laires de la Parole de Vie : tout ce que difoit là-deflTus ce 
5, faint Homme étoit exactement conforme à nos E'critures. y^ 
EusEBE, L. V, Cliap. XV & xx. Voyez les Notes de Mr., 
Seigneux fur l'Ouvrage d'ADissoN , pag. 228 , 229? T. 1 
de lit première Éditioii. 

Dd4 



cft encore dans ces Contrées malheureufes 
[^] que !a folle fuperllition tyrannifc : mais je 
lie connois que les Diiciples de TEnvoye* qui 
ibient morts pour attefter des Faits. 

J'observe encore que ceux qui Te facrifient (î 
courageulcnient pour foutenir ces Faits , ne font 
point attachés a leur Croyance par la naifFan- 
ce , par l'éducation , par l'autorité ni par au- 
cun intérêt temporel. Cette Croyance choque , 
su contri'.ire , tout ce qu'ils ont requ de la 
raifTance , de Téducation , dePautorité, k elle 
ne choque pas moins leur intérêt temporel. Il 
n'y a donc que la plus forte convidion de 
la certitude des Faits qui puilTe me fournir la 
raifon fuffifante de ce dévouement fi volontaire 
aux fouffrances &< k mie mort fouvent cruelle. 

Enfin ; après trois Siècles de travaux , d'é- 
preuves y de tourmens ; après avoir combattu 
pendant trois Siècles avec les armes de la pa- 
tience & de la charité ; la Société triomphe : 
la nouvelle Religion monte fur le Trône des 
Ce'sars ; [7] les Idoles font rcnverfées & le 
Paganifme expire. 

[ 6 ] L'înJe. 

[ 7 ] Par la converfion de rEmpereiU'l Constantin 
Ciwù'on l'an 312, 



PHlLOSOPHIflUE. Part. XXL 42c 



Il Ml» Il I II gga:rg«gg 



CHAPITREVL 

Continuation du même Sujet, 

FoihleJJe apparente des Caufes : 

grandeur i rapidité, durée de l'Effet, 

Ohfiacks Y? vaincre : 

moyens qui en triomphent. 

Voies de la PROVIDENCE dans létahliffemeni 
du Christianisme. 

\^Uelle étonnante Révolution viens-je de 
coiiLcmpler? quels hommes l'ont opérée ? quels 
obftacles ont-ils eu à furmonter ? 

Un Homme pauvre qui n'avait pas ok re^ 
pofer fa Tête , qui pafToit pour le Fils d'un 
Charpentier , & qui a fini fes jours par un fup- 
plice infâme, a fondé cette Religion vidorie^fe 
du Paganifme <& de fes Mûnftres. 

Cet Homme s'eft choifi des Difciples dans 



425 P A L I N G F N r S I E 

la lie du Peuple ; il les a pris la plupart par- 
mi de fimpîes Pécheurs , à c'eft à de tels Hom- 
mes qu'il a GonEé la charge de publier fa Re- 
ligion par toute la Terre : allez & infirui- 
fez toutes les Rations. , , . Vous me fer- 
virez de Timohi^ jnfqiCaux extrémités de la 
Terre, 

Ils obeiflent à îa voix de leur Maître : ils 
annoncent aiTx Nations la Doctrine de vie : 
ils leur atteftent îa réfurre&ion du Crucifié , & 
les Nations croient au Crucifié & fe conver- 
tilFent. 

Voila le grand Phénomène moral que j*ai 
à expliquer : voilà cette Révolution plus fur- 
prenante que toutes celles que l'Hiftoire con- 
facre , dont il faut que j'aiîîgne la raifoii fuf- 

Êfaiite. 

Je jeté un coup d'œil rapide fur la face du 
Monde avant la naiffance de cette grande Ré- 
volution. Deux Religions principales s'offrent 
à mes regards , le Théifme [ l ] & le Poly- 
îhéifmc. [2] 

[ I ] La Croyance d'un feuî DiEU & d*une PnOYIDENCE. 
[3] La Croyance de la pluralité ^es Dieux* 



PII I LOS PHI QUE. Part. XXL 417 

Je ne parle pas du Thcifme des Philofo- 
pliLS Payens : ce ti/cs-pcnc nombre de Sages 
qui, comme Anaxaoore [3J ou Socrate, 
nrcribuoietu FOrigiue des Chofes à un Efpriâ 
E'tsrnely ces Sages, dis-je , ne faifoient point 
un Corps , & laiiroient le Peuple dans la fan- 
ge du préjugé & de l'idolâtrie. Ils avoient la 
la main pleine de vérités & ne daignpient l'ou- 
vrir que devant les Adeptes. 

Je parle du Théifme de cette Nation fi fin- 
guliere & fi nombreufe , féparée par Tes Loix , 
par fes coutumes , par fes préjugés mêmes de 
toutes les autres Nations , & qui croit tenir fa 
Reliorioii & Tes Loix de la Main de Dilu. 
Cette Nation eft fortement perfuadée que cette 
Religion & ces Loix ont été appuyées de Mi- 
lacL'S éclatans & divers: elle eil: fort attachée 
à foii culte extérieur , à l'es Ufages , à les 
Traditions \ & quoiqu'elle foit fort déchue de 
la première fplendeur & foumiie à un Joug 
étranger , elle conferve encore tout l'orgueil 
de fort anaenne Liberté , & penfe être l'uni- 
que Objet des complaifances du Cre ateur : 



(3) Philosophe Grec, né çoo am avant notre Ere. Il fut 
furnommé VEfprit, parce qu'il croyoit qu'un E/p-it étoit U 
Caiife de r Univers. Il appelloit le Ciel /« Futrh, 



428 P A L I N G F N h' S I E 

elle méprife profondément les autres Nations j 
& fait profiffion d'attendre un Libérateur qui 
lui aiTujetira l'Univers. 

Le Polythéifme eft à-peu-près la Religioa 
univerfelle & par-tout la dominante. Il revêt 
toutes fortes de formes fuivant le Climat 8c le 
Génie des Peuples. Il favorife toutes les paf^ 
fions & même les plus monftrueufes. Il aban- 
donne le cœur , mais il retient quelquefois 
la main . Il flatte tous les Sens & alTocie la 
Chair avec f Efprit. Il pi^éfente aux peuples les 
exemples fameux de fes Dieux , & ces Dieux 
font des Monftres de cruauté & d'impureté , 
qu'il faut honorer par des cruautés & des impu- 
retés. 11 fafcine les yeux de la Multitude par 
fes Enchantemens , par fes Prodiges , par fes 
Augures , par fes Devinations , par la pompe 
de fon Culte , &c. Il élevé des Autels au 
vice, & creufe des Tombeaux à la vertu. 

Comment les Pêcheurs, transformés en Mit 
fionnaires , perfuaderont-ils aux Théijies dont 
il s'agit que tout ce Culte extérieur, fi majef- 
tueux , fi ancien , Ci vénéré n'eft plus ce que DiEir 
demande d'eux & qu'il eft aboli pour toujours, 
que toutes ces Cérémonies Ci auguftes , fi myf- 
térieufes , fi propres à étonner les Sens ne font 



PHILOSOPH IQ^UE. Part. XXL 429 

que P Ombre des Chofes dont on leur préfente le 
Corps ? Comment les forcer à reconnoître que 
ces Traditions auxquelles ils font fi attachés 
de cœur & a cfprit ne font que des Comman^ 
démens d'Hommes & qu'elles anéantiffent cette 
Loi qu'ils croient divine ? Comment fur-tout 
les Pécheurs perfuaderont-ils à ces orgueilleux 
Théifies que cet Homme fi abjed , que leurs 
Magiftrats ont condamné & qui a expiré fur 
une Croix eft lui-même ce grand Libérateur 
qui leur avoit été annoncé & qu'ils attendoient > 
qu'ils ne font plus les feuls Objets des Grâ- 
ces extraordinaires de la Providence , & que 
toutes les Nations de la Terre fgnt appellées 
à y participer ? &c. 

Comment des Pêcheurs abattront-ils ces verres 
à facettes [4] qui font fur les yeux du grof- 
Cer Polytbéifte , & qui lui font voir prefque 
autant de Dieux qu'il y a d'Objets dans la 
Nature? Comment parviendront- ils à fpiri- 
tualifer fes idées , à Iç détacher de cette Ma- 
tière morte à laquelle il eft incorporé , & à 
le convertir au Dieu vivant?! Comment l'arra- 
cheront-ils aux plaifirs féduifans des Sens, aux 



[ 4 ] Verres qui multiplient Iss images des objets. \ 



43© P A L I N G F N E' S I K 

voluptés de tout genre ? ( O Comment puri* 
fieront-ils & ennobliront-il toutes Tes aifcdions ? 
Comment en feront-ils un Snge & plus qu'un 
Sage r* Comment retiendront-ils fon cœur au- 
tant que fa main ? Comment fur-tout lui per- 
fuaderont-ils de rendre fes hommages à un hom- 
me flétri par un fuppîice ignominieux, & con- 
vertiront-ils aux yeux du Polythéifte la folie de 
la Croix en fagejje ? 

Comment les Hérauts du Cruàjié porteront- 
ils leurs nouveaux Seétateurs à renoncer à leurs 
intérêts temporels les plus chers , à vivre dans 
Je mépris, dans l'humiliation , dans l'opprobre. 
à braver tous les genres de douleurs & de 
fuppliccs , à réfifter à toutes les tentations & 
à perfévérer jufqu'à la mort dans une Doc- 
trine qui ne leur promet de dédommagement 
que dans une autre vie ? 

Par quels moyens eft-il donc arrivé que les 

i 5 ] Q.UAND on confidere l'afFreilx tableau que l'Apôtre 
des Gentils trace des mœurs des Payens , Fi.ùm. i , on fcroît 
|€nté de croire qu'il a trop noirci ce tableau : mais lorfqu'on 
vient à confulter les Hiftoriens contemporains , un Tacite, 
im Suétone, on y retrouve les mêmes peintures, & on eu 
trouve de plus afFreufes encore dans les Poètes du même Siècle. 
Voyez Fleury M^un des Chrétiens; pag. 27, E'dition de 
Bruxelles, 1753. 



Î^HILOSOPHIQ^UE. PdTt. XXI. 4K 

Pécheurs de Poiflbns font devenus des Pécheurs 
d'Hommes ? comment a-t-il été poffible qu'en 
moins d'un demi -Siècle tant de Peuples divers 
aient embrailé la nouvelle Doctrine ? Com- 
ment le grain de Sénevé efi~il devenu un grand 
Arbre ? comment cet Arbre a-t-il ombragé de 
(î grandes contrées ? 

Je fais qu'en général les Hommes ne font 
pas ennemis de la févérité en Morale ; c'efl: 
qu'elle fuppofe un plus grand elFort ; c'cft que 
les Hommes ont un goût naturel pour la per- 
fedion j ce n'eft point qu'ils la cherchent tou- 
jours; mais, ils l'aiment toujours au moins dans la 
fpéculation. Une pauvreté volontaire , un grand 
défintéreiTement » un genre de vie pénible , 
laborieux s'attirent facilement l'attention & l'ef- 
time des Hommes. Ils admireront volontiers 
tous cela pourvu qu'on ne les oblige point à 
le pratiquer. 

Si donc cette nouvelle Doctrine qai eft 
annoncée au Monde étoit purement fpéculative ^ 
je concevrois fans beaucoup de peine qu'elle au- 
roit pu obtenir l'eftime & même l'admiration 
de quelques Peuples. Ils l'au'-oient regardée eoni- 
me une noureile Sedle de philofophic , & ceu.t 



452 PALÎNGFNFSIE 

qui la profeflbient auroieiit pu leur paroître 
des Sages d'un Ordre très-particulier. 

Mais , cette Doctrine ne confifte point 
en pures fpéculations -, elle ell toute pratique y 
elle l'eft eflentielkment & au fens le plus étroit: 
elle eft le Genre le plus relevé de l'Héroïfme 
pratique : elle fuppofe le renoncement le plus 
entîcr à foi- même , combat toute les paffions, 
enchaîne tous les penchans , réprime tous les dé- 
fi rs , ne lailTe au cœur quePAmour de Dieu & 
du Prochain , exige des facrifices continuels Se 
les plus grands facrifices , & ne propofe jamais 
que des l'écompenfes que l'œil ne voit point & 
que la main ne palpe point. 

§Ë conçois encore que les charmes de l'élo- 
quence , Tappas des richeifes , l'éclat des Di- 
gnités, l'influence du Pouvoir accréditeront fa- 
cilement une Dodiine & lui concilieront bien 
des Partifan-s. 

Mais , la Dodrine du Crucifié eft annon- 
cée par des Hommes fimples & pauvres dont 
l'éloquence conilfte plus dans les chofes que 
dans les mots; par des Hommes qui publient des 
chofes qui choquent toutes les opinions 'reçues; 
par des Hommes du plus bas Ordre & qui ne 

promettent 



PHILOSOP HÎH VE Part. XKL 45 1 

promettent dans cette Vie à leurs Sectateurs que 
des fouffiances , des tortures & des croix. Ec 
ce font pourtant ces Hommes qui triomphent 
de la Chair & du Sang & convertiiTent l'U- 
nivers. 

L'Effet eft prodigieux , tnpide , durable;' 
il exifte encore : je ne découvre aucune Caufe na- 
turelle capable de le produire : il doit néanmoins 
avoir une Caufe & quelque grande Caufe : quelle 
eO: donc cette Caufe f au nom du Crucifié /e-f Boi^ 
teiix marchent , les Lépreux font rendus nets , leç 
Eonrds entendent , les Aveugles voient , les Morts 
rejfitfcitent. Je ne cherche plus ; tout eft expli- 
qué : le problême eft réfolu. Le Législateur. 
de la Nature a parlé : les Nations l'ont écouté , & 
rUnivers a reconnu fon Maître. [6] Celui qui 

[6] S'il y avoit une Loi Divine qiu ordonnât expref- 
fement à une Nation de croire aHx Miracles que des Prophètes 
opéreroient au milieu d'elle; il faudroit que cette Loi repo- 
rt cils-même fur quelque grand Miracle ; autrement elle ne 
feroit pas d'obligation dhnne , au fens rigoureux, puifqu'il ne 
feroit pas prouvé que Dieu lut -même auroit parlé. Mais» 
parce que les Miracles ne fauroicnt être perpétuels & uni- 
verfels , il feudroit encore que ceux qui obéiroient aujour- 
d'hui Ji cette Loi comme divine, la crulTent telle fur les Té- 
moi-na-es qui auroient été rendus de vive voix & par écrit 
aux Mi'racles dont fa publication auroit été accompagnée. II 
me femble donc que celui qui feroit né fous cette Lo£ ne 
feroit pas fondé à dire aujeuTd'huij ce n'ejl ^as fur des Mi-> 

Tome XVL ^ ^ 



4^4 P A L J N G E' N FS I F 

voyoit dans le grain de Sénevé le grand 
Arbre étoit donc I'Envoyé de ce Maître Q}}\ 
avoit choift les chofes foibles du Monde four con- 
fondre les fortes, 

j t LES Chofes foihles du Monde, ... ici 
l'invite le Ledleur qui fait fe placer à une cer- 
taine hauteur pour contempler de ce Sommes 
élevé la Marche de la Providence , à reflé- 
chir avec moi fur les Voies admirables de sâ 
Sagesse dans rétabliffement du Christia- 
nisme. 

Une Religîon dont Tuniverfalité embraf- 
foit tous les Siècles, tous les Lieux, toutes les 
Nations , toutes les Conditions , tous les E'cats 
de la Vie , une Religion qui étoit donnée fur 
la Tête des Rois comme fur celle du moi^idre 

raclts ^ maïs c'efî fur la Législaticn que repofe ma Foi a une 
Révélation : car il faiidroit toujours que cette Législation eût 
été autorifée par des Miracles , pour être réputée di'vine par 
celui qui y feroit fournis 5 & s'il n'avoit pas vu lui - même ces 
Miraehs , fi fcs Contemporaim ne les avoient pas vus non 
plus , s'ils p.voient été opérés un grand nombre de Siècles 
avant lui , il feroit à cet égard dans le même cas que ceux 
qui croient à la Miffion du Chîiist fur les Témoignages 
rendus aux Miracles deftiné^ à la confirmer. Je prie mon 
Lefteur de relire attentivement la Note 6 du Chap. VIT de 
a Part, X'IX , à laquelle cellt-ei fe rapporte : il en démâ- 
l'era mieuîv 1- objet partitiùier de ces réfie-sions.. 



PHILOSOPHIUUE, Part. XXL 45^ 

de leurs Sujets 5 une Religion qui devoit fans 
ceiTe détacher le Creur des chofes terrettres , 
ennoblir , épurer , fubliraifer toutes les peii- 
fées , toutes les atfedions de THomme , le rem- 
plir, le pénétrer de la dignité de fou Etre & 
de la grandeur de fa fin, porter fes efpéran- 
ces jufques dans rE'ternité & TafTocier ainfî 
aux Intelligences Supérieures \ une Reli^ 
gion qui donnoit tout à l'Efprit & rien à la 
Chair , qui appelloit fes premiers Seclateurs aux 
plus grands Sacrifices , parce qu'il n'eft point 
de facrinces que ne puilTent faire des Hommes 
qu'elle inltruit à ne craindre que Dieu ; que 
dirai-je enfin , pour concentrer mes fpibles peii- 
fées fur une fi haute Matière î une Religion qui 
étoit la Perfedion ou le Complément delà Loi na- 
turelle , la Science des vrais Sages, la relfource 
des petits & la confolation des Malheureux j 
une Religion fi majeftueufe dans fa fini, 
phcité, fi fublime dans fes Enfdgnemens , fi 
grande dans fa ^i\ , ïî étonnante dans les 
Eifets, une telle Religion , dis-je, ne dévoie 
point être donnée aux hommes par un Er^- 
VOYE' revêtu de la Ma^' (lé & de la pompe des 
Rois : il falloit que Celui qui devoit comman- 
der aux Elémens & a la Mort n'e it pis un ùeH 
oh rej}o[er fa Tète, qu'il le délignàt li^-meme 
par fnumoie titic ue Hîs de i'Ho^n '^ , qu'il 

E e 3 



436 I^ A L I N G r N F S I E 

vînt pour fervir ^ non pour être fervi , ^ qtCil 
lavtit les pieds de ceux qui Pappe liaient leur Maî- 
tre ^ leur Seigneur. 

LES Chofes faibles du Mo?ide fi cet 

Envoyé' devoit avoir un Précurfeur , il étoit 
encore dans l'Ordre de cette Economie fubli- 
me que ce Précurfeur vécût dans la pauvreté 
& dans la frugalité , que fes mœurs fuflent auf- 
teres , fes adions irréprochables , qu'il précé- 
dât fous des vètemens groiliers le Prince de la 
Vie caché lui-même fous le voile d'une Chair 
infirme : il falloit encore que ce Précurfeur 
rappellât les Hommes aux Devoirs les p!us 
eflentiels de l'Humanité > & qu'il leur enfei- 
gnât une Dodrine qui fat comme une prépa- 
ration àja Dodrine plus complète & plus re- 
levée du Souverain Docteur : ilfalloitenfin , 
qu'il annonçât & qu'il caradérifât par des traits 
frappans celui qui venait après lui. 

LES chofes faibles du Mande.' .... par une 
fuite de ces mêmes Vues Ci fupérieures à tou- 
tes les Vues humaines , I'EnvoyÉ; du Très- 
Haut devoit naître d'une Vierge , dans une 
Famille obfcure , mais iflue d'un Sang illufke 
& auquel d'anciens Oracles avoient fait les 
plus magnifiques promeiTes : cette naiifance de- 



PHILOSOPHIQUE. Part. XXL 437^ 

voit être annoncée à de fimples Bergers , & 
les HÉRAUTS CÉLESTES chargés de la célébrer pac 
leurs Hymnes dévoient inllruire ces Bergers de 
l'objet & de l'étendue de la Miiîion du Christ 5 
paix fur la Terre & Bienveuillance envers les 
Notâmes : Bienveuillance non point en- 
vers une feule Nation , mais envers toutes 
les Nations ; Bienveuillance. .... non point 
envers une feule Génération , mais envers 
toutes les Générations : la Bienveuillance du 
Très Bon embralTe le Genre humain entier, c'eft 
que le Tres-Bon eft le Père du Genre-humain. 

LES chofes fnhles du Monde que de 

traits ne découvré-je point encore dans cette 
Difpenfation mervciîleufe de la Providence , 
qui tendent tous à détourner les regards des 
Hommes des Grandeurs humaines pour les con- 
centrer fur la véritable Grandeur! cet Enfant, 
le defiré des Nations , naît dans une hôtellerie ; 
il a pour berceau une crèche & paffe pour le 
fils d'un Charpentier : mais Celui aux pieds du- 
quel tous les Trônes dévoient un jour s'abaif- 
fer , devoit-il emprunter fa Gloire de féclat des 
Trônes? celui qui devoit commander à la Na- 
ture & aux Efprits , devoit-iL être armé de la 
PuiiTance des Rois ? & parce qu'iL pouvoir confé- 
rer à fes Miniftres le Pouvoir de commandes: 

Ee 3 



45^ PALIh'CFN^SIE 

comme lui à la Nature & aux Efprits, il de^ 
Vuit choifir fes Miniftres parmi les Pécheurs 
& les Péagers & donner à de tels Hommes la 
charge d'enfeigner les Nations & de réformer 

î'Univers. 



CHAPITRE VIL 

Difficultés générales. 

Que la Lumière de /'E'VANGILÉ né Péjl pOîn0 

autant répandue que la grandeur de fa 

Fin paroijjoit l'exiger , ^a 

Que la plupart des Chrétiens font peu de progrès^ 
dans la vertu^ 



N, 



RépQnfes, 



E précipite-je point mon Jugement F ne 
me prefTé-je point trop de croire & d'admirer? 
l'univers a-t-il reconnu fon MaiTRE ? cette 
Doctrine falutaire a-t-elle réformé l'Univers' 
entier ? Je jette les yeux fur le Globe , & }e 
VOIS avec étonnement que cette Lumière CÉ- 
Î.ESTE n'éclaire qu'une petite Partie de la Terre ^ 
& que tout le relie eft couvert d'épaiiîes ténè- 
bres. Et encore dans les Portions éclairées com>^ 
bien découvré-je de Taches l 



PHILOSOPHIQUE, Part. XXI. 4^9 

Cette difficulté ne me paroît pas conlî- 
^érable. Si cette Dodriiie de vie doit durer 
autant que TEtat préfent de notre Globe , que 
font dix-fept Siècles relativement à la durée 
totale ? peut-être ce que dix-fept jours ou dix- 
fept heures font à dix-fept Siècles. Jugerai -je 
delà durée de cette Religion comme de celle 
des Empires ? tout Empire efi comme PHerhc 
Çf? toute la gloire des Empires comme la fleur 
de rherbe y Pherhe feche , fa fleur tombe , mais 
la Religion ^^ Seigneur demeure : elle furvi- 
Tra à tous les Empires : fon Chef doit régner 
jufqu''à ce que DIEU ait mis tous fes Ennemis 
Jousfes pieds. Le dernier Ennemi qui fera détruit 
c'efl la Mort, 

J'examine de plus près la difficulté, & je 
m^apperçois qu'elle revient precifément à celle 
que je pourrois élever fur la diftribution lî 
inégale de tous les dons & de tous les biens 
foit de l'efprit , foit du Corps. Cette féconde 
difficulté bien approfondie me conduit à une 
abfurdicé palpable. Les dons de TEfprit , 
comme ceux du Corps , tiennent à une 
foule de circonftances phyfiques enchaînées 
les unes aux autres , & cette chaîne remonte 

Ee 4 



440 P A L I N G r N F S I E 

jufqu'au premier indant de la Création. Afîiî 
donc que tous les Hommes euileiit poiïédé les 
mêmes dons & au même degré , il aiiroit taliu 
en premier lieu qu'iis ne fuiîent poinc nés les 
uns des autres ; car combien la génération ne 
modifie-t-elle pas l'organifation primitive des 
Germes î I) atiroit fallu en fécond lieu que tous 
les Hommes fulfent nés dans le môme Climat , 
fe fuiiént nourris des mêmes alimens, qu'ils 
euifent eu le même Genre de vie , la même 
E'àLK:ation , le même Gouvernement j &c. car 
pourrois-jc nier que toutes ces chofes n'influent 
plus ou moins fur TEfprit r* Ici la plus légère 
cauie porte fes influences fort au-delà de ce 
que je puis penfer. 

Ainsi , pour opérer cette égalité parfiite 
de dons entre tous les Individus de THiima- 
rn^nité, il auroit fallu que tous ces Individus euf- 
fent été jetés dans le même moule ,* que h 
Terre eût été éclairée & échauffée par-tout 
également ', que fes Produdions euHent été les 
mêmes par-tout ; qu'elle n'eût point eu de Mon- 
tagnes , de Vallées, &c , &c. Je ne finirois 
point 11 je voulois épuifer tout cela. 

Combien de pareilles difficultés qui faifiC- 
fent d'abord un Efprit peu pénétrant, & dont 
il verroit ibitir une foule d'abfurdités s'il étoit 



PHILOSOPHipjrE. Part XXL 441 

capable de les analyfer! L'Efprit fc tient vo- 
lontiers à la furPace des Chofôs j il n'aime pas 
à les creufer , parce qu'il redoute le travail & 
la penie. Quelquefois il redoute plus encore 
la Vérité» 

Si donc l'Etat des chofes ne comportoit point 
que tous les Hommes participaiTent aux mêmes 
dons &; à la même mefure de dons , pourquoi 
m'étonnerois-ie qu'ils n'aient pas tous la même 
Croyance ? Combien la Croyance elle - même 
eft-elle \\qq à l'enfèmble des circonftances phy- 
fiques «Se des circoiiftances morales î 

Mais cette Religion Sainte qui me paroit 
fi bornée dans Tes progrès & qu'un Cœur 
bienfaifant voudroit qui éclairât le Monde en- 
tier , doit-elle demeurer renfermée dans fes li- 
mites aduelles comme dans des bornes éternd' 
les ? Que de moyens divers la Providence 
ne peut-ELLE point s'être refervés pour lui faire 
franchir un jour & avec éclat ces limites étroi- 
tes où eft elle renfermée! Qiie de Monumens frap- 
pons , que de Docuniens démonftratifs enféve- 
jis encore dans les entrailles de la Terre ou 
fous des ruines & qu'ELLE faura en tirer dans 
le tcms marqué par fa Sagesse ! Qiie de révo- 
lutions futures dans les grands Corps politiques 



44S PALINGE'NrSIE 

qui partagent notre Monde, dont elle a préordon- 
né le tems & la manière dans des Vues dignes d» 
SA Souveraine Bonté' ! Ce Peuple, le plus an- 
cien & le plus fingulier de tous les Peuples ; 
ce Peuple difperfé & comme diiréminé depuis 
dix-fept Siècles dans la Mafle des Peuples y 
fans s'incorporer jamais avec elle , fans former ja- 
mais lui-même une Maife diftindes ce Peupls 
Dépofitaire fidèle des plus anciens Oracles , 
Monument perpétuel & vivant de la Vérité des. 
nouveaux Oracles -, ce Peuple , dis-je , ne fera- 
t-il point un jour dans la Main de la Provi- 
dence un des grands Infîrumens de ses def- 
feins en faveur de cette Religion qu'il mé- 
connoit encore? [i] Cette Chaîne des événe- 



( I ) Puisse ce Peuple fi vénérable jrar fon antiquité St 
duquel vient le Salut de tous les Peuples, ouvrir bientôt 
les yeux à la Lumière, & célébrer avec les Chrétiens le Saint 
iVIfra'él , le Chef çSf le Consommateub. de la Foi ! Puifle 
V Olivier fanvage n'oublier jamais qu'il a été enté fur l'Olivier 
frane ! PuifTent tous les Enfans du Christ ne fermer plus 
leur cœur à ce Peuple infortuné que Dieu a aimé, qu'iL 
aime encore, qu'iL femble avoir confié à leurs foins , mis fous 
leur fauve -garde, & dont la canverfion fera un jour leur 
confolation & leur joie ! Qiie ne puis- je hâter par mes defirs 
ce moment heureux , & prouver aux nombreux defcendans 
d' Abraham toute la vivacité des vœux que mon cœur forme 
pour leur rétabliifemeut ! Sont-ils tombés fans reffourcc ? point 
du totit : mais leur chute a domié occq/ion au Salut des Gentils y. 
ctfin que le bonheur des Gentils leur donnk de Vémulatian. Et 



PHILOSOP IQ^UE, Part. XXL 4^3 

mens qui contenoit qa & là les Principes fecrets 
des Eiïets miraculeux , ne renfermeroit-elle point 
i!e femblables Principes dans d'autres Portions 
de fon étendue , dans ces portions que h nuit 
de Tavenir nous dérobe j & fes principes en le 
développant ne produiront -ils point un jour 
fur le Genre humain des changemens plus con- 
fidérables encore que ceux qui furent opérés 
il y a dix-fept Siècles ? (2) 

Si la Doctrine dont je parle ne produit 
pas de plus grands effets moraux chez la plu- 
part de ceux qui la profeiTent , l'attribuerai 
je à fon imperfedion ou au défaut de motifs 
fuffilans.^ Mais , connois-je aucune Doctrine donc 
les principes tendent plus diredement au bon- 
heur de la Société univerfeîle & à celui de fe^ 
Membres ? En eft-il aucune qui préfente des 
motifs plus propres à influer fur l'Efprit & fur 
ie Cotur ? Elle élevé l'Homme mortel jufqu'au 



Jï leur chute a fait lu richejfe du Momie , - . . que ne fera 
■pas la voTfûerJion du Peuple eittier ! . . . car Ji Itur réjeciion 
a été la réconciliation Au Monde , que fera leur rappel , Jïiion 
un retour à la Vie ? Rom. XI, il, 12, 1$. 

( 2 ) Confuîtez ce que j'ai expoJe fur les Miracles dans les 
Chapitres Iv, f, VI, P^trtie XYll, Chap. ix , Partie XVi II. 



444- V A L 1 N G £' N E' S I B 

Trône de Dieu , 8c porte fes efpérances juf-' 
ques dans rE'ternicé. 

Mais , en publiant cette Loi fublime , îe Le'- 
GîsLATEUR de l'Univers n'a pas transformé 
en pures Machines les Etres intelligens aux- 
quels Il la donnoit. Il leur a laiifé le Pouvoir 
phyfique de la fuivre ou de la violer. Il a mis 
ainfi dans leur main la déciCion de leur fort. 
Il a mis devant eux le bien & le mal , le bon- 
heur & le malheur. 

Objecter contre îa Doctrine du Fonda- 
teur que tous ceux qui la profelfent ne iont 
pas Saints, c'eft objedler contre la Philofophie 
que tous ceux qui la profeiTent ne font pas 
Philofophes. Hélas ! pourquoi cela encore eft- 
il fi vrai ! S'enfuit-il néanmoins que la Philofo- 
phie ne foit pas propre à faire des Philofophes? Ju- 
gerois-je d'une Dodrine uniquement par fes ef- 
fets ? ne ferai-je pas plus équitable fi j'en juge par 
fes principes , par fes maximes, par fes motifs & 
par l'appropriation de toutes ces chofes au but 
que je découvre dans cette Doctrine? Si malgré 
Pexcellence de cette Dodrine , fi malgré fon ap- 
propriation à fon but , je fuis forcé de recon- 
noître qu'elle n'atteint pas toujours ce but , j'en 
conclurai feulement que les préjugés, les pat 



PH IL OSOPHIQ^UE. Part. XXL 44s 

fions , le tempérament affoibliïrent ou detrui- 
fent fouvent Pimprellion que cette Dodrine tend 
à produire fur les Ames. Je n'en ferai point 
du tout furprisj parce que je concevrai facile- 
ment qu'un Etre in.telligent & libre no peut 
être contraint par des motifs , & que des rai- 
fons ne font jamais des caufes nécejjitantes , des 
poids, des leviers, des relforts. J'obferverai en- 
core que tous ceux qui profeifent extérieure- 
ment une Dodrine ne font pas intimement 
convaincus de fa vérité. 

Et s'il réfultoit de tout cela dans mon Ed 
prit , que le nombre des vrais Sages qu'une 
certaine Dodlrine peut produire eft très-petit, 
je ne m'en étonnerois pas davantage ; parce que 
je comprendrois qu'une grande perfedion en 
quelque genre que ce foit , ne iauroit jamais 
être fort commune , & qu'elle doit l'être bien 
moins eneore dans le genre de la vertu que dans 
tout autre. Mais , je comprendrois auiîî qu'une 
vertu moins parfaite n'en feroit pas moins vertu, 
comme l'Or n'en eft pas moins Or quoique 
mêlé à des Matières qui ne font point Or. 
Comme je voudrois être toujours équitable , je 
tiendrois compte à cette Dodrine des plus petits 
biens qu'elle produiroit Se de tous les maux 
qu'elle prévien droit. Et s'il s'agiifoit en particu- 



44« P A L I N G E' N £" S î E 

lier d'une DocTiNE qui prefcrivît de faire lé 
hieu fans éclat, de faire de honnées œuvres plu- 
tôt que de helies œuvres 5 (î elle exïgeoit qne la 
main gauche ne fut pas alors ce que ferait la main 
droite^ j'en inférerois l'impoflibilité de calculer 
tout le bien dont la Société pourroit être rede- 
vable à une telle Doctrine. 



CHAPITRE VIII. . 

'Autre difficulté générale % 

que les preuves du Christianisme ne font 
pfis MJfez> à la portée de tous les Hommes. 

Réponfe. 

Précis des raifcnnejnens de r Auteur furies Mi' 
racUs ^ fur le Témoignagi, 



U: 



Ne autre difficulté s'offre à mon examen. 
Une Doctrine qui devoit être annoncée à 
tous les Peuples de la Terre; un« DaCTKiNE 
qui devok donner au Genre huuii'vii. entier les 
Gages de Plmoioptalité ; jjn€ DôCTRiNE q*itt 



PHILOSOPHIQUE. ¥art. XXL 447 

cmanoic de la Sagesse ELLS-mème, ne de» 
voit-elle pas repofer fur des preuves que tous 
les Hommes de tous les tems & de tous les 
lieux puiTent faifir avec une égale facilité , & 
fur lefquelles ils ne puffent élever aucun doute 
raifonnabler' Cependant, combien deConnoif- 
fances de divers genres ne font point iiécef- 
faires pour recueillir , pour entendre & pour 
apprécier ces preuves î Combien de recherches 
profondes , pénibles , épineufes ces Connoilfances 
ne fuppofent-elles point ! combien le nombre 
de ceux qui peuvent s'y appliquer avec luccès 
eft-il petit! que de talens, que de fagacité , 
que de difcernement ne faut-il point pour com- 
parer les preuves entr'elles , pour eftimer le 
degré de probabilité de chacune , pour juger 
de la fomme des probabilités réunies , pour 
balancer les preuves par les objedions , pour 
fixer la valeur des objedions relatives à chaque 
genre de preuves, pour réfoudre ces objedions 
& former de tout cela des réfultats qui engen- 
drent la certitude î Une Doctrine qui fuppo- 
foit tant de qualités rares de PEfprit & du Cœur, 
tant de Connoiifances , tant de recherches étoit- 
elle bien appropriée à tous les Individus de 
l'Humanité ? étoit-elle bien propre à leur fournir 
des ?alurances railonnables d'un Bonheur i venir? 
pouvoit - elle difîîper leurs iiciiitt::s , fortifier & 



448 f" A L I N G B' N E' S I E 

accroître les efpérances de h K^nfon , meftfe en 
évidence la Vie & P Immortalité ? 

Je ne ma déguife point cette difficulté ,• je 
ne cherche point à i'aiîoiblir à mes propres yeux i 
je me la préfente à moi-même dans toute fa 
force,- feroit^il poifible qu'elle fôt infoluble ? je 
veux m'en affurer ; je vais donc l'examiner de 
fort près & i'analyfer Çi je le puis 

J'Ai reconnu avec évidence, (i) que l'Homme 
ne fauroit s'aiTurer par les feules lumières de 
fa Raifon de la certitude d'un État futur. Il 
ne pouvoit donc être conduit à cette certitude 
que par des Voies extraordinaires. Je conçois 
fans peine que l'acquifition de nouvelles Fa- 
cultés ou feulement peut-être un grand accroif- 
fement de perfedion dans fes Facultés aduel- 
les auroit pu mettre cet E'tat futur à la portée 
de fa Connoiffance intuitive , & lui permettre 
de le contempler, en quelque forte, comme 
il contemple fon E'tat aduel. Je conçois encore 
qu'une Révélation intérieure ou des Miracles ex- 
térieurs pouvoient donnera l'Homme eette cer- 
titude Cl néceflaire à fon bonheur & fuppléer 
ainfi à l'imperfeélion de fes Facultés aduelles. 

1 1 ] Chap. III de la Part. XVI. 

Mais 



mil OSO PHIUVE. ParV. XXL ^49 

MaiSj l'acquifition de nouvelles Facultés ou 
feulement un grand accroilTement de perfedioii 
dans les Facultés aduelies de l'Homme auroic 
fait de l'Homme un Etre tres-diliérent de celui 
que nous connohTons fous le nom d'Homw?. £c 
comme toutes les Parties de notre Mande fonc 
en rapport entr'elles & avec le Syftèm.e entier, 
il eft très-évident que fi l'Homme , le principal 
Etre de notre Planète , avoit été changé , ii 
n'auroit p:us été en rapport avec cette Pianete 
où il de voit paifer les premiers inftans de fa 
durée. Une Vue beaucoup plus perçante , uix 
Toucher incomparablement plus délicat, &c. 
Tauroient expofé à des tourmens continuels. Il 
anroit donc Fallu changer aufîi l'E'conomie ds 
la Pianete elle-même, pour la mettre en rap- 
port avec la nouvelle E'conomie de l'Homme. 

J'APPERcors donc que la difficulté, confî- 
dérée fous ce point de vue , ne tend pas à moins 
qu'a demander pourquoi Dieu n'a pas lait une 
autre Terre? & demander cela, c'eft deman- 
der pourquoi Dieu n'a pas créé un autre Uni- 
vers f' car la Terre eft liée à l'Univers , comme 
l'Homme l'eft à la Terre. L'Univers eil TEii- 
fcmble de tous les Etres créés. Cet Enfcmble 
eft fyftématique ou harmonique. Il ne s'y trouve 
pas une feule Pièce qui n'ait fi raifon dans 
loiue Xri. F f 



4Ç^ P A L I N G r N r S I E 

le Tout. Prétendrois-je que dans l'Ouvrage de 
riNTELLiGENCE SuPREME il y ait quelqu© chofe 
qui foit fans aucune liaifon avec l'Ouvrage » 
-& qui pourtant en faiTe partie ? Si malgré l'ex* 
trème foiblelTe de mes talens Se de mes lumiè- 
res ^ il malgré la grande imperfedion de mes 
Inftrumens je ne laiiTe pas de découvrir tant de 
liaifons , de rapports , d'harmonie entre les di- 
verfes parties du Monde que j'habite ; fi ces 
liaifons fe multiplient , fe combinent , fe diver-> 
fifient à mefure que je multiplie , que je com- 
bine & que jedivetfifie mes obfervations & mes 
expériences ; combien eft-il probable que Ci mes 
Facultés & mes Inftrumens étoient incompa- 
rablement plus parfaits, je decouvrirois par- 
tout & jufques dans les moindres Parties , les 
mêmes liaifons , les mêmes rapports , la même 
harmonie ! Et cela devroit bien être , puifque 
les plus grandes Pièces font toujours formées 
de Pièces plus petites i celles - ci de plus pe- 
tites encore i &c. & qu'un Tout quelconque 
dépend eifentiellement de l'ordre & des propor- 
tions des Parties qui le compofent. 

Il ne feroit donc point du tout philofophique 
de vouloir que I'Auteur de l'Univers eût changé 
FE^conomie de l'Homme pour lui procurer plus 
àc certitude fur fon E'tat à venir. Il ne le 



PHILOSOPHIUUE, Part XXL <çi 

feroic pas plus de vouloir qu'une Révélation 
intérieure lui eu eut donné Paliurance : car un© 
pareille Révélation auroit dû être univerfelle 
ou s'étendre à tous les Individus de l'Huma- 
nité : puifqu'il n'en étoit aucun à qui la cer- 
titude d'un Bonheur à venir ne fût également 
îiécelîaire. Mais , je l'ai déjà remarqué au com- 
mencement du Chapitre I de la Part. XVIIi : 
il étoit dans l'analogie de l'E'conomie de l'Hom- 
me d'être conduit par les Sens & par la Réfle- 
xion : une Révélation intérieure & univerfelle 
qui fe feroit perpétuée d'â^e en âge auroit- elle 
été en rapport avec la Conftitutioii préfente de 
l'Homme? Et (î le bonheur dont il ievoit 
jouir dans fon E'tat futur avoit été lié dès l'O- 
rigine des Choies à l'application qu'il dévoie 
faire de fa Raifon à la recherche des fondemens 
de ce bonheur, comment auroit-il pu appliquer 
fa Raifon à cette belle recherche dès qu'une 
Révélation intérieure & irréfiftible auroit rendu 
inutile cet exercice de fon Intelligence ? 

Il reftoit une autre Voie extraordinaire qui 
pouvoit conduire l'Homme à cette certitude fi 
defirable que la Raifon feule ne pouvoit lui four- 
nir. Cette Voie étoit celle de Miracies palpa^ 
blés, éclatants, nombreux, divers, cnv'^.ii.és 
les uns aux autreg & liés indilfoiub'ement ù des 

Ff2 



412 PALlNGi:'NL''SIE 

circonftaiices qui les caradérifaiFent & eu dé- 
terminailcnt la fin. Il ell bien manitefte que 
cette Vo'iQ extraordinaire étoit la feule, à nous 
connue, qui ne changeât rien à la Conftitudoii 
préfente de THomme & quilaiirât un libre exer- 
cic-e à toutes Tes Facultés. 

Maïs, Cl les Miracles étoient dedinés à ma- 
nifeiter aux Hommes les V^olontés du grand 
ETRE 5 s'ils étoient en quelque forte, Texpref- 
iion ph}'fique de ces Volontés , tous les Hommes 
avoien.t un droit égal à cette faveur extraordi- 
naire 5 tous pouvoient afpirer à voir des Mira- 
cles i & fi pour fatisfaire, comme je le difois, (2) 
aux befoins ou aux dedrs de chaque Individu 
de l'Humanité , les Miracies avoieiu été uni- 
verfels & perpétuels , comment auroient- fs 
pu conferver leur qualité de Signes extraordi^ 
îiaires /'comment auroient- ils été di (lingues du 
Cours ordinaire de la Nature r* ( 3 ) 

Il étoit donc dans la nature même des Mi- 
racles qu'ils fuifenc opérés dans un certain lieu 



( 2 ) Au commencement du Chap. I de la Part. XVIII. 

( 3 ) Je pne qu'on relife ce que j'ai dit fur ce beau Sh^ 
j|t ddus ics Chap. IV, V, VI de la Part. XVII. 



VHl L OSOfHIQ^VE. Part XXL 45? 

& dans u;i certain tems. Or , cette relation au 
lieu & au tems ,• cette relation néceflPaire fup- 
pofoit évidemment le Témoignage ou !a Tradi- 
tion orale & la Tradition écrite. La Traditiou 
ruppoToic elle-même u;ie certaine Langue qui 
fût entendue de ceux auxquels cette Tradi- 
tion étoit tranfmife. Cette Langue ne pouvoit 
être univerfelle, perpétuelle, inaltérable: une 
telle Langue n'étoit pas plus dans l'E'conomie 
de notre Planète qu'une reHemblance parfliite, 
foit phyfique, foit morale, entre tous les Li« 
dividus du Genre humain. 

Ainsi, c'étoit une fuite naturelle de lavi- 
ciiTitude des Chofes humaines que la Langue 
dans laquelle les Témoins des Faits miraculeux 
îivoient publié leur Dépofition devînt un jour 
une Langue morte & qui ne fût plus entendue 
que des Savans. C'étoit encore une fuite de 
cette même viciifitude des Chofes de ce bas Mon- 
de que les Originaux de la Dépoficion fe perdif- 
fent j que les premières Copies de ces Originaux 
fs perdiifent auiïi y que les Copies poftcrieures 
prifentaffent un grand nombre de variojites; 
qu'une multitude de petits Faits , de petites 
circonftances , trè^-connus des Contemporains, 
& propres à répandre du jour fur certains paf- 
fages du Tejite fuiîent inconnus à leurs Def- 

FF3 



4^4 VALIl^GrVl^SlE 

cendatis; que bien d'autres contioiflances plus 
ou moins utiles leur fufTent inconnues encore i 
&c. &c. C'étoit enfin une fuite naturelle de 
TE'tat des Chofes & de la nature des Facultés 
de l'Homme qu'on inventât un Art ( 4 ) qui 
eût pour objet dired l'interprétation du plus 
important de tous les Livres. Ce bel Art devoit 
donc naître 5 il devoit éclairer les Sages, diffiper 
ou aiFoihIir les ombres qui obfcurciflbient cer- 
taines vérités , & les Sages dévoient éclairer & 
conduire le Peuple. 

Je ne reviendrai pas à obiecfler que Dieu 
auroit pu prévenir par une intervention extra- 
ordinaire la chute de la Langue dans laquelle 
la Dépofition avoit été écrite , qu'iL auroit pu 
prévenir par le même moyen la perte des Ori- 
ginaux de la Dépofition , les oppofitions , les 
altérations , les variantes du Texte : j'ai vu 
affez ( 5: ) combien une pareille objedion fe- 
roit peu raifonnable , puifqu'elle fuppoferoit 
encore des Miracles continuels &e. J'ai reconnu 
auiîî que ces oppofitions, ces altérations, ces 

( 4 ) La Critique qu'on poiirroit appeller la Logique de^ 
Littérateurs ou des Commentateurs. Vôy. la Note 2 du Cha- 
pitre VIII de la Partie XIX. 

C Ç ) Confifltez le Chap. III de la Part. XX. 



PHILOSOPHIQUE, Tart XXt 4ç^ 

variantes du Texte ne portent point fur le fond 
ou l'enfemble de la Dépofition , & qu'il n'eft 
même jamais impoffible de concilier les paifages 
d'une manière fatisfaifante. ( ^ ) 

Je me rapproche de plus près de la difficulté 
que j'examine. Dès que la certitude d'un E'tat 
futur ne pouvoit repofer que fur des preuves 
de fait j dès que la nature & le but des Mi- 
racles exigeoient qu'ils fuffent opérés dans un 
certain lieu & dans un certain tems , il en ré- 
fultoit néceffairement que les preuves d'un E'tac 
à venir dévoient être foumifes à l'examen de 
la raifon , comme toutes les autres preuves de 
fait. Les preuves d'un E'tac à venir dévoient 
donc être autant du relfort de la Critique que 
tout autre fait hiftorique : elles devenoient donc 
ainfi l'objet le plus important des recherches des 
Savansj & il entroic dans le Plan de la Pro- 
vidence que les Savans recueilleroient ces 
preuves , les didribueroient dans un certain or- 
dre , les développeroient, les éclairciroient, ré- 
foudroient les objedions qu'elles feroient naître, 
•ompoferoient de tout cela des Traités particu- 
liers , & qu'ils feroient auprès du Peuple les 

( 6 ) Voyez le Chap. VIÎI de la Paçt. XIX , & les Clia- 
jiitres II & m de la Part. XX 

Ff4. 



4ç5 P y1 L I }^^ C E' N V S I JS 

Interprètes de cette DépoGtioii où étoient ren- 
fermées les Paroles de la Vie éternelle. 

Je voiidrois concentrer mes raîfonncniens., 
L'Homme a deux moyens de connoitre ,* les Sens 
& la Réflexion. Ni l'un ni l'autre de ces moyens 
ni tous les deux enfemble ne pouvoient le con^ 
duire à une certitude morale fur fon E'tat à 
venir : i's étoient trop dtfproportionnés avec 
la nature des Chofes qui failbient l'Objet de 
cette certitude. Je Tai montré. ( 7 ) l'Homme 
ne pcuvoit donc être conduit à cette certitude 
que par quelque moyen extraordinaire. Mais , 
c'étoit un certain Etre intelligent & moral qu'il 
s'agiiToit d'y conduire ; c'étoit l'Homme > c'eft- 
à-dire, un Etre mixte doué de certaines Facul- 
tés, & dont les Facultés étoient renfermées 
6ans certaines limites aduelles. Si donc le moyen 
extraordinaire dont je parle avoit con.ijfré à 
donner à l'Homme de nouvelles Facultés ou 
à chan|:cr la portée aduelle de fcs Facultés, 
ce n'auroit point été l'Homme qui auroit été 
conduit h. cette certitude dont il eii: qucftion 5 
r';'uroit été un Etre très- différent de l'Homme 
r.duel. Il étoit donc nécelïaire que ce moyen 
ç>ctraordinaire fut dans un tel rapport avec h 

( y ) Cbap. III ^îe la Part. X\^|, 



PHIL0S0PH7QUK Part. XXI. 497 

Confticution prcfente de l'Homme , que fîins y 
apporter aucun changement , il put fuFnre à 
convaincre !a Railon de la certitude d'un E'tat 
futur. Les Miracles étoient ce inoyen j car rien 
n'étoit plus propre que des Miracles à prouver 
aux Hommes que le Maître de la Nature /^m-- 
loit. ( 8 ) xMais, il les Miracles avoient été opè- 
res en tout lieu Se en tout tems , ils feroicnt 
rentrés dans le Cours ordinaire de la Nature, 
& il n'auroît plus été poffible de s\airurer que 
le Ma1t?,e delà Nature parloit. Il falloit donc 
que les Miracles FuiTent opérés dans un ceîtaia 
lieu & danç un certain tems. lis dévoient donc 
être fournis aux règles du Témoignage comme 
tous les autres faits. La Raifon devoit donc 
leur appliquer ces règles «Se juger par cette ap- 
plication de la réalité de ces Faits. Et parce 
que ces Faits étoient miraculeux , & que des 
Faits miraculeux exigent pour être crus un plus 
grand nombre de Témoignages 8c des Témoi- 
gnages d'un plus grand poids , il étoit dans 
l'ordre de cette forte de preuve qu'elle fût don- 
née par des Témoins qui réuniffent au plus 
haut degré les conditions qui fondent aux yenx 
de la Raifon la crédibilité de quelque Fait que 

( 8 ) Voyez les Cliap. IV, V, VII île la Part. XVII & 
le CJwj). Il de la Part. XVIII, 



4^-S PAL^NGE'NFSIE 

ce foit. ( 9 ) Je dis de quelque Tait que'ce foîtl 
parce qu'il me paroît très-évident que les Mira- 
cles n'eu font pas moins des Faits , quoique 
ces Faits ne foient point renfermés dans la 
fphere des Loix communes de la Nature. Je 
Tai déjà remarqué ailleurs: [ lo J la raifon ac* 
quiefcera donc aux preuves de fait que les Mi- 
racles lui fournilTent, (î en appliquant à ces 
preuves les règles de la plus faine Critique & 
celles d'une Logique exade , ces preuves lui 
paroiffent folidement établies. 

Je n'ajoute plus qu'une réflexion, & j'aurai 
fatisfait , je penfe , à la difficulté que je me fuis 
propofée au commencement de ce Chapitre. 
N'ai-je point exagéré beaucoup cette difficulté.^ 
faut-il, en effet, de fi grands talens & des con- 
lîoilfances Çi diverfes & Ç\ relevées pour juger 
iainement des preuves de cette RÉVÉLATION 
que les bcfoins de l'Homme follicitoient auprès 
de la Bonté Suprême.^ Un bon Elprit , un 
Efprit impartial & dégagé des préjugés d'une 
fauiTe Philofophie, un Cœur droit, une Ame 

( 9 ) Voyez le Chap. II de la Part. XVIII. 

( lo ) Je prie qu'on relif« avec attention le Chap. lîl 
de la Part. XVIII. 



" PHIL0S0PHIQ,UE. ParL XXL 4S9 

honnête , un degré affez médiocre d'attention 
ne fuffifent- ils point pour apprécier des preu- 
ves palpables , raiTemblàes par les meilleurs Gé- 
nies avec autant d'ordre que de clarté dans des 
Livres qu^ils ont fu mettre à la portée de tout 
le Monde? Afin qu^un Ledeur fenfé puilTe ju- 
ger de la vérité d'une certaine Hiftoire & d'une 
certaine Dodrine, eft-il rigoureufement néccU 
faire qu'il pofTede tous les talens & toutes^ les 
ComwilTances des Auteurs qui ont ralfemblé les 
preuves de cette Hiftoire & de cette Duftrin- ? 
La décifion de quelque Procès que ce foit exige- 
t.elle indifpenfablement que tous les Juges aient 
la même mefure de connoiflances , les mêmes 
connoilTances & les mêmes talens que les Rap- 
porteurs ? N'arrive-t-il pas tous les jours qu'')n 
cft obligé de s'en rapporter aux Experts ou aux 
Maîtres de l'Art fur je ne fais combien de Chofes 
plus ou moins néceifaires ? Pourquoi donc le 
Peuple ne s en rapporreroit-il pas aux Savans 
fur le choix & fur l'appréciation des preuves 
de cette Révélation dont ils tâchent de mctcrt 
la certitude à fa portée? D'ailleurs, parmi ces 
preuves n'en eft-il pas qui peuvent être faiiies 
facilement par les Efprits les plus bornés ? Corn- 
bien l'excellence de la Morale du Fondateur 
eft-elle propre à frapper fortement les Ames 



46o PALITTOE'NrSIE 

honnêtes & fenfibles ! Combien le Caradere 
du Fondateur lui même excite-t-il l'admira- 
tion & la vénération d'un Ami flncere de la 
vérité & de la vertu / Combien ce Caradere 
s'eft-il empreint dant celui de les premiers DiC 
ciples î quelle vie ! quelles mœurs ! quels exem- 
ples î quelle Bienveuiilance ! quelle Charité! 
Le Peuple ne fauroit-il failîr de telles Chofes , 
& demeureroic - il froid à tout cela ? Il ne croira 
pas , fi l'on veut , fur autant de preuves réu- 
nies qu'un Dodleur j mais il croira fur les preuves 
qui feront le plus à fa portée , & fa croyance 
n'en fera ni moins raifonnable ni moins prati- 
que ni moins confolante. 



CHAPITRE IX. 

Antre difficulté générale tirée de la Liberté 
humaine- 



T 



Réponfe. 



OuRNERÂi >jE contr-e h Doctrine du 
Fondateur la nécejjlté morale des adions hu- 
maines ? Précendrai-jt que cette forte de né- 



Pli'l LOSOPHld UB. Part. XXL Adt 

«édité exclut toute imputation , & conféquem- 
nient toute Loi, toute Religion? Neverrai-je 
pas clairement que la néceflité morale n'ell point 
du tout une vraie néceflité ; qu'elle n'eft au fond 
que la certitude confidérée dans les adions li- 
bres ? Parce que THomme ne peut pas ne point 
s'aimer lui - même j parce qu'il ne peut pas ne 
fe déterminer point pour ce que Ton Entende- 
ment a jugé le plus, convenable ; parce que fa 
Volonté tend efTentiellement au bien réel ou ap- 
parent , ç'enfuit-il que l'Homme agifîe comme 
une pure Machine ? s'enfuit- il que les Loix ne 
puilî'ent point le diriger à fa véritable fin ^ qu'il 
ne puiiTe point les obferver ; qu'il n'ait point 
un Entendement , une Volonté , une Libertés 
que fes adions ne puiiTent point lui être im- 
putées dans aucun fens j qu'il ne foit point 
iufceptible de bonheur & de malheurs qu'il ne 
puiiie point rechercher l'un Se éviter l'au- 
tre j qu'il ne loit point, en un mot , un Etre 
moral ? Je regrette que la pauvreté de la Lan- 
gue ait introduit dans la Philo fophie ce mal- 
heureux mot de Jîécejfité morale , fi impropre 
en foi , & qui caufe tant de confufion dars 
une ch(.fe très-fimple & qui ne iaurcit être 
expofée avec trop de précifion 8c de clarté, (i) 

( I ) Voyez ce que j'ai dit fur la \'olontc «S: fur la LU 



berté dans les Chap, XII & XIX de VEfai anal, fur les Fa^ 
tîdtéf âe i-y^we.. Je n'ai rien négligé pour y ramener la qiief- 
tion k fes termes les plus fimpl^g & les plus vrais. Voyez en- 
core les Art. XII , XIII de VAnalyfe abrégée de cet Ouvrage. 

Les mouvemens des Corps font d'une néceflité ^Jbyy^^/Ke ,• par- 
ce qfu'ils réfuUent des Propriétés eflentielles de la Matière. 
Un Corps eft mû & il meut. Il ne peut ni n'être pas mk 
ni ne pas mouvoir» 

/ 

Les déterminations des Efprits Tont d'une néceffité morale i 
parce qu'elles dépendent des Facultés de l'Efprit. Un Efprit 
n'eft pas déterminé à agir , comme un Corps eft déterminé à 
fe mouvoir. Un Efprit fe détermine & n'eft jamais déterminé. 
Il fe détermine fur la vue plus ou moins diftinéle des motifs. 
Ces motifs font des idées préfentes à riïitelligence. Il juge 
du rapport ou de l'oppofition des motifs avec les idées qu'il 
a du bonheur. Ce j,ug-ement eft le principe moral de fa dé- 
reiminPttion. Cette déterm'nation tient effcntiellement à la 
Jiature de l'Inteiifgence & tie la Volonté. Elle eft d'une né- 
ceflîté wora/e , parce qu'il feroit contradiftoire à la nature d'un 
Etre moral ou doué d'Intelligence & de Volonté qu'il ne fe 
déterminât pas pour ce qui lui paroîtroit le plus conforme à 
fon bonheur. La détermination eft l'effet d'Une Force qui eft 
propre à l'Efprit , & qui n'eft point mife en aftion par les 
motifs, comme la Force motrice des Corps l'cft par l'impul- 
lion. Comme l'Agent eft très - différent, le Principe de l'ac- 
tion ne l'eft pas moins. Enfin î l'Etre moral a toujours le 
Pouvoir phyfique de fe déterminer autrement dans chaque 
cas particulier. Mais , parce qu'il fe détermine conformément 
aux Loix de Li Sagefle , feroit -eji fondé à dire que fes dé- 
terminations font -l"':ne nécQ^ité fatale > Ne feroit -ce pas 
confondre volontairement des ChofiîS très - diftinâ:es & qu'il 



pHILOSOPinoUK Peut. XXL 4(^5 

CHAPITRE X 

Suite des difficultés générales. 

Qjie /â; Doctrine E'vange'liqjue ne paroH 
pas favorable au Fatriotifme. 

QtCeîle a produit de grands maux fur 
la Terre, 



Réponfes. 



o 



BjECTERAi-jE que la Doctrine de TEn- 
VOYÉ n'eft point favorable au Fatriotifme,'^ 
qu'elle n'efl propre qu'A faire des Efclaves ? Ne 
ferois-je pas démenti fur le Champ par PHiftoire 
£dele de fon établiflement & de fes progrès? 
E'toit-il des Sujets plus fournis, des Citoyens 
plus vertueux , des Ames plus généreufes , des 
Soldats plus intrépides que ces Hommes nou- 
veaux répandus par-tout dans TE'tat , perfécutés 
par-tout , toujours humains , toujours bienfai- 
fans, toujours fidèles au Prince & à fes Mi- 
iiiftres ? Si la fource la plus pure de la gran- 
deur d'Ame eft dans le fentiment vif& profond 



^6^. P j1 L I 2Ï G r N E' S r Ë 

de la nobîelTe de Ton Etre , quelle ne fera p2vs 
la grandeur d'Ame 8i réléviuion des penfées 
d'un Etre dont les vues ne km point renfer- 
mées dans les limites du terils. 

RÉPÉTERAI JE que de véritables Difciples 
de VElsVO^^ ne formeraient pas un E'taî qui pUt 
fuhfijhr ? " Pourquoi r^on , léposid un vrai Sirge 
[ I j qui favoiî apprécier les Chofes & qui 
ne peut être foupqo'.uié ds crédulité ni de par- 
tialité j ,, pourquoi non? ce feroient des Ci- 
,, toyens infiniment éclairés fur leurs Devoirs , 
„ & qui auroient un très grand zèle pour les 
55 remplir i ils fentiroient très-bien les Droits 
55 de la défenie natuielie ,• pi lis ils croiroient 
„ devoir à la Religion , plus ils penferoient de- 
5, voir à la Patrie. Les principes de cette Re- 
i, ligion bien gravés dans le Cœur feroient m- 
,5 hniment pluy forts que ce faux honneur des 
5, Monarchies , ces vertus humâmes des Répu- 
35 bîiques & cette crainte fervile des Etats Dei- 
i; potiques. ,> 

Me plairai-je à exagérer les maux que cette 
Doctrine a occafionés dans le Monde , les 



( 1 ) MoNrES(iUiËu : Ffprit tics Loix j Liv. XXÏV, 
Chap. VI. 

Guerres 



THîLOSOPîtl^VB. Part. X.^!. 4^^ 

Guerres cruelles qu'elle a fait naître , le fan^ 
qu'elle a fait répandre , les injuftices atroces 
qu'elle a fait commettre , les calamités de tout 
genre qui l'accompagnoient dans les premiers Sie-^ 
des & qui fe font reproduites dans des Siècles 
fort podérieurs , &c ? Mais , confondrai-je ja- 
mais l'abus ou les fuites accidentelles , & fi 
Ton veut , nécefTaires d'une Chofe excellents 
avec cette Chofe même? Quoi donc! étoit-c2 
bien une Doctrine qui ne refpire que dou-^ 
ceur, miféricorde , charité qui ordonnoit ces hor«r 
reurs ? E'toit - ce une bien Doctrine fi pure, fi 
fainte qui prefcrivoit ces crimes î* E'toit - ce bien 
la Parole du Prince de la Paix qui armoic 
des Frères contre des Frères & qui leur enfei- 
gnoit l'art infernal de raffiner tous les genres 
de ftîpplices ? E'toit - ce bien la Tolérance 
elle-même qui aiguifoit les poignards, prépar- 
roit les tortures , drelfoit les E'chaiFauds , alîu- 
moit les bûchers ? Non 5 je ne confondrai point 
les ténèbres avec la lumière , le Fanatifme fu* 
rieux avec Paim?.ble Charité. Je fais que la C/^^- 
rité ejl patiente çf? pleine de bonté y qiûelle n'eji 
point envienfe ni vaine ni injulente ,• qiCelle ne 
f enfle point d'ùrguùil , ne fait rien de nialbonnête, 
7ie cherche point [on intérêt particulier ; ne s"* irrite 
points ne fotipçonne point le mal ^ ne fe réjivdû 
puint de rinjîijiice', mais fe plaît à // droiture. 
Tome XVI. G s 



j^6^ P A L I 17 G £" N j^: S I E 

excufe tmit , efpere tout , fupporte tout. Non 9. 
CELUI qui alloit de lieu en Heu faifant du bien 
31'avoit point armé d'un glaive homicide la main 
de fes Enfans & ne leur avoit point didé un 
Code d'intolérance. Le plus doux , le plus corn- 
patiiTant & le plus jufte des Homnies n'avoir 
^o'mt foujfé (2) dans le cœur de fes Difciples 
l'eTprit de perfécution j mais il l'avoit e7nbrajé(^^) 
du Feu divin de la Charité. 

AvANCFR , dit encore ce grand Homme [ 4 ] 
que j'ai déjà cité & que je voudrois citer cou- 
jours j " avancer que la Religion n'eit pas un 
9, motif réprimant parce qu'elle ne réprime pas 
35 toujours , c'eil: avancer que les Loix Civiles 
„ ne font pas un motiF réprimant non plus. 
3, C'eft mal railbnner contre la Religion que 
3, de raffembler dans un grand Ouvrage une 
55 longue énumération des maux qu'elle a pro- 
„ duits 5 fi l'on ne fait de même celle des biens 



( 2 ) Il fouffla fur eux, Sec. Jean XX,22.Aâ:ion {ymb^- 
Uqii~' , mais trts-figinficative. 

( 5 ) Ne îious fentio7îs-nous fas le cmir embrufé , £îfc. 
LuCi XXIV, 32. 

( 4 ) MoNTESouJEU : Efprit des Làix ; Lîv. XXIV^ 
Chap. II. 



PHÏLOSOP HIQ^ITE. Part. XXI. ^6j 

„■ qu'elle a faits. Si je voulois raconter tous les 
,, maux qu'ont produit dans le Monde les Loix 
3, Civiles , la Monarchie , le Gouvernemert Rc- 
„ publicain, je dirois des chofes eifroyublcs. 
„ Quand il (eroit inutile que les Sujets euiTent 
5, une Religion , il ne le feroit pas que les' 
5, Princes en euilent , & qu'ils blanchiiïent d'é- 
,5 eu nie le feul frein que ceux qui ne crai- 
„ gnent pas les loix humaiaes puiilent avoir. 
,, Un Prince qui aime la Religion & qui la craint 
„ eft un Lion q:û cède à la main qui le flatte 
3, ou à la voix qui l'appaife: celui qui craint la 
„ Religion & qui la hait eft comme les Bêtes 
,, iiiuvagcs qui mordent la chriine qui les em- 
„ pèche de fe jeter fur les PafTans : celui qui 
^, n'a point du tout de Religion eft cet Animal 
„ terrible qui ne fent la hberté que lorfqu'il 
„ déchire & dévore. „ 

Que j'aime à voir cet E'crivain fi profonde 
fi humain , ce Précepteur des Rois & des Na- 
tions tracer de (a main immortelle l'éloge de 
cette Religion qu'un bon Efprit admire d'au- 
tant plus qu'il eft plus Philofophe j je pourrois 
njoutcr , plus Métaphyiicien : car il faut l'écre 
pour généralifer fes idées , & voir en grand. ( ^ ) 

( ç ) M0NTÎSQ.UIEU : E/prit des Lcix', Liv. XXIV , 

Ggz 



46% PdLI^Î&F'NÊ'SIE 

j, Que Ton fe mette devant les yeux d'nfli 
5, côté les malTacres continuels des Rois & des 
5, Chefs Grecs Se Romains , & de l'autre la 
5j deftrudion des Peuples & des Villes par ces 
mêmes Chefs 5 Timur (6) & Gengiskan 
[7) qui ont dévaftérAfiej & nous verrons 
que nous devons à la Religion , & dans 
5, le Gouvernement un certain Droit politique 
& dans la Guerre un certain Droit des Gens 
5, que la Nature humaine ne fauroit aflez re- 
,, coanoître. ,> 

" C'est ce Droit des Gens qui fait que 
3, parmi nous la vidoirc laiiTe aux Peuples vain- 
cs eus ces grandes chofes , la vie , la liberté , 
5, les Loix 5 les biens , & toujours la Religion 
3, lorfqu'on ne s'aveugle pas foi-même. „ 



( 6 ) Timur -BEC ou Tamerlan, Empereur des Tar^ 
tares, & l'un des plus fameux Gonquérans, mort en 14IÇ, 
âgé de 71 ans. Il remporta diverfcs viéloires fur les Pcrfes , 
fubjugua les Partlies , fournit la plus grande partie des Indes , 
s'affiijettit la Méfopotaiaie & l'Egypte; triompha de Baja^ 
ZET I, Empereur des Turcs, & domina ainfi fur les troi« 
Parties du Monde. 

[ 7 ] Gengiskan, l'un des plus ilîuftres Gonquérans, 
vainqueur des Mogois & des Tartares & Fondateur d'un des 
]^lii& grands Empires du Monde. Il mourut en 1226 à 72 aiis. 



THILOSQ-PHIUVE. Tort. XXL 465 

Combien de vertus domeftiques , combien 
d'œuvres de mifericorde exercées dans le fecret 
des cœurs cette Doctrine de vie n'a-t elle 
pas produit & ne produit-elle pas encore î Com- 
bien de SOCRATES & d'E'PlCTETES déguifés 
fous rhabit de vils Artifans î fi toutefois un hon- 
nête Artifan peut j.imnis être un Homme vil. 
Combien cet x\rtiran en lait il plus furies De- 
voirs &,rur la Deftination future de l'Homme 
que n'en furenc Socrate & E'picteteî 

A Dieu ne plaife que je fois niinjufte ni in- 
grat î je compterai fur mes doigts les bienfaits 
de la Religion , & je reconnoîtrai que la vraie 
Philofophie elle-même lui doit fa nailTance , 
fes progrès & fi perfedlion. Oferois.je bien aiTu- 
rer, que fi le Pere des lumières n'avoit point 
daigné éclairer les Hommes , je ne ferois pas 
moi-même Idolâtre/' Né peut-être au Jein des 
plus profondes ténèbres & de la plus monilrueufs 
fuperftition , j'aurois croupi dans la f^mge de 
mes préjugés i jo n'aurois appeiqu dans la Na- 
ture & dans mon propre Etre qu'un Cahos. Et 
fi j'fivois été alTez heureux ou allez malheureux 
pour m'élever jufqu'au doute furl'AuTEUR des 
Chofes , fur ma Deftination prcfente , fur ma 
DeftiaatiQU future , &c. ce douce auront été per-- 

G§ 3 



:4.70 PALTNGFNFTSI^ 

pétuel^ je ne feroîs point parvenu à le fixer J 
& il auroife fait; peut-être le tourment de ma vie. 

La vraie Philofophie pourroit-elle donc mé- 
connoître tout ce qu'elle doit a la Religion ? 
Mettroit - elle fa gloire à lui porter des coups 
qu'elle fauroit qui retomberoieat infailliblement 
fur elle-même ? La vraie Religion s'éîeveroit- 
elle à fon tour contre la Philofophie & ou- 
blieroit-elie les fervices importans qu'elle peut 
en retirer ? 



CHAPITRE XL 

Fin des difficultés générales, l 

Vohfcurïté des Dogmes ^ leur oppofitiôn 
apparente avec la Raifon. 



Réponfe, 



E, 



'Nfin ', attaquerai-je la Religion de I'En- 
VOYe' par fcs Dogmes? Argumenterai- je de f es 
Myileres , de leur incomprchenfibilicé , de leur 



PHILOSOPHIdUE.Part, XXL 471. 

♦ppofitioii, au moins apparente, avec la Rai- 
fon ? 

Mais , quel droit aurots-je de prétendre que 
tout foit lumière dans la Nature & dans la 
Grâce ? Combien la Nature a-t-elle de Myfteres 
que je ne puis percer! combien m'en fuis -je 
occupé dans les Parties xii & x;ii de cet Ou- 
vrage ! combien le catalogue que j'en drelfois 
eft-il incomplet î combien me feroit-il facile de 
rétendre Ci je le voulois ! Serois-je bien fondé 
après cela à m'étonner de robfcurité qui enve- 
loppe certains Dogmes de la Religion ? cette 
obicurité elle-même n'empruiite-t-elle pas de 
nouvelles ombres de celle qui couvre certains 
myfteres de la Nature? Seroit il bien philofo- 
phique de me plaindre que Dieu ne m'ait pas 
donné les yeux & l'InteHigenoe d'un Ange 
pour voir jufqu'au fond dans les fecrets de la 
Nature & dans ceux delà Grâce ?Vûudrois- 
je donc que pour (atisfaire à mon impertinente 
curiofité Dieu eût renverfé l'Harmonie univer- 
felle , & qu'iL m'eût placé fur un E'chelon plus 
élevé de l'Echelle immenfe des Etres ? N'ai-je 
pas aiTez de lumières pour me conduire fûre- 
ment dans la route qui m'eft tracée, aifez dt 
motifs pour y affermir mes pas , aflez d'efpe- 
rauce pour animer mes efforts & m'exciter à 

Gg 4 



47S P^LINGFT^rSÏE 

remplir ma deftinée ? La P.cligion naturelle T 
cette Religion que je crois .tenir des main« de 
îpa Raifon êc dont elle fe glorifie , la Religion 
îiiiturelle , ce Syllème qui me paroit il harmo- 
nique , fi lié dans toutes fes Parties, fi elTen- 
tifcllement phiiofophique, combien a-t-il de myf- 
teres impénétrables! Combien la feule idée de 
I'Etre ne'çes1)Aire, dePETRE exista-st par 
SOI renferme - t- elle d'abimes que I'Archange 
même ne peut fonder î Et fans remonter juf-" 
qu'à ce PR^PïïîER Etre q.ui engloutit comms 
un Gouffre 5 toutes les conceptions des ÏNTEL- 
ILiGENÇES créées, mon Ame elle-même, cette 
Ame dont la Religion naturelle me fait efpérer 
Tim mortalité , que de queftions interminables 
l)e m>ifre-t-elle point ! <&c. 

Mais, ces Dogmes delà Religion de PEn- 
VOTÉ qui paroiifent au premier coup - d'çeil Ci 
incompréhenfibles , & même Ci oppofés à la 
Raifon, le font -ils, en effet, autant qu'ils 
paroiifent Pètre ? Des Hommes trop prévenus 
vem être en faveur de leurs propres idées ou 
trep préoccupés de la penfée qu'il y a tou- 
jours du mérite à croire & que ce mérite aug- 
mente en raifon du nombre & de Pefpece des 
Chwfes qu'on croit , n^auroient - ils point mêlé 
^e iayff^s întcrprétatioiit» aux images t^mbiém^i- 



PHILOSOPHJOUE. VartXK.7, 471 

tiques & aux paroles métaphoriques du Fonda- 
teur & de Tes pruTnicrs D'.^ciplcs ?N'auroient- 
ils poinc altéré & mu'tiplié ainli les Dogmes? 
Ne prends - je point ces interprétations pour 
les Dogmes mêmes ? Je vais à la Source la plus 
pure de toute Vérité dogmatique : j'étudie ce 
Livre admirable qui fortifie k accroît mes ef- 
pérances : je tâche de l'interpréter par lui- 
même, & non par les fonges <Sc les villons de 
certains Commentateurs : je compare le Texte 
au Texte , le Dogme au Dogme , chaque E'cri- 
vuin à lui - même , tous les E'crivains entr'eux 
& tout cela aux principes les plus évidens de 
la Raifon; & après cet examen réfléchi , fé- 
rieux , impartial , long-tems continué , fouvent 
repris , je vois les oppoiitions difparoître , les 
ombres s'afFoiblir , la lumière jaillir du fein de 
robfcurité , la Foi .s'unir à la Raifon & ne for- 
mer plus avec elle que la même Unité. [ i] 



[ I ] On fent affez qu'une Expollticn des Dogmes n'en- 
troit point dans le Plan d'un Ouvrage calculé pour toutes les 
Sociétés Chrétiennes, & où je dcvois me borner à établir 
les fondemens de la crédibilité de la Re've'lation. Mais,' 
je répéterai ici ce que je dilbis dans VEjj'ai anal, en termi- 
nant mon Eîfpûfition du Dogme de la Réfurreaion :§7'5;4- 
" L'explication que je viens de hafarder d'un des prir.cipaux 
3, Dogmes de la Re've'lation montre qu'elle ne fo re- 
ij f iifc pas aux idées philofojjhiquss , & cette explication peut 



Ali PALI-NCrVÊSlF 



CHAPITRE XII. 

Confidérations générales fur la liatfon ^ fur 

la nature des Preuves, 

Conclufion des Recherches fur le Chris- 
tianisme. 

J'Ai parcouru en Philofophe les principales 
preuves de cette Rève'lation que ma Raifoii 
avoit juge fi néceiiaire au ; plus grand bonheur 
de l'Homme. Je retrace fortement à mon Êfpnc 
toutes ces preuves. Je les pefe de nouveau. 
Je ne les fépare point : j'en embralTe la culledlion, 
Fenfemble. Je vois évidemment qu'elles forment 
un tout unique, & que chaque preuve princi- 
pale eft une partie eflentielle de ce tout. Je 
découvre une fubordination , une liaifon , une 
harmonie entre toutes ces parties , une tendance 
de toutes vers un centre commun. Je me place 
dans ce centre : je reqois ainfi les diverfes im-. 



55 Faire juger encore de celles dont les antres Dogmes feroieat 
^ fiifceptîbles s'ils étoient mieux entendus, j, 



PHILOSOPHIQUE. Part XXL 47Ç 

■prefîions qui partent de tous les" points de la 
circonférence: j'éprouve l'effet de chaque im- 
prelfion particulière & celui de l'impreifion to- 
tale. Je démêle les effets particuHers; je les com- 
pare & je lens tonement l'effet général. 

Je reconnois donc que cet effet qui peut tarit 
fur rEfpric ^ fur le Cœur feroit anéanti , fî 
au lieu d'embraffer les preuves colledivemenc 
ou dans leur enfemble , je les prenois iéparé- 
nient pour ne les point réunir. Ce feroit pis 
encore , fi je les réduifois toutes aux fculs Mi- 
racles. Je délierois le faifceau ; j'en détacherois 
un trait unique, & je ne ferois ufage que de 
ce trait unique. 

Ma méthode eft naturelle & me paroit con- 
duire au but par la ligne la plus courte. Je me 
ia retrace a moi-même. Des que je pofois mes 
Xondemens dans la Conibtution phyfique & mo- 
rale de l'Homme [ r ] telle que nous la con- 
noilfons par l'expérience & par le raifonnement; 
je devois rechercher d'abord s'il étoit dans l'a- 
nalogie de cette Conftitution que l'Homme put 
parvenir par les lêules forces de fa Raifon à 
une certitude fuffifante fur fa Deltination fu- 



£[ I ] Chap. I, II, Part. XVI. 



ture?[ 2] Et puifqu'il me paroilToit évident 
que la chofe n'étoic pas pofîîble ; il écoit fort 
naturel que je recherchafle Ci fans changer la 
Conftitution préfente de l'Homme PAuteur de 
l'Homme ne pouvoit lui donner cette certitude 
fi defirable. Cette belle queftion me condui- 
foit par une route aufîî philofophique que di- 
rede aux Miracles: [ ^ ] car il s'agilfoit d'abord 
d'examiner fi Dieu lui - même avoit parlé : 
puis, comment il avoit parlé; par Qui il 
avoit parlé j à Qui il avoit parlé 5 &c. [4] 

Mais , parce que dans mes principes les 
Miracles ne font que l'office d'un Langage par- 
ticulier & que le Langage n'eft qu'une Collec- 
tion de fignes qui ne fignifient rien par eux- 
mêmes , je devois porter ma vue fur le but 
ou l'emploi de ce Langage extraordinaire que 
le Le'gislateur de la Nature m'avoit paru 
avoir adreifé aux Hommes , [ 5 ] furie Carac- 

[ 2 ] Chap. lîl, Pan. XVI, Chap. VIÏI , Part. XXL 

[ 3 ] Chap. IV, V, VI, Part. XVII. 

[ 4 ] Chap. I, II, III, Part. XVIIL 

[ ^ ] Chap. VI, Part. XVII & Chap. ÎX, Part. XVIIÏ. 



PHILOSOPHIQ^UE. Part. XXL '47^ 

itrc moral des Hommes extraordinaires qui 
,avoient été chargés d'interpréter ce Langage 
au Genre humain , C^] fur les Oracles qui 
avoient annoncé la Miffion d'un Envoyé' ce'- 
LESTE , ( 7 ) fur la Doctrine de cet Envoyé' , 
(8) fur le fuccès de fa Million, &c. (9) 

De ceîte réunion & de cette comparaifon des 
preuves externes ( lo) & des preuves internes 
(l i) du Christianisme réfulte dans mon Efprit 
cette conféquence importantes qu'il n'eft point 
d'Hiftoire ancienne qui foit auffi bien attefté?. 



[ 6 ] Chap. II , Part. XVIIL 

[ 7 ] Chap. V, Part. XX. 

[ 8 ] Chap. I, II, m, Part. XXI. 

C 9 ] Chap. V & VI , Part. XXI. 

[ 10 ] On appelle externes les preuves que fournirent 
les Miracles, les Prophéties , le Caractère du Fondateur, 
celui de fes Difciples , fec. Toutes ces preuves font exte'rieures 
à la Doctrine confidtrée en elle-mimej mais toutes con- 
courent avec la Doctrine à établir la méuie Vérité fon- 
damentale. 

[ II ] On nomme internes les preuves qu'on tire de la na- 
ture même de la Doctrine ,• c'eft-à-dire, de fon excell«ice, 
de fou appropriation aux befoms de l'Hoinme, &c. 



47^ V ALI N G r ^ K S I E " 

(jue celle de TEnvoyé , qu'il n'eft point de Faits 
hiftonques qui foient établis iur un fi grand 
Membre de preuves , fur des preuves auffi folides, 
aulli frappantes , aufîi diverfes que ie font les 
Faits fur lefquels repofe la Religion de I'En- 
voye\ 

Une faine Logique m'a enfeîgné à diftin- 
gucr exadenient les diiiérens genres de la cer- 
titude & à n'exiger point la rigueur de la âé- 
nioitftration en matière de Faits ou de Chofes 
qui dépendent eifentiellement du Témoignage. 
( 12 ) Je fais que ce que je nomme la certi- 
tude momie n'eft point & ne peut être une 
certitude parfaite ou rigcureufe; que cette forte 
de certitude n'eft jamais qu'une probabilité plus 
ou moins grande , & qui fe rapprochant plus 
ou moins de ce point indivifible où réfide la 
certitude complète, entraîne plus pu moins i'af^ 
fentiment de lEfprit. 

Je fais encore que fi je voulois n'adhérer 

[ li ] Je croîs avoir fiiffifamment prouvé dans le Chap. III 
tle ia Fart. XVIÎI j qve certains Faits, qiio<qiie miraculeux, 
n'en font pas rro'im du refîbrt des S.ns, •& confequemment 
de celui du Témoignage. Je fuppofe toujours que mon Lec- 
teur s'eft approprie la fuite de mes principes & qu'il n'a pas 
lu mon Livre commt un Roman. 



PKILOSO PHIQ^UE. rart. XXI- 4^^ 

jamais qu'à révidence proprement dite ou à la 
démop.ftration , ne croire jamais que ce que 
mes propres Sens m'attcftc^roient , il faudroit me 
jeter dans le Pyrrhonifme le plus abfurde -, car 
quel Pyrrhonifme p!us abfurde que celui qui 
douteroit ierieuftment de tous les Faits de l'Hif- 
toire , de la Phyfique , de THiftoire naturelle , 
&c. & qui rejeteroit entièrement toute efpece 
de Témoignage î Et quelle Vie plus miférable 
& plus courte que celle d'un Homme qui ne 
fe confieioit jamais qu'au rapport des (es pro- 
pres Sens , & qui le relu'^eroit opiniâtrement 
à toute conclufiun analogiqU-jC 13 ) 

Je ne dirai point que la Vérité du Chris- 
tian is:>iE ed déinontrée : (14J cette expret 
fion admife & répétée avec trop de complai- 
fance par les meilleurs Apo:ogili:es feroit aiiuré- 

[ 13 ] Confultez fur ceci le Chap. I de la Part. XVIII. 

[ 14 ] On voit alTcz que je prenais ici ce met dans fou 
fens propre ou littéral. Ceux qui fe choqucroient de mon ex- 
preiTion n'entreroient guère dans les vues de mon Travail. 
J'écris pour des Lcdeiîrs qui aiment 1' exadlitr.de , & je l'aime 
auffi. Je fais très -bien & je l'ai répété pius d'une fois, que 
dans les Chofes morales l'évidence morale produit fur les Ef. 
prits judicieux les mêmes eiFets elTcnticlc que l'évidence ma- 
thématique : mais il ne me paroit pas convenable de tranf- 
porter à 1 évidence morale une exprclïion qui n'cft propre qu'à 
révLi',=nce maciitmAtique. 



4$d PALÎl^GFT^ÈSÏE 

ment impropre. Mais , je dirai fimpîement , que 
les Faits qui fondent la crédibilité du Chris- 
tianisme me paroiiTent d'une telle probabilité ^ 
que (î je les rejetois , je croirois choq^ier les 
règles les plu« ftires de la Logique & renon- 
cer aux maximes les plus communes de la Raifoii. 

J'ai tâché de pénétrer dans le fond démon 
Cœur , & comme je n'y ai découvert aucun 
motif fecret qui puilTe me porter à rejeter une 
Doctrine fi propre à fuppléer à la foiblelîe de 
ma Raifon , à me confoler dans mes épreuves , 
à perfedionner mon Etre , je reçois cette Doc- 
trine comme le plus grand bienfait que Dieu 
pût accorder aux Hommes , & je la recevrois 
encore quand je ne la confidérerois que comme 
le meilleur Syftême de Philofophie pratique. 



VINGT- 



C 4Bt ) 

<^ =-===^^^^== ^-- >^ ï=g^ 

VINGT-DEUXIEME PARTIE. 

■^^ -" • ■■ ^^^:^' •^ — — ^« :^ 

FIN DES IDE' ES 

SUR 
rPTAT FUTUR DE V HOMME. 



LE'GERES CONJECTURES 

SU& LES 

EIEÎ^S A VENIR. 

CHAPITRE L 

Accord des idées de V Auteur fur la ReftituttQi% 

future de rHo?nme avec les déclarations 

ks flus exprejfes de la RÉVÉLATION. 

Réf exions à ce Sujet, 

kjl un Etre formé efTentiellement de TUniori 
de deux Subftances étoit appelle à durer, il 
Tome XVL H h 



4S2 T A L ^'N G E* N F S I E 

dureroit comme Etre-mixte ou il ne feroit p!uf 
le même Etre. Je l'ai prouvé, [i] 

Le Dogme de la Réfurredion eft donc une 
conféquence immédiate de la nature de l'Homme. 
Il e{k donc un Dogme très - philofophique. 
Ceux qui veulent tout ramener à l'Ame oublient 
l'Homme. 



" Si l'Ame humaine pou voit exercer fes Fa- 
cultés fans le fccours d'un Corps ; û la nature 
de notre Etre comportoit que nous puiîions 
fans ce fecours jouir du bonheur, concevroit- 
on pourquoi l'AuTEUR de la Re've'Lation 
QUI eft CELUI de notre Etre, auroit en- 
feigne aux Hommes le Dogme de la Réfur- 
redion? „ [ :^ ] 



L'Homme eft doué de Mémoire , Se cette 
Mémoire tient au Cerveau. [ 3 1 Elle eft le fon- 

[ I ] Relisez la Part. VIII & confultez le commencement 
de la Part. XVI de eette Palîngénéfie. Le nombre des Lec- 
teurs' qui favent lire eft fi petit, que je fuis obligé de reeourij: 
fréquemment aux renvois. 

[ s ] Ep.i anal. Parag. 727. 

[ 3 ] Ihii Chap. VII, XXII. And. abréger, XV, XVI; 
XVIi,' XVIII.- 



PHTLOSOPHIQ^UE, Part XXîL 48Î 

demert de la Perfonnalité de Tlrloinme & ie Tré- 
for de fes Conaoiiîàiices. 

S ï la même Perfonne eft .appel'écî à durer , elle 
devra conlerver la Mémoire des Chufes paiFées & 
retenir un ceruin fond d'idées acquifes. 

Il faut donc qu'il y ait dans THomme un 
Sie£;e phvfique de la Perfonnalité qui ne loit 
point fournis aux Caufes deftrudives de la Vïq 
fréfente. 

La Re've'lation annonce un Corps fpirinisl 
qui doit fuccéder au Corps animal. L'oppodcion 
du mot fpiritiiel au mot animal montre aifez 
que le Corps futur fera formé d'une fubftance 
très - déliée. C'ell «.e que prouvent encore ces 
cxprelîions remarquables que i'Apôtre Philofophe 
ne préfente point au figuré : tout ce que j'ai dit 
fui la Réiurredion , revient à ceci que la Chair 
^ le San^ ne peuvent pojféder le Royaume ds 
Dieu, ^ que la Corruption ne jouira point ds 
V Incorruptibilité. \^/^^ 

La comparaifon fi pliilofophique du Grain ds 

* [ 4 ] I- Cor. XV, so. 



4U PALIT^GE'yVSlE 

Bled que TApôtre emploie indique encore que la 
Réfurrediôn na fera que le développement plus 
ou moins rapide du Corps fpirituel logé dès le 
corrmiencement dans le Corps animal , comme la 
Fiante dans fa Graine, Mais ^ quelqu'un dira; 
comment les Morts peuvent-ils rejjiifciter F ^ avec 
quel Corps viendront-ils ? Infenfés ! ce que vous 
femsz ne reprend point de vie s^ihte 7neurt, . . [S] 

Ce Corps/^/V/Vï/e/ deftiné à fuccéder au Corps 
itnimal n'en différera , fans doute , pas moins 
par fon organifation que par la matière dont il 
fera formé. A un Séjour très-diiférent répondront 
apparemment des Organes très-diiférens. Tous 
les Organes du Corps animal qui ne font en 
rapport qu'avec la Vie préfente feront, fans 
doute, fupprimés. La Raifon feule conduit à le 
préfumer, &la RÉVÉLATION fupplée ici, comme 
ailleurs , aux efforts de la Raifon. Quand la Re'- 
VE'lation va jufqu'ànous déchver que P EJIomac 
fera détruit , que les Sexes feront abolis^ elle nous 
fait concevoir les plus grands changemens dans 
la Partie matérielle de l'Homme : car dans un 



X %! L'ENVELOPPE Avi Gr^m meurt i le Germe fubfifte, fe 
développe , frii6tifie ; &c. Rien de plus fignificatif que cette 
Parabole dont il eft û fa«ile de faifir l'efprit. l. Cor. XV, 



I 



V HILOSOP HI^UE. Part, XXIL 4g,ç 

Tout organique dont toutes les Parties font fi 
enchaînées , quel prodigieux changement ne iup- 
pofe point la fuppreflion des Organes de la Nu- 
trition & de la Génération l 

Il faut lire dans le Chapitre XXÏV de PEJfai 
Analytique , l'expofition philofophique du Dogme 
de la Réfurredion , & Ton conviendra , je m'af- 
fure , que mes principes pfychologiques fur 
l'État préfent de l'Homme Se fur fon E'tat futur 
s'accordent exadement avec les déclarations les 
plus exprelfes & les plus claires de la Re've'- 

LATION. 

ÎL faut relire encore ce que j'ai expofé fur 
FE'tat futur des Animaux (6) dans les cinq pre- 



[ 6 ] Mon Libraire fr.ifoit imprimer la Part» XVI de cet 
Ouvrajçc lorfque j'ai requ la première Partie du Tom. XXIX. 
ck la Bibliothèque des Sciences ^ des Beaux -Arts , frevriier 
Trimeftre de 1768. Je me fuis rais d'abord à parcoîmr les 
Nouvellci littéraires , & ce n'a point été fans quelque lurprife 
que j'ai vu à l'Artiele de la Grar/ de- Bretagne , l'annonce d'un 
Livre Anglois en deux petits Volumes , fous ce Titre : Aw 
Ejfai , &c , c'eft-à-dire , Effai fur la Vie future des Animaux 
bruts, par M. Dean, Vicaire de Miiileton 1768 , ches 

KElRSLy. 

Comme je n'ai point vu encore cet Ouvrage, dont j'igno- 
CMS Texiftçnce , je ae puis donnei: à mes Lefteurs une idéç 

H h } 



4S(^ PALlNGFNi:SIE 

mieres Parties de cette Valm-'éyipne Se clans fa 
Partie XÎV , & appliquer à THomme toutes 
celles de ces analogies qui peuvent lui convenir. 



des Princînes & de la marche de l'Auteur ni comparer (an 
travail avec le mien. Je me bornerai donc à trûalcrire ici la 
Notice que les Savana Jonrnalilks ont inrérée aux pajes 209 
& 2Î0 du Trùnejhe que j'ai cite. La voici. 

" Cet Ouvrage fans être fupéricurcment écrit , ne îailTe pas 
3, de fe faire lire avec plaifir. M. Dean tâche d'y établir 
j, les propoiidoas fuivantes. 

5, I. L'E'criture Sainte infimie en divers endroits que leS 
35 Brutes exiileront dans un état à venir. 

55 2. La Doftrine de leur exiftence future a été foutenue 
33, par divers Savans Juifs & par quelques Pères de l'E'glife, 

5., 3. La Raifon en nous apprenant que les Bêtes ont une 
55 Ame, nous enfeigne par cela même qu'elles exifteront dans 
5, un état à venir, 

îj 4. Toutes les Notions que nous avons d'une Ame, nous 
S5 condr.ifent à croire qu'elle doit être immortelle & exiiler 
33 toujours. 

M Ç, Le Syl!;ême de oeux qui croient que Dieu anéantit 
l> l'Ame des Bêtes n'cft appuyé fur aucun fondement folide. 

„ 6. Les Objections que l'on tire de TE'critnre Saintç 
j, contre rexifïLuc.3 future des Brutes font frivoles & ne 
I3 viçnijçut que de ce qu'on ^ mal entendu les paffkges cités» 



VUILOSOPHIUUE, VarL XXII, 48? . 

On voudra bien que je ne ralenti/Te pas ma mar- 
che par des répétitions fuperllues. 



55 7. Les autres objeftions font également foibles , & ue 
5, font didldes que par l'orgueil des Hommes. 

5, Au reP-e, ces idées de M. Dean ne font rien moins que 
5, nouvelles. Divers Savans du premier ordre , fans prcntlre 
5, un ton aiifïi affirmatif que lui , ont cru qu'il étoit vraifcm- 
j, blable que l'Ame des Bêtes exifterôit quelque part après 
„ qu'elle auroit ceffé d'animer le corps qui lui étoit alTigné , 
5, & qu'elle feroit dédommagée des maux qu'elle auroit fouf- 
„ ferts dans ce Monde. On peut voir entr'autres ce que dit 
5, là- dciTus le célèbre M. Dittoîs^ à l'endroit que nous ci- 
55 tons à la marge. „ 

Il paroît par cette Notice que M. Dean s'cfi: uniquement 
attaché dans cet Ouvrage à prouver l'immortalité de l'zlme 
des Brutes , & qu'il en a déduit la probabilité de leur Vie fu- 
ture. Peut - être mcme qu'il n'a point prétendu fe borner 
fimplemcnt p. rendre probable cetèe Vie future , & qu'oubliait 
les règles d'une Logique exacte, iî-s'efl; perfuadé trop faci- 
lement d'avoir porté la chofe jufqu'à la démonllration. C'clè 
au moins ce que je puis inférer légitimement du reproche 
que lui font les Journaliftcs , d'avoir pris un ton trop crrir- 
mutif. J'ofe efpérer qu'il ne leur paroitra pas que je mérite 
le même reproche. 

Au refte , la Notice que je viens de tranfcrire m'apprend 
alTez que mes principes & ma marche différent be-aucoup des 
principes & de la marche de l'Auteur Anglois. Ce n'eft pas 
uniquement V immortalité de l'Ame CiQ^ Brutes que j'ai eifayé 
de prouver : la chofe étoit certes bien facile : mais , j'ai tenté 
de rendre probable ViinmortQlkédQ leur Etre , en les confi- 

H h 4 



AU P Â L I N G ï; N r s T E 

Consïde'ration importante^ dit très - bie« 



dérant comme des Etres ntlxtes. J'ai fort développé mes idées 
fur ce Sujet aiiffi nouveau qu*intéreiraiit : je les ai envifagées 
fous divers rapports plus ou moins nombreux & plus ou 
moins étendus. J'ai ouvert an Lefteur Philofophe dans les 
Part. î , II , III , IV , V , VI , XIV une vafte & a-feajble 
pcrfpcdive J'ai enchaîné tout cela à l'étrjt futur de THamme^ 
& j'ai taché d'accroître ainfi la fomme des probabilités qu& 
la Lumière naturelle nous fournit en faveur de l'imuiortalité 
de notre Etre, &q. 

Ce n'étoit non plus que Vimmortalité on la -pcYuuviience 
de l'Ame des Brutes, que U célèbre Ditton avoit eu vue? 
dans le paflage auquel les Journalifte:; renvoient.. Scdt, VÎII 
de la Dijfertatton qui termine fon Livre fur la Vérité de In 
Kemgîon Chrétienne. On en jugera par la Icftiire. de 
ce padage même , que je me fais un dçvoir de placer ici. 

„ Comme je ne connois ni toutes les fins que Dieu i 
3, s'elc propofées en créant les Eétes ni tous les ufages qu'ij 
,, en fait dans l'Univers, je ne fais pas non plus de quelle 
y, manière il difpofe de leurs Ames quand elles cclTcr.t d? 
,^ vivre. 

„ Ceux qui difent qu'elles n'cxillent point ou qu'elles ne 
,, cor.fcrvent point leur individualité, ne peuvent non plus 
5, prouver ce qu'ils affirment que ceux qui difent h contraire» 

j, D'autre part ceux qui fuppofcnt qu'elles paîTent fixcef* 
„ fivcment en d'autres Corps & qu'elles fubiffent pluficurs 
^, révolutions dans la Na ture ne font pas fondés, à mon avis •> 
3, fur un plus grand degré de certitude que les Perfonnes qui ,. 
„ ri^jcttaiit la Tranfinigratiou. , lUffcnt les Ames dans \\n. 



PHILOSOPJIIOUE. Vart.XXIL 489 

un Anonyme [7] qui a beaucoup penfé & qui 
vouloit faire penfer; "ceux qui reprochent à la 
,5 Re>e'lation de n'avoir pas mis dans un 
,5 affez grand jour les Objets de la Foi, favent- 
5;j ils (î la chofe etoit pofliblc '' Sont-ils certains 
5-, que ces Objets ne différent pas uiTez d^s Objets 
.3 cerreftres pour ne pouvoir pas être faifis par 



,, état inconnu aux Hommes , mais où elles peuvent répondre 
„ aux vues de Dieu & à lu perfeftion de TUnivcrs d'une 
5, manière plus efficace, qu'elles ne le font à préfent dans le 
„ vil rang où elles font placées. 

„ Encore im coup, je confefle ici mon ignorance. Tout cela 
„ eft couvert pour moi d'épailfes ténèbres. Tout ce qui me 
„ paroît de très-fiir, c'eft que les Bêtes ne font point de pures 
„ Machines, Cz ce qui me paroît de-la même évidence , c'eft 
„ que "ces Ames ne font point conduites par une Ame com- 
„ mune. „ 

Je l'ai dit ailleurs : dès qu'on admet que les Bêtes ont 
m\cAme\,i\ eft très -évident qu'on^ doit admettre que cette 
Ame , Subftance fmiple, indivifible ne périt pas par les caufes 
qui détruifent le Corps grojjter. On doit convenir encore que 
la Raifon ne découvre aucun motif pourquoi Dieu anéantiroit 
cette Ame , &c. Il ne faut donc qu'y réfléchir un inftant 
pour 'e perfuader la furvivance de cette Ame, &c. Mais, je 
nie fuis affez expliqué fur ce point de Pfychologie en divers 
éiidioits de cet Ouvrage. 

[ 7 ] Ejfai de r/ychohgie ; Princ. Phil. Part. VI, Cha. 
pitre XXII. ' 



49©: PÀLIN(^Ê'N£:'SIE 

,j des Hommes ? Notre manière aéluelle de con- 
53 noître tient à notre Conftitution préfente, & 
35 nous ignorons les rapports de cette Conftitu- 
35 tion à celte qui doit lui fuccéder. Nous n'a- 
53 vons des idées que par les Sens : c'eft en corn- 
ai parant entr'eiles les idées fenfibles , c'eft en gé- 
35 néralifantque nous acquérons des notions de 
„ différens genres. Notre capacité de connoirre 
^ cil: donc limitée par nos Sens ; nos Sens le font 
35 par leur flrudure ; celle-ci Fefl; par la place 
33 que nous occupons. Nous connoiiTons, fans 
3.3 doute , de la Vie à venir tout ce que nous 
33 en pouvions connoitre ici - bas : pour nous 
„ donner plus de lumière fur cet E'tat futur, il 
33 eut fallu apparemment changer notre Etat 
33 aduel. Le tems n'efi: pas venu où ce chinge- 
33 ment doit s'opé.'cr : Nous ma^'-chons encore par 
33 la Foi ^ non par la Vue : l'Animal fiupide 
53 qui broute i'herbe abftrairoit-il ? Il dùlingue 
33 mie touiFe de gazon d'une m,otte de terre, 
33 & cette connoilTance fuffit à fon Etat pré- 
5, fent. Il acquerroit des connoiiTances plus re- 
3, levées , il atteindroit à nés Sciences & à nos 
,3 Arts C la conformation eiTentielle de fes Or- 
,3 ganes venoit h changer j mais alors ce ne fe- 
33 roi: plus cet Animal. Ferez-vous entrer dans 
33 le Cerveau d'un Enfant la Théorie fubiime de 



PHILOSOPIIÏQ^UE. Part XXTI, 49» 

55 l'Infini ? Ce Cerveau contient adluellement 
„ toutes les fibres néceflaires à Tacquifition de 
55 cette Théorie , mais vous ne pouvez encore 
55 les mettre en adion. 

„ Tout fe Fait par degrés dans la Nature : 
5> un développement plus ou moins lent conduit 
55 tous les Êtres à la perfedion qui leur efl 
55 propre. Notre Ame ne fait que commencer 
55 à fe développer : mais cette Plante h foible 
55 dans fes principes, Ci lente dans fes progrès 
,, étendra fes racines & fes branches dans l'E- 
55 ternité. < 

,5 C'est afTurément un trait de la fagefTe de 

55 la RéveYatiON que fon filence fur la na- 

53 ture de notre État futur. L'Homme Divin 

5, qui enfeigna à des Hommes mortels la Réfur- 

55 redion, étoittrop bon Philofophe pour parler 

5, de Mufique à des Sourds, de couleurs à des 

35 Aveugles. „ 



Je profiterai de l'avis judicieux de cet Anony*» 
me : je n'oubHerai pas que je {msaveii^^ie & fourd, 
& je ne prononcerai point fur les couleurs ni fur 
les fons. Oublierois-je néanmoins ma Condition 
préiente lî je hafardois fur les Biens à venir 



4'9» P A L I N G F N JET S I E 

quelques légères conjedures que jedéduiroisdes. 
Chofes qui me font connues ? 

Cl que l'Anonyme vient d*expofer fur Tim- 
polfibilité où nous fommes de nous repréfenter 
les Biens à venir, eft de la meilleure Logique. 
Quand il dit 5 V Animal ftupide qui broute Iherhe 
ahjhairoit - il ? il fait bien fentir par cette com- 
paraifon phiiofophique que l'Homme ne fauroit 
pas plus le repréfenter la véritable nature des 
Biens à venir , que l'Animal ne peut fe repré- 
fenter les plaifirs intelleduels de THomme. L'^- 
7nmal Jiupide qui Broute Pherhe devineroit-il nos 
Sciences & nos Arts? L'Homme, qui ignore 
tant de Chofes [ 8 ] c^^^ appartiennent au Monde 
qu'il habite , devineroit-il les Chofes qui appar- 
tiennent à ce Monde qu'il habitera un jour? 

Je penfe donc, comme notre Pfychoîogue, 
que 7Î0US connoijjons de hi Vie à venir tout ce que 
nous en pouvions coimoHre ici - bas y ^ que pour 
VOUS donner plus de lumière fur cet État futur il 
aiiroit fallu apparemment changer notre État 
a&ueL 

Ceci eft bien fîmple : comment parviendrions* 

[ %U Voyez les Part XII & XIIL 



PHILOSOPHIQUE. Part. XXU. 495 

nous à coimoitre des Objets qui , non feulement 
n'ont aucune prop07'tidn avec nos Facultés aduel- 
les, mais qui fuppofenc, fans doute, encore 
d'autres Facultés pour être faifis ou conçus ? 
L'Homme le plus éclairé & le plus pénétrant qui 
feroJt privé de l'Ouïe devineroit- il l'ufage d'une 
Trompette ? 

Sr cependant un voile épais dérobe à nos 
regards avides ces Biens à venir après lefquels 
notre Cœur foupire , nous pouvons au moins 
entrevoir quelques-unes des principales Sources 
dont ils découleront. 



CHAPITRE II. 

' Confîâérations fur les Facultés de P Homme 
envifagées dans le rapport à fon état 
futur. 

Moyens par lefquels ces Facultés pourront fe 
perfectionner à Pindéjini, 



jL'Hom 



ME pQfTede trois Facultés ému 



494. PALJNGE'NFSIS 

nentes ; la Facultés de comiokre , la Faculté 
d'aimer & celle d'agir. 

Nous concevons très-clairement que ces Fa- 
cultés font perfedlibles à l'indéfini. Nous fui- 
vons à Pœil leur développement, leurs progrès, 
leurs effets divers. Nous contemplons avec 
étonnement les Inventions admirables auxquel- 
les elles donnent nailfance , & qui démontrent 
d'une manière fi éclatante la fuprème élévation 
de l'Homme fur tous les Etres terreftres. 

Il eft , ce fenible , dans la Nature de la 
Eonte' autant que dans celle de la SageîsSE 
de perfedionncr tout ce qui peut l'être. 11 l'eft 
fur-tout de perfec1:ionner des Etres qui , doués 
de Sentiment & d'Intelligence , peuvent goûter 
le plailîr attaché à l'accroiifement de leur per- 
fedlion. 

En étudiant avec quelque foin les Facultés 
de l'Homme , en oblèrvant leur dépendance mu- 
tuelle ou cette fubordination qui les alTujettit 
les unes aux autres & à l'adion de leurs ob- 
jets , nous parvenons facilement à découvrir 
quels font les moyens naturels par lefqueis elles 
fe développent & fe perfedionncnt ici - bas. 
Nous pouvons donc concevoir des moyens âna- 



PHILOSOPHIQ^UE, Part XXÎI, 49c 

logues plus, efficaces qui porteroîcnt ces Facul- 
tés à un plus haut degré de perfedlion. 

Le degré de perfedion auquel l'Homme peut 
atteindre fur la Terre eft en rapport uiredl 
avec les moyens qui lui font donnés de con- 
noître & d'agir. Ces moyens font eux-mêmes 
en rapport dircd avec le Monde qu'il habite 
adueliement. 

Un E'tat plus relevé des Facultés humai- 
nes n'auroit donc pas été en" rapport avec ce 
Monde dans lequel l'Homme devoit paiTer les 
premiers momens de fon exiftcrce. (i) Mais, 
ces Facultés iont indéfiiiiment perfedibles , & 
nous concevons fort bien que quelques - uns 
des moyens naturels qui les perfcdionneront 
un jour peuvent exifter dès à p:éfent dans 
THomme. (2) 

Ainsi , puifque l'Homme ctoit appelle à ha- 
biter fucceilîvement deux Mondes diiférens , fa 
conftitution originelle devoit renfermer des cho- 



[ I ] Il faut confiilter ce que j'ai dit là - dcfTus dans la 
Part. XIII , Chan. VIII. 

[ c ] Qn'on prenne la peine de relire le Chap. I de U 
Part. XVÏ. 



4^5 VALIVGE'VE'SÎË 

fes reîativea à ces deux Mondes. Le Corps 
animal dévoie être en rapport dired: avec k 
premier Monde ^ le Corps fpirituei avec le 
fécond. 

Deux Moyens principaux pourront perfec- 
tionner dans le Monde à venir toutes les Fa- 
cultés de l'Homme : des Sens plus exquis & 
de nouveaux Sens. 

Les Sens font la première Source de toutes 
nos connoiffances. Nos idées les plus réfléchies, 
les plus abftraites dérivent toujours de nos 
idées fenfibles. L'efprit ne crée rien ; C3) mais 
il opère fans ceffe fur cette multitude prefqu'in- 
finie de perceptions diverfes qu'il acquiert par 
le miniftere des Sens. (4) 

De ces opérations de rEfprit qui font tou- 
jours des Gomparaifons , des combinaifons , des 
abftradions naiifent par une génération natu« 
relie toutes les Sciences & tous les Arts. 



r[ 3 1 Voyez VEJfai anal. Parag. çag , Ç29, Ç3o Se {% 
Note que j'ai mife à la fin de la Partie VU de cette Falin- 

généfie. 

l 4 ] C«»nfulte2 le Chap. XV de VEJfai anaU 

Les 



PHILOSÔPHIOUK Part.XXÎI. 49 f 

Les Sens , deftinés à tranfmettre à l'ErpriC 
les imprelîîons des Objets , font ea rapport; 
avec les Objets. L'Oeil ell: en rapport avec la 
Lumière i l'Oreille avec le Son ,* &c. 

Plus les rapports que les Sens foutienneill^ 
avec leurs Objets font parfaits , nombreux , di- 
vers , 8c plus ils maniteilent à l'Efprit de qua- 
lités des Objets j & plus encore les percep-^ 
tions de ces qualités font claires , vives , com-r 
pietés. 

Plus l'idée fenfible que l'Efprit acquiert d'uri 
Objet efi: vive , complète , & plus l'idée réfié« 
chie qu'il s'en forme eft diftincle. 

Nous concevons fans peine que nos Senâ 
actuels font fufceptibles d'un degré de perfec- 
tion fort fupérieur à celui que nous leurconnoit 
fons ici-bas & qui nous étonne dans certains 
Sujets. Nous pouvons même nous fiire une 
idée aifez nette de cet accroilfement d* pcrfec-^ 
tion par les effets prodigieux des Inftrumeiî3 
d'Optique & d'Acouftique. 

Qu'ONfe figure, comme moi. Art stote obfer« 
vant une Mitte avec nos Microfcopes ou contem- 
plant avec nos Télefcopes Jupiter & fes Lu- 
Tome XVI. I i ' 



4.9t PALI^rGE'NS'SIM 

nés • quels n'eulïènt point été fa furprife È 
fou ravifrement ! quels ne feront donc point 
auilî les nôtres iorfque revêtus de notre Corps 
fpirituel nos Sens auront acquis toute la per- 
fedion qu'ils pouvoient recevoir de TAuteur 
Bienfaisant de notre Etre î 

Gisr imaginera , (1 Ton veut , que nos Yeux 
réuniront alors les avantages des Micro fcopes 
& des Télefcopes , & qu'ils fe proportionnerons: 
cxadement à toutes les diftances. Et combien 
lés Verres de ces nouvelles Lunettes feront-ils 
fupérieurs à ceux dont l'Art fe glorifie ! 

On doit appliquer aux autres Sens ce que 
3e viens de dire de la Vue. Peut-être néan- 
moins que le Goût , qui a un rapport fî au 
xtdi à la Nutrition , fera fupprimé ou converti 
en un autre Sens d'un ufage plus étendu & 
plus relevé. 

Quels ne feroient point les rapides progrès 
^e nos Sciences phyfico - mathématiques s'il 
nous étoit donné de découvrir les premiers prin- 
cipes des Corps , foit fluides , foit folides î 
Nous verrions alors par intuition ce que nous 
tentons de deviner a l'aide de raifjunemens 
•u de calculs d'autant plus iiîcertaias qu« no- 



PHILOSOPHIQUE Pari. XXlî. 499 

tre ConnoiiTance diredlc eft plus imparfaite» 
Qiielie multitude innombrable de rapports nous 
échappe , précifément parce que nous ne pou- 
vons appércevoir la figure , les proportioîis , 
l'arrangement de ces Corpufcules infiniment 
petits (ur lefquels pourtant rcpoie tout le grand 
E'difice de la Naîure ! 

Il ne nous efl: pas non plus fort difficile de 
concevoir que le Germe du Corps fpiritiiel peut 
Contenir dès à préfent les Elémens organiques 
de nouveaux Sens qui ne le développeront 
qu'à la Réfurredion. 

33 Ces nouveaux Sens nous nianifef^eront 
^ dans les Corps des Propriétés qui nous feroni; 
„ toujours inconnues ici b.is. Combien de qua- 
33 licés Tenfibles que nous ignorons encore , & 
,3 que nous ne découvririons point fans étoii- 
j3 nement! Nous ne connoiirons les dilFérenres 
33 Forces répandues dans la Nature , que daiis 
33 le rapport aux difFérens Sens fur lefqueîs 
33 elles déploient leur action. Combien ell-il de 
53 Forces dont nous ne foupqonnons pas même 
^j l'exidence , parce qu'il n'eft aucun rapport 
^ encre les idées que nous acquérons par nos 

ïi % 



500 PALINOE'NE'SIÊ 

55 cinq Sens & celles que nous pourrons ac^^ 
55 quérir par d^autres Sens î „ (5) 

Qu'on fe repréfente un Homme qui naîtroit 
avec une paralyfie complète fur trois ou qua_ 
tre des principaux Sens , & qu'on fuppofe des 
caufes naturelles qui rendiflent la vie & le mou- 
vement à ces Sens & les mifTent tous en va- 
leur : quelle foule de perceptions nouvelles , va- 
riées, imprévues cet Homme n'acquerroit^l ponit 
en peu de tems î quel prodigieux accroiffement 
de perfedion n'en réfuiteroit-il point pour tou- 
tes fes Facultés &c î Je rappelle ici mon Lec« 
teur à cette Statue que j'eiTayois d'animer dans 
VEjfai Analytique. Nous ne fommes encore que 
des Statues qui ne jouilfent, pour ainfî dire, 
que d'un feul Sens , mais dont les autres Sens 
fe déploieront dans ce Monde que la Railoii 
entrevoit & que la Foi contemple. 

Ces Sens nouveaux , renfermés infiniment 
en petit dans le Sie^e de l'Ame , font donc en 
rapport dired avec ce Monde à venir qui eft 
notre vraie Patrie. Ils peuvent avoir encore des 
rapports particuliers avec d'autres Mondes qu'il 
nous fera permis de vifiter & 011 nous puife- 

[ [ ^ ] Efai antiU §. 779. 



PH ILOSOPHTHUE. Part. XXII. s oi 

rons fans ce (Te de nouvelles Connoiflances & 
de nouveaux Témoignages des Libe'ralite's 
Infinies du Bienfaiteur de l'Univers. 



C tî A P I T R E III. 

PerfeBionnement que la Faculté de counoHre 
pourra recevoir dans l'état futur de P Homme 
far une vue p'ns parfaite ^ plus étendue des 
Mondes Pianétiures. 

Enchaînement ^ variétés de tous ces 
Mondes. 



E 



Levons nos regards vers la Voûte étoilce : 
contemplons cette Colledion immenfe de Soleils 
&. de Mondes diiréminés dans l'Efpace , & ad- 
mirons que ce Vermiifeau qui porte le nom 
d'Homme ait une raifon capable de pénétrer 
J'exirtence de ces Mondes & de s'élancer ainiî 
jufqu'aux extrémités de la Création. 

Mais , cette Raifon dont h vue eft fi per- 
çante , la curiofité fi adive & dont les defirs 
font fi étendus , fi relevés , fi aifortis à la nQ« 

li 3 



1)1 elfe de fon Etre auroit-elle été renfermée pour 
toujours dans les limites étroites d'un Télefcope/* 
Ce Di EU fi Bienfaisant qui a daigne fe révé^ 
1er à elle par les Merveilles du Monde qu'elle 
habite , ne lui auroit-il point réfervc de piusr 
hautes Révélations dans ces Mondes où Sa Puis- 
sance Si Sa Sagesse éclatent avçc plus de 
lîiagnificence encore , & où elles fe peignent 
par des Traits toujours nouveaux , toujours va- 
riés 3 toujours inépuifables r"- 

Si notre Connoiflance réfléchie dérive eflen- 
tieliement de notre Connoiifance intuitive j fi 
îios richeffes intelleduelles s'accroifTent ipA^ les 
conioaraifons que nous formons entre nos idées 
ienfibles de tout genre, fi nous comparons d'au- 
taiU plus que nous connoitTons davantage ; fi 
erfiH) notre Intelligence fe développe & fe per- 
fedionne à proportion que nos comparaifons 
s'étendent, fc diverfifient , fe multiplient, quels 
île feront point PaccroiiTement & le perfedlion- 
V^ement de nos Connoi/Tance naturelles lorfque 
nous ne ferons plus bornés à comparer les In- 
dividus aux Individus , les Efi^eces aux Elpeces » 
ies Règnes aux Règnes , Se qu'il nous fera donné 
de cornparer les Mondes aux Mondes î 

Si la SypREBiE Intelligence a vatié iqu 



PHILOSOPHIQUE. Part. XXIL çoj 

bas toutes ses Oeuvres ; ù une progreffion har- 
monique règne entre tous les Etres terreftres j 
fî une même Chaîne les cmbraiFe tous , ( i ) 
combien eft - il probable que cette Chaîne mer 
veilleufe fe prolonge dans tous les Mondes 
Planétaires , qu'elle les unit tous , & qu'ils ne- 
iont ainfi que des Parties confti tuantes & in- 
finitéfimales de la même Série ! [ 2 ] 

Nous ne découvrons à préfent de cette 
grande Chaîne que quelques Anneaux : nous 
ne fommes pas même fùrs de les obferver dans 
leur Ordre naturel : nous ne fuivons cette 
progreflîon admirable que très - imparfaitement 
& à travers mille & mille détours : nous y 
rencontrons des interruptions fréquentes -, mais, 
nous Tentons toujours que ces lacunes font 
bien moins celles de la Chaîne que celles de 
nos Connoiflances, 

Lorsqu'il nous aura été accordé de eon 
templer cette Chaîne comme j'ai fuppofé que 
la contemplent ces Intelligences pour lef^ 



[ I ] Confultez la Cône, de la Nat. Part. I, Cljap. VU 
ïart. II, Chap. IX, X, XI, XII, XIII. 

C il ] CQ7it. i.\e la mt. Part. IV , Cliap. XI. 

li 4 



Ç04 PALÏNGE'NFSÎE 

quelles notre Monde a été principalement 
fait 5(3) lorfque nous pourrons , comme 
elles , en fuivre les prolongemens dans d'autres 
Mondes, alors & feulement alors nous connoî- 
trons rOrdre naturel des Chaînons, leur dé- 
pendance réciproque , leurs relations fecretes , 
la raifon prochaine de chaque Chaînon & nous 
rions élèverons ainfi par une E'chelle de per- 
fections relatives jufqu'aux Vérités les pljjs trant 
ccndantes & les plus lumineiifes. 

CHAQ.UE Monde Planétaire a, donc Ton Fco- 
3icmie particulière , fes Loix , fes Productions , 
fes Habitans, Se rien de toyt cela ne fe re- 
trouve de la même manière ni dans le même 
Ordre dans aucune autre Planète. La répétition 
des mêmes Modèles en différens Mondes feroit 
vn indice de (téiilité , & comment concevoir 
pu terme à la fécondité de TIntelligence in- 
FiHiE ? Si une Méthaphyfique relevée nous per- 
liiade qu'il n'eft pas fur la Terre deux Indi- 
vidu? précifément fembîablesj Ci des obfcrva- 
pons délicates poufîées fort loin paroilîent con- 
firmer la même vérité, quels ne doivent point être 
kç Çaraderes qui différencient un Monde d'un 



loi Vj>yez îes Part. XJÎ 5 Xîîï, îldifez for ^ ttnfc le 



PHI LOSOFHIQ,ïïE. Part. XXII. ^ot; 

autre Monde & même deux Mondes les plus 
voifins ! Ainfi , chaque iVIonde c(t un Syftème 
particulier, un Enfemble de Chofes qui ne fe 
rencontre dans aucun autre Point de i'Efpace , 
& ce Syftème particulier eO; au Syrtème gêne- 
rai ce qu'eft un pignon ou un.e roue dans une 
Machine , ou mieux encore , ce qu'eft une £bre , 
line glande dans un Tout organique. 

De quels fentimcns notre Ams ne fern-t-elle 
donc point inondée lorfqu'après avoir étudié 
à fond l'E'conomie d'un Monde, nous volerons 
vers un autre, & que nous comparerons en- 
tr'elles ces deux E'conomies î Qiicî^e ne fera 
point alors la perfecTiion de notre Cofmologie î 
Qj.iels ne feront point la généralifation & la 
fécondité de nos principes, renchaînement , 
la multitude & la jufteire de nos confequences! 
quelle lumière réjaiîhra de tant d'Objets d'vers 
fur les autres Branches de nos ConnoilTances , 
fur notre Phyfique , fur notre Géométrie , fur 
r.otre Affcronomie , fur nos Sciences rationnelles 
& principalement fur cette Science divine 
qui s'occupe de I'Etre des Etres. 

Toutes les vérités font enchaînées 8c les 
plus éloignées tiennent les unes aux autres par 
des nœuds cachée. Le propre de rEntendcment 



ço5 PALINGE'I^E'SIS 

efl: de découvrir ces nœuds. Newton s'appîau- 
diffoit , fans; doute , d'avoir fu démêler les rap- 
ports fecrets de la chute d'une Pierre au mou- 
vement d'une Planète : transformé un jour en 
Intelligence Ce'leste, il fou rira de ce jeu 
d'Enfant, & fa haute Géométrie ne fera plus 
pour lui que le« premiers E'iémens d'un autre 
Infini. 



CHAPITRE IV. 

Excellence ^ fuhlimité des Connoijfances que 
r Homme acquerra dans fin E'^tat futur par la 
contemplation des Merveilles de , la Cité de 
DIEU. 



L 



iA Raifon de THomme perce encore au delà 
de tous les Mondes Planétaires : elle s'élève 
jufqu'au Ciel où DiEU habite : elle contemple 
le Ti ône augufte de I'Ancien des Jours : elle 
voit toutes les Sphères rouler fous fes Pieds 
& obéir à l'Impulfion que Sa Main Puissante 
leur a imprimée : elle entend les acclamations 
de toutes les Intelligences > & mèlaiic fes 



I 



PIIILOSOPHIJIUE. Part XXIT- 507 

«dorations & fcs louanges aux Chants majef- 
tueux de ces Hiérarchies, elle s'écrie dans le 
fe miment profond de Ton néant, Saint , Saint, 
Saint eft Celui qui est! TE'TERNtL eft I9 
Seul Bon Î gloire foit à DIEU dans les Lieux 
Célejîes j Bienvetiillance envers l'Homme ! 

BîENVEVîLLdU^E envers l'Homme f Opro^ 
fondeur des richeffes de la BONTE' DIVINE] 
Elle ne s'eft point bornée à SE manifcfter à 
l'Homme fur la Terre par les Traits les plus 
mu tipiiés, les plus divers , les plus touchans i 
Elle veut encore l'introduire un jour dans les 
Demeures Célcftes 8c l'abreuver au -Fleuve de 
délices. Il y a phifieurs demeures dms la Mai- 
fin de notre F ERE', fi cela n'étoit pas , SoN 
Envoyé nous Pauroit dit; Il y eft allé pour nous 
y préparer une place. ., , . . // en reviendra 5 & 
710US prendra avec Lui , afin que nous fiyions oU 

Il fera oÀ // fet^a i non dans les Par vis ^ 

lion dans le San&uaire de la Création Univer- 

feile j mais , dans le Saint des Saints o4 

il fen^. y où fera le Roi des Anges & des Hom?nes^ 
le Me'diateur de la nouvelle Alliance ; le Chef 
& le Consommateur delà foi , Celui qui 
nous a frayé le chemin nouveau qi/i mène à la 
Vie 3 qui nous a donné la liberp^d'. entrer dans /<? 



çog V A L I 

Lieu Très-Saint , qui nous a fait approcher de h 
Vîlk au DIEU Vivant , J^ la Jériifalera Célefle ^ 
de P innombrable multitude des An G Es y de DIEU 
même Qjui ejï le ]uGE de tous. 

Sr la Souveraine Bonté' s'eft plue à 
parer Ci richement la première Demeure de l'Hom- 
me ; fi Elle y a répandu de fi grandes beautés , 
prodigué tant de douceurs , accumulé tant de 
biens ; Ci toutes les Parties de la Nature conf- 
ptrent ici-bas à fournir à THomme des fourees 
intaritîlibles de plaifirs , que dis-je î fi cette Bon- 
té* Ineffable enveloppe & ferre l'Homme de 
toutes parts ici-bas y quel ne fera point le Bon- 
heur dont Elle le comblera dans la Jérufalem 
d'En - haut î quelles ne feront point les beautés, 
la richefle & la variété du magnifique Speda- 
cle qui s'offrira à fes regards dans la Maifon 
de DrEU*, dans cet autre Univers qui enceint 
tous les Orbes Planétaires & où I'Etre exis- 
tant Par soi donne aux Hiérarchies Cé- 
lestes les Signes les plus Auguftes de Sa Pré- 

ShNCE AdOR ABLEI 

Ce fera dans ces Demeures éternelles, au 
fcin de la Lumière, delà Perfedion & du Bon- 
lieur que nous lirons THiftoire Générale & Par- 
ticulière de la Providence. Initiés alors, juf- 



PHILOSOPHIQ^VB. Part XXIL 569 

qu'à un certain point , dans les Myfteres pro- 
fonds de SON Gouvernement , de ses Loix , de 
iJES Difpenfations nous verrons avec admiration 
les raifons fecretes de tant d'événemens géné- 
raux & particuliers qui nous étonnent , nous 
confondent & nous jettent dans des doutes que 
la Philofcphie ne diffipe pas toujours , mais fur 
lefquels la Religion nous raffure toujours. 
Nous méditerons fans ceïÏQ ce Grand Livre des 
Befà'iées des Afondes. Nous nous arrêterons fur- 
tout a la page qui concerne celles de cette pe- 
tite Planète , il chère à notre cœur , le Berceau 
de notre Enfance , & le premier Monument des 
Complaifances paternelles du Cre'ateur à l'é- 
gard de l'Homme. Nous n'y découvrirons poinc 
fans furprife les différentes Révolutions que ce 
petit Globe a fubies avant que de revêtir fa 
forme aduelle , & nous y fuivron s à l'œil celles 
qu'il eft appelle à fubir dans la dur^e des Siè- 
cles. [ I ] Mais , ce qiii épuifera notre admi- 
ration & notre reconnoilTance ce feront les 
Merveilles de cette grande RiDtMPTlON qui 
renferme encore tant de Chofes au-dcffus de 
notre foibîe portée , qui ont été P Objet de lexucle 
recherche & de la profonde méditation des Fro^ 

( I ) Voyez les Piit. VI, XII, XIII, 



phete^^ ^ dans lefquelles les Anges défirent de^ 
voir jufqiCaU fond. Un mot de cette page nous 
tracera auffi notre propre Hifloire & nous dé^ 
veioppera le pourquoi & le comment de ces 
calamités, de ces épreuves ^ de ces privations 
qui exercent fouvent ici -bas îa patience du 
Jutte , épurent fon Ame , rehaulfent fcs ver.4 
tus 5 ébranlent & terraiFeni les Foibles. Parve- 
nus à ce degré (î fupérieur de ConnoiiTances , 
rOngine du Mal phyfique & du Mal moral ne 
nous embarraifera plus : nous les envifagerons 
diltindement dans leur fource & dans leurs effets 
les plus éloignés j & nous reconnoîtrons avec 
évidence qtie tout ce que DIEU av oit fait étoit 
bon. [ 2 ] Nous n'obfervons fur la Terre que 
des effets : nous ne les obfervons même que 
d'une manière très«fuperficielle : toutes les Cau- 
fcs nous font voilées : (3 ) alors nous verrons 
les effets dans leurs Caufes^ les conféquences 
dans leurs principes , l'Hirtoire des Individus 
dans celle de FEfpece , l'Hiftoire de PEfpece 
dans l'Hiftoire du Globe , cette dernière dans 
celle des Mondes , &c. Préfentement nous ne voyons 
les Chofes que confufément & comme far tin Verre 

( 2 ) Voyez Cont. de la Mt. Part. I, Chap. III. 

r 3 ] Ejfai anal. §. 122^ l'aling. Part. Xlï, Chap> lilv 



PHILOS'OPH 7£ UE. Part XXH. ç 1 1 

^hfciir y mais alors nous verrons face à face^ ^notis 
comioitrons , en quelque forte, connue nous avons 
été connus. Enfin ; parce que nous aurons des 
ConnoiiTances incomparablement plus complètes 
& plus dirtindes de l'Ouvrage , nous en ac* 
querrons auili de beaucoup plus profondes des 
Perfections de ['Ouvrier. Et combien cette 
Science , la plus fublime , la plus vafte , la plus 
delirable de toutes ou plutôt la feule Science 
fe perfedionnera-t- elle fans ceife par un com- 
merce plus intime avec la Source e'ternlle 
de toute Perfedion ! je n'exprime point aifezi 
je ne fais que bégayer,* les termes me manquentj 
je voudrois emprunter la Langue des AngeS : 
s'il étoit poifîble qu'une Intelligence finie épui/àt 
jamais l'Univers , elle puiferoit encore d'E'ternité 
en E'ternité dans la Contemplation de fon Au- 
teur de nouveaux Tréfbrs de Vérités 5 & 
après mille myriades de Siècles con fumés dans 
cette Méditation , elle n'auroit qu'effleuré cette 
Science dont la plus élevée des Intelli- 
gences ne pofîede peut-être que les premiers 
Rudimens. Il n'y a de vraie Réalité que dans 
Cii.LUi QUI EST i Car tout ce qui eft, eft par 
LUI & exiftoit de toute E'ternité en lui 
avant que d être hors de LUI. ( 4 ) l\n'r 

( 4 ) Cûiifultex le Chap. i de ia Fart. xvl. 



çiî P J L I :t^ G E' N E' s I :ê 

a qu'une feule Existence parce qu'il n'y a 
qu'un fenl Etre dont i'EssENCE foie â'exijîer 
& tout ce qui porte le nom impropre d'Etre étoit 
renfermé duns I'Existence ne'cessaire comme 
la conféquence dans fon principe. 



CHAPITRE V. 

Réflexions fur notre Faculté- d'aimer : 

fes ir.iperfé&ions aclttelles : 

:orriment elle fe perfe&iowiera dans ttn aiUrs 
féjour. 



\^i 



^0;.iB lEN notre Faculté d'aimer ell-eîie adueU 
kmenc bornée, imparfaite , aveugle , groilié- 
rem.entintéreiiée î Combien toutes nos Aiîedions 
participent-elles à la Chair & au Sang / Combien 
notre Cœur eft-il étroit s combien a-t-il de peine 
à s'élargir & à embraifer la Totalité des Hom- 
mes î Combien , encore une fois , le phyfique 
de notre Conftitution s'oppoie-t-il à Tépure- 
ment & à l'exaltation de notre Faculté d'aimer/ 

Combiea 



PHÎLOSOrMIOïïE. Part XXIL fif 

Combien lui eft-il difficile de fe concentrer un 
f peu fortement dans TEtre SOUVERainemen'Ç 

AIMABLE ! 

Nos befoins toujours renaifans nous liens 
aux Objets qui peuvent les fatisfaire. Le cercle 
de nos Affedions ne s'étend guère au-delà de! 
ces Objets. Il femble qu'il ne nous refte poinc 
aflez de Capacité d'aimer pour aimei; encore ce 
qui ne fe rapporte pas d'une manière diredte 
à notre Individu. Notre Amour propre ne cher^ 
che que lui-même, ne voit & ne fcntqueluî* 
même dans tout ce qui l'environne. Il fe re^ 
produit dans tout ce qui le flatte, à il eft ra-f 
rement alfez élevé pour n'être fortem.ent tou^ 
ché que du plaiGr de faire des Heureux. Il y 
s, toujours je ne fais quoi de terreftre qui fe 
mêle à nos Sentimens les plus délicats 8c k 
nos adions les plus généreufes. Il faut toujours 
que les Ames les plus fenûbles , les plus nobles 
retiennent quelque chofe delà Partie matérielle 
de notre Etre. Et combien fur-tout tien re- 
tient point cette Paffion fi douce & Ci terrible 
dans fes effets , qui fait fentir fon pouvoir à 
tous les Individus , & fans laquelle i'Efpece ne 
feroit plus î 

Telle eil fiir la Terre notre Faculté d'ai- 
lome KVI. K k 



^14 P A L ï N G £^ N JE" S I E ' 

mer: tdles font fes limites , fcs imperfedions J 
fes taches. Mais cette PuilTance excellente . cette 
PuilTance fi impulfivc , fi féconde en effets di- 
vers , Cl expanfible , embarrail'ée à préfent dans 
les liens de la chair en fera un jour dégagée ,• 
& CELUI QUI nous a faits pour L'aimer & 
pour aimer nos Semblables faura ennoblir , 
épurer, fublimifer tous nos defirs 8c faire con- 
verger toutes nos Affecftions vers la plus grande 
êi la plus noble En. 

Lorsque nous aurons été revêtus de ce 
Corps fpiritiieî & glorieux que la Foi efpere , 
notre Volonté perfectionnée dans le rapport à 
iiocre Connoiiïiince n'aura plus que des defirs 
aflbrtis à la haute élévation de notre nouvel 
Etre. Elle tendra fans celfe à tout bien , au 
vrai bien , au plus grand bien. Toutes fes dé- 
terminations auront un but & le meilleur but. 
[ I ] L'Ordre fera la règle immuable de fes 
defirs 5 & FAUTEUR de l'Ordre le Centre de 
toutes fes Aiicdions. Com.me elle fera fort ré- 
fléchie , parce que la Connoiifance fera fort 
diftindle & fort étendue , fes inclinations fe pro- 
portionneront conftanament à la Nature des 



( I ) Voyez daiss le Chap. vi de la Part. XV le TablcRp 
i^ue je crayoniiois cie VJîowine montl. 



PHILOSOP HIQ^UE, V art. XXI L ^'îf 

Chofes & elle aimera dans un rapport diredl k 
la Pjrfedioii de chaqu'Etre. La ConnoiiTancs 
aifignera à chaqu'Etre fon jufte prix : elle dref- 
fera rE'cbelle cxade des valeurs relatives i & la 
Volonté éclairée par la Connoiirance ne fe mé-t 
prendra plus fur le prix des Çhofes & ne con^ 
fondra plus le bien apparent avec le bien réeU 

Dê'pouille's pour toujours de la Partie 
corruptible de notre Etre , revêtus de Hncor-^ 
ruptiiiblité , unis à la Lumière, [2] nos S en ^ 
ne dégraderont plus nos Affections j notre Ima- 
gina tion ne corrompra plus notre Cœur ^ les 
grandes & magniftijues images qu'elle liri 
offrira fans ceffe vivifieront & échaufferont tous 
fes Sentimens j notre Puiifance d'ain?er s'exaU 
tera & fe déploiera de plus en p^us , & I3 
fphere de fon adivité s'o^randilfant à l'index 
fini embralfera les Intelligences de tous les 
Ordres & fe concentrera dvins I'Etre souve- 
BAiNEMENT BIENFAISANT. Notre bonheur 
s'accroîtra par le fentiment vif & pur du bon-- 



f" 2 ] DANS mon hypothefe, le Corps fpTritud dorît parle 
la Re've'lation fera formé d'une Matière femWable om 
Analogue à celle de l'Ether ou de la Lumière, Voyez en pai« 
ticirlier le .Cha]i. ii de h Fart, xvj. 



51^ P yl L I N G F 2v^ i: S I Ê 

heur de nos Semblables Se de celui de tous les 
Etres fentans & de tous !es Etres inteîligens. 
Il recevra de plus grands accroilTemens encore 
par le fentiment délicieux & toujours préfent 
de l'approbation & de Tamour de celui qui 
fera tout en tous. Notre Cœur brûlera éternel- 
îement du beau Feu de la Charité , de cette 
Charité' Ce'leste , qui après avoir jeté fur 
la Terre quelques étincelles , éclatera de toutes 
parts dans le féjour de l'Innocence &; de la 
Paix. La Charité ne finira jamais» 



CHAPITRE VI. 

Remarques fur yiotrs Faculté d'agir : 

fes limitations a&uelles & ce qui en réfulte % 

fou ferfeBionnemeut dans l'Etat futur. 

JL; A force 5 comme la portée de nos Organes, 
cfl; ici bas très-limitée. Nous ne faurions les 
exercer pendant un tems un peu long fans éprou- 
ver bientôt ce fentiment incommode & pénible 



PHILOSOPHIUUE. Part. XXIL ^ 17 

<gue nous exprimons par le terme de fatigue. 
Nous avons à furmonter une rêiiftance conti- 
nuelle pour nous trânfporter ou plutôt pour 
ramper d'un lieu dans un autre. Notre Atten- 
tion 5 cette belle Faculté qui décide de tout 
dans la Vie intelîeduelle , notre Attention s'af- 
foiblit en fe partageant & fc confume en fe con- 
centrant. Notre Mémoire ne retient qu'avec effort 
ce que nous lui confions : elle fouffre des dé- 
perditions journalières : l'âge & mille accidens 
la menacent , l'altèrent , la détruifent. Notre 
Raifon , l'appanage le plus précieux de notre 
nature , tient en dernier reffbrt à quelques fi- 
bres délicates , que des Caufes afTex légères peu- 
vent déranger & dérangent quelqueFois. Qus 
dirai-je encore î notre Machine entière , ceccg 
Machine qui nous eft fi chère & où brille un 
Art Cl prodigieux , eft toujours près de fuccom- 
ber fous le poids & par l'adlion continuée de 
fes refîbrts. Elle ne fubiifte que par des fecoufs 
étrangers & par une forte d'artifice. Le prin- 
cipe de la vie eft préeifément le principe de là 
mort & ce qui nous fait vivre eft réellement 
ce qui nous fait mourir. 

Le Corps animal eft formé d'E'iémens très- 
hétérceienes , & dont une multitude de petites 

Kk 3 



Forces tendent continuellement à troubler l'hap- 
monie. Il faut que des E''émens étrangers vien- 
nent îans celTe s'unir aux E'iémens primitifs 
pour remplacer ce que les mouvemens iateftins 
& la tranfpiration diffipent fans cciîc. Le jeu 
perpétuel des VaifTeaux, ncceflaire à ce rempla- 
cement, akere peu à peu TE'conomie générale 
de la Machine ; rticornit des Parties qui de- 
Vroient demeurer fouples ^ oblitère des conduits 
qui deyroient relier perméables,- change les dif^ 
portions refpeclives des pièces & détruit enfin 
l'équilibre des poids & des reiTorts. 

^ Le Corps fpkituel , formé probablement d'E'- 
lémcns fembiables ou analogues à ceux de la 
Lumière, n'exigera point ces réparations jour- 
i^aliercs qui conferyent & détruifent le Corps 
mimai Ce Corps gkrieux que nous devo^is 
revcîir fubi]Rera , fans doute 5 par la feule éner- 
gie de fes Principes & de la profonde Mécha- 
mqûQ qui aura préfidé à fa cqnftrudion. Il y 
a bien de l'apparence encore , que ce Corpa 
étbéré ne f-ra pas fournis à l'açlion de la Pefan- 
teor comn^e les Corps -grofllers que nous coii- 
ïîoilïbns. H obéira avec ii{\q Facilité & une promp- 
tîtndc étonnanîcs à toutes les. volontés de notre 
Amç, c: nous nous tranfporterons d'un Monde 
iiàm un aiiu-c avec une célérité peut-être é^ale 



r HIL OSO P HT HUE. Pan. XXII, s 19 

à celle de îa Lumière. Sous cette E'conomîe de 
Gloire nous exercerons fans fatigue toutes nos 
Facultés , parce que les nouveaux Organes fur 
lefqueis notre Ame déploiera fa Force motrice 
feront mieux proportionnés à Ténergie de cette 
Force , 8i qu'ils ne feront point aifujettis à l'in- 
fluence de ces Caufes perturbatrices quiconf- 
pirent faiis celfe contre notre E'conomie ac- 
tuelle. Notre Attention faifira à !a fois & avec 
une égale force un trè-s grand nombre d'Ob- 
jets plus ou moins compliqués ; elle les péné- 
trera intimement j elle en démêlera toutes les 
impreffions partielles , en découvrira les reifem- 
blances & les dilfemblanccs les plus légères , & 
en déduira fans effort les réfultats les plus gé- 
néiaux. Notre Génie fera donc proportionné à 
notre Attention 5 car j'ai montré que l'Attention 
cft îa Mère du Génie. [ i ] Ce qui fera une fois 
entré dans notre Mémoire ne s'en eifacera ja- 
mais , parce que les Fibres auxquelles elle fera 
attachée dans cette nouvelle E'conomie , ne fe. 
ront point eîipofées à une in£iiité de petites 
impulGons inteftines , qui tendent continuelle- 
ment ici bas à changer la poikion refpeclive des 
clémens de ces Organes Çi déliés Se a déduire 



[ i ] Eftii annU §. ^29, 930. 

Kk 4 



JÇ2Ô VALJl^GEVFSIR 

les déterminations que les Objets leur ont îm« 
primées. [ 2 ] Notre Mémoire s'enrichira donc 
à Pindéfini : elle s'incorporera des Mondes en- 
tiers, & retracera à notre Efprit fans altération 
& fans confufion Timmenfe Nomenclature de 
ces Mondes : que dis-je! ce ne fera point dm- 
pîement une Nomenclature : ce fera FHiftoire 
naturelle générale & particulière de ces Mondes , 
celle de leurs Révolutions ^ de leur Population , 
de leur Législation , &c , (Sec. Et comme les 
Organes font toujours en rapport avec les Ob- 
jets dont ils doivent tranfmettre à l'Ame les 
impreffions , il eft à préfumer que la Coanoif- 
faiice d'un nombre fi prodigieux d'Objets & 
fi'Objets fi diîï'érens entr'eux dépendra d'un Af^ 
fortiment d'Organes infiniment fupérieur à celui 
qui efi: relatif à notre E'conomie préfente. Les 
fignes de nos idées fe m.ukiplieront , fe diver- 
fjfieront, fe combineront dans un rapport dé- 
termine aux Objets, dont ils Jeront les repré- 
fenti'tions iym,boliqurs , & la Langue ou les 
Langues que nous poiféderons alors auront une 
çxpreilion , une fécondité, une richeffe donc 
les Langue? aue nous connoiifons ne fauroienè 



■( 2 ) IlnL Chap. viï , x:aî. Conf. rt> lu Nut. Part. V, 
'Çhsp. V|. Anal, iibrég. YII, \nil . IX, X, XI, %, 



PHILOSOPHIUUE. Part XXIL ^zt 

nous donner que de très foibles images. PrécU 
renient parce que nous verrons les Chofes d'une 
manière incomparablement plus parfaite , nous 
les exprimerons auiîi d'une manière incompara- 
blement plus parfaite. Nous obfervons ici bas 
que la perfeclion des Langues correfpond à celle 
de rEfprit , & que plus l'Efprit connoît plus il 
exprime : nous obfervons encore que le Lan- 
gage perfedionne à fon tour la ConnoiiTance ; 
& la Langue favantc des Ciéometres , cette belle 
Langue où réfide à un fi haut point l^expref. 
lion fymholiqîie i peut nous aider à concevoir la 
poffibilité d'une Langue vraiment tiniverfelle que 
nous polféderons un jour & qui eft apparem- 
ment celle des Lntelligences Supérieures» 

Lb Corps animal renferme quantité de Cho- 
fes qui n'ont de rapports direds qu'à la con- 
fervation de l'Individu ou à celle de l'P^fpece, 
' Le Corps ffiritiiel ne contiendra que des Chofes 
relatives à l'accroiiTement de notre perfedion 
intellectuelle & morale. Ll fera, en quelque forte, 
un Organe univerfelde Connoilfance & de Sen* 
timent. Il fera encore un Inftrument univer* 
fel au moyen duquel nous exécuterons une in- 
êni^é de Chofes dont i:ious ne faurions nous 



S22 PAL2NGFNFSIB 

faire à préfent que des idées très-vagues & trcs- 
confufes. ( J ) 

Si ce Corps animal &terrefi:re, que la mort 
détruit, renferme de G grandes beautés; fila 
moindre de fes parties peut confumer toute 
Fintelligence & toute la fagacité du plus habile 
Anatomifte 5 (4) quelles ne feront point les 
Beautés de ce Corps fpiritiiel & célefte qui 
fuccédera au Corps périlTable ! Quelle Anatomie 
que celle qui s'occupera de rE'conomie de ce 
Corps glorieux \ qui pénétrera la méchanique , 
le jeu & la fin de toutes fes Parties ,* qui fci- 
fira les rapports phyfiques de la nouvelle E'co- 
nomie avec l'ancienne , & les rapports bien plus 
nombreux & bien plus compliqués des nou- 
veaux Organes aux Objets de la V^ie à venir ! 



C 3 ) Voyez ce que j'ai bégayé fur la Souvsrame Terfec^ 
iton mixte dans le Chap. VU de la Part. Il de la Content]^, 
de la Nui. 

[ 4 ] Confultez ce que j'ai dit de l'excellence de; Ma- 
cliines organiques , fart. IX , Chap. I. Confnîtez encore ce 
que j'ai expofé fur l'Animal , Part. XII , Chap. I , & fur 
ï'impyfccïion de notre Anatomie actuelle , Chap. IV. 






PlîILOSOPHIOUE. Pan. XXII. ?j} 



CHAPITRE VII. 

T)ëgrés de perfe&ion on de gloire qui dijîlngue^ 
vont les hidividiis de l'Humanité dans VKtdit 
futur , Ff? qui correfpondront aux degrés de 
perfei'^ioji qu'ils auront acquis fur la Terre, 

Progrès de tov.s ces Individus vers une 
plks haute perfe&ion. 



I 



I y a fur la Terre parmi les Hommes une 
diveruté prefqu'infinie de dons , de talens , de 
coiinoiirances , d'inclinations, &c. L'Echelle de 
FHumanité s'élève par une fuite innombrable 
ArE'chelons de l'Homme brut] à l'Homme peiî- 
fant. ( I ) Cette progreilion continuera , lans 
doute , dans la Vie à venir Se y confervera les 
mêmes rapports efTentiels ,• je veux dire , que 
les progrès que nous aurons faits ici bas dans 
la connoiflance & dans la vertu détermineiont 
le point d'où nous commencerons à partir dans 



( I ) Voyez ce que j'ai dit des Grc.datîor.s de VIlLmanité 
ûmis le CIup. X de la Part. IV de la Cont. de lu 2{cUuvc. 



5^4 PALINGE'NE'SIE 

l'autre Vie ou la place que nous y occuperons* 
Quel puiiîant motif pour nous exciter à accroî- 
tre fans ceft notre connoifTance & notre vertu î 

Tous les momens de notre exiftence indi- 
viduelle font indiifolublement lies les uns aux 
autres. Nous ne paifons point d'un état à un 
autre état fans une raifon fuffifante. Il n'y a 
jamais de faut proprement dit. L'état fubféquent 
a toujours fa raifon fuffifante dans l'état qui 
l'a précédé immédiatement. ( 2 ) La mort n'efl: 
point une lacune dans cette Chaîne ; elle cft 
le chaînon qui lie les deux Vies ou les deux 
Parties de la Chaîne. Le jugement que le Sou- 
verain Juge portera de nous aura fon fon- 
dement dans le degré de perfcdion intellec-i 
tuelle & morale que nous aurons acquis fur la 
Terre ou ce qui revient au même , dans l'em- 
ploi que nous aurons fu faire de nos Facultés 
& des Talens qui rions auront été confiés, A ce- 
lui à qui il aura heav.coup été donné ^ il fera heau- 
coup redemandé , ^ on donnera h celui qui aura. 
Ce qui eft, eft : la Volonté' DîviNE ne change 
point la Nature des Cliofes , ♦Se dans le Piait 



[ .t ] Je dois renvoyer ici mon Ledeiu* an Chap. I de 
h Part. XIV , & k pri^i [de inc'.Utci un peu fur^^cet cairoit 
xie rOuvrage. 



' PH1L0S:0P}II!IUF, Part XXIî, Ç2î 

qu'ELLE a réalifé le vice ne pouvoit obtenir 
les avantages de la vertu. ( 3 ) 

Il fuit donc de ces principes que la Raifon 
fe forme à elle-même, que le degré de perfec- 
tion acquife déterminera dans la Vie à venir 
le degré de bonheur ou de gloire dont jouira 
chaque Individu. La RÉVÉLATION donne en- 
core fa fandlion à ces principes iî philofophi- 
ques. Elle établit expreflement cette Echelle de 
bonheur ou de gloire que la Philofophie ne le 
lafTe point de contempler. Il y a des Corps ce- 
Uftes £5? des Corps terrefires -, mais il y a de la 
dijjerence entre l éclat des Corps célejîes ^ celui 
des Corps terrefires : autre efi Péclat du Soleil , 
antre celui de la Luns & autre celui des Etoiles : 
r éclat mèine d'une Étoile eft dijjérent de l'éclat 
d'une autre Étoile . Il en ftra de même à la Ré- 
furreclion. [ 4 ] Et fi Ton vou!oit que ces paroles 
remarquables ne fufTent pas fufccptibles de l'in- 
' rerprétation que je leur donne, cette Déclara- 

[ 3 ] Voyez la Fart. VÎII où ceci cît plus développé. 

[ 4 ] Je Tais que quelques Commentateurs donnent à ce 
pî^îTage un fens plus direct & plus littéral ; on ne prendra 
donc , fi Ton veut , mon- interprétation que comme un.c ap- 
plication indireéte & qui a fou fondement dans d'autres paf- 

fcï«S des E'CJSLITURES. 



tion fi formelle & fi répétée des E'criturES à 
(pie Dieu rendra h chacun félon fes Oeuvres y. 
ne fuffiroit - elle pas pour prouver que les degrés 
du bonheur à venir Jeront auffi variés que l'au- 
ront été les degrés de la vertu ? Ôr , combien 
les degrés delà vertu diiierent-ils fur la Terre.' 
Combien la vertu du même Individu s'accroît- 
elle par de nouveaux efforts ou par des ades 
réitérés fréquemment/ La vertu eft une habi- 
tude : elle eft Thabitude au bien. 

Il y aura donc un Fiux perpétuel de tous 
les Individus de FHuraanité vers une plus grande 
perfeciion ou un plus grand bonheur , car un 
degré de perfeclbn acquis concfuira par lui- 
même à un autre degré. Et parce que la àx^- 
tince du Créé a riNCRÉÉ, du Fini à FInfinî 
eft infinie, ils tendront continuellement vers 
la Suprême perfection fans jamais y at- 
teindre. 






( Î27 5 

CONCLU SÏOH 

TOUT L'OUVRAGE. 



o 



QUE la Contemplation de ce magnifique, 
de cet iinmenfe, de ce ravilTant Système de 
BiENVEUTLLANCE QUI cmbralTe tout ce qui penfe, 
fent ou refpire eft propre à élever, à agrandir 
notre Ame , à balancer , à adoucir toutes les 
épreuves de cette Vie ni«)^t°lle , à foutenir ;à aug- 
menter notre patience , notre réiignation , notre 
courage , à nourrir , à exaiter tous nos fentimens 
de reconnoiiiiince ^ d'amour , de vénération pour 
cette Bonté adorable c^yr nous a ouvert 
par Son Envoyé les portes de cette E'ternité 
heureufe, le grand, le perpétuel Objet de i;os 
defifs & pour laquelle nous fommes faits. Déjà 
ELLE nous met en poiTeffion de ce Royaume 
qiCuLh^ nous avait préparé avant la fondation 

des Siècles déjà ELLE place fur notre Tète 

la Couronne immarcefcib'e de Gloire .... déjà 



nous fmnmes ajjis dans les lieux célejles .1 I ^ le 

Sépulcre a rendu fa Proie la Mort efi 

engloutie pour toujours .... Pincorruptihle a fuc- 
cédé au corruptihk , le Jpirituel à l'animal:, le glo- 
rieux à tabjeB , ... les plus longues révolutions 
des Aftres entaffées les unes fur les autres ne peu- 
vent p!us mefurcr notre durée.. .. il n'ett plus 
de Tems . .• . l'E'ternité commence & avec elle 
une Félicité qui ne doit point finir, mais qui 

doit toujours accroître Tranfportés de 

joie , de gratitude Se d'admiration nous nous 
profternons au pied du Trône de notre Bien- 
faiteur nous nous écrions notre Ps-. 

BE / notre Père / . . ... nous. .... 

SAISISSEZ LA VIE FTERNËLLE. 

A Gentliodprès de Génère , le 17 de Mai 1769. 



F I A^. 



TABLE 



( 529 ) 

«e— ' " — — — — 

a: ^ OB JL K' 

PALINGE'xNE SI E PHILOSOPHIQUE. 

DOUZIEME PARTIE. 

Imperfecflion & bornes naturelles de nos Con« 
noiflances. 

Chap. I. Ce qu'ejl un Animal aux yeux de VAu^ 
teur. Réflexions à ce fujet. Page. I 

IL Confidérations générales fur rimperfeBim des 
Connoijfances humnines. Réflexions au fujét de 
nos Bibliothèques '^ de nos Encyclopédies. S 

III. Divers traits de PimperfeBion de nos Con- 
noijfances. Les Forces: les Élémem , ^c. 8 

IV. Autres traits de timperfe^ion de nos Con- 
noijfances. Les mixtes que le Chymîfte tente de 
décompofer : leS recherches du Phyficien fur 
la Lumière, PAir, PEau, &c. tAnatomis 
des Fiantes & des Animaux, îO 

V. Autre trait fuir le même fujet : t Union de 
PAme ET du Corps. I^ 

VI. ImperfeBion de nos Connoiffmces fur la Jlruc^ 
ture ^ les révolutions de notre Glohe. i8 

VII. Imperfe'Bîon dé nos connoiffances fur le 
Monde mi crofco pique. ^^ 

VIII. Conféquence gé?iérale : que la Terre 71 a 
pas été faite principalement pour l'Homme. 2^ 
Tome XVL L ^ 



530 TABLE 

TREIZIEME PARTIE. 
Suite du même fujet. 

Chap. I. Réfexions fur ce que PEfprit humain peut 
ou ne peut pas en matière de découvertes. 

Page. 30 

II. Autre exemple de V imperfection de nos Con- 
noijfances : la vraie nature de l^Ètendue maté- 
rielle. 33 

lïl. Autres exemples de Pimperfe&ion de nos Con- 
noiffancesi les Particules élémentaires des Corn- 
pofés , '&C, 3^ 

IV. Bornes naturelles ajjignées à notre Vacuité 
de connoitre Es? q^ti réfultent de notre Conf- 
titution phyfique. 39 

V. Imperfe&ion de nos Connoijfancesjur le Monde 
îuoral: exemple pris de P Hiftoire moderne, 41 

VI. Conféqueuce : que P Homme n^apperçoit que 
les dehors du Monde moral, 47 

Vil. Notions générales de Cofmologie, Ce que 
feroit la fcience parfaite. 49 

VllI. Vraie dejlination de P Homme fur la Terre: 
appropriation de fis Facultés à fon état pré" 
fin t. 55 

QUATORZIEME PARTIE. 

Principes & conjedures fur la liaifon & la 

. nature des de.yx économies chez les Animaux. 

X 



DES CHAPITRES. 53î 

Chap. 1. Notions préliminaires fur la Uàifon 
lies deux Économies chez les Animaux. Page. 6z 

II. Remarques pfychologiques fur la Perfonnilité.66 

III. Conje&ures fur P accroiffement de lindujine 
des Animaux dans l'Économie future. Sources 
de Ia perfe&ion de l'Animal. 68 

IV. Continuation du même fujet. Comment le 
naturel de l Animal pourra être changé dans 
VE^c nomie future, 73 

V. Penfees fur l'Ame des Bétes & fur le Ma^ 
Sériuliftne. 7^ 

QUINZIEME PARTIE. 

EfTai d'application de Tirritabilité aux Polypes^ 
&c. Nouveaux Etres microfcopiques, Dii 
Droit de l'Homme fur les Aniniaux. 

L Difficulté d'expliquer les phénomènes du Fô^ 
type. Réflexions fur les tentatives de l'Auteut 
à ce fujet. 83 

II. Explication des phénomènes du Polype pay" 
la feule Irritabilité. Réflexions fur la Vitalité. 8? 

IlL Réflexions fur le Monde microfcopique. 94 

IV. Nouveaux Etres microfcopiques. Les Tubi- 
formes , les Tscnia , les Navettes. 97 

V. Penfées au fujet des Etres microfcopiques. io^i 

VI. Le Droit de la Nature. V Homme moral. I \ 2 
Vil, Suite du même fujet. Du Droit ds l'Homme 

Jur les AnimauXé I3g 

L 1 à 



^3Z TABLE 

SEIZIEME PARTIE. 

Idées fur l'E'tac futur de l'Homme. 

Chap. I, Principes préliminaires fur la nature dé 
f Homme, Page. 124 

Il Coufidérations fur le Siège phyfique de la 
Ferfonnalité & fur les Orga?ies du Sentiment* 
Conféquence géjiérale. 134 

III. De la qusjlion fi l'Homme peut s'affurer par 
les feules Lumières de fa Raifon de la certi^ 
ttide d'un E'tat futur, 144 

ÎV. Continuation du 7nême fujet. Réflexions fur 
les homes naturelles de notre Connoijfance re- 
lativemenî à l'État futur de l'Homme, 152 

DIX -SEPTIEME PARTIE. 
Suite de Idées fur PE'tat futur de THommc. 
Recherches fur le Christianisme. Les Miracles. 

L întroduBion aux Recherches fur U CHRIS- 
TIANISME. 157 

IL DIEU CRE'ATEUR ET LE'GISLATEUR. 
Preuves de l'Exijîence de cet ETRE SU* 
FRtME. J60 

III. Satte du même fujet. Ordre de la Nature 
& fes Loix. Les ATTRIBUTS de la CAUSE 
FRtMIERE. , 178 

IV. L'dînour du bonheur , fondemeyit des Lcix 



DES CHAPITRES. sn 

naturelles de rHomme. Conféquence en faveur 
de la perfe&ion du fyfléme moral. Les Loioc 
de la Nature, Langage du LE'GISLATEUR. 

Page. 187 

Chap. V. Les Miracles : idées fur leur nature. 194 

VI. Co7ttinuation du même fujet. Deux Syjîêmes 

fojjihles des Loix de la Nature. Cara&eres 

& but des Miracles. 209 

DIX-HUITIEME PARTIE. 

Suite des idées fur PE'tat futur de l'Homme, 

Continuation des Recherches fur le Christia- 

rnSME. Le TÉMOIGNAGE. 

I. Nature ^ fondemens du Témoignage. Vor- 
dre moral. 2 2 5" 

II. De la crédibilité du Témoignage : fes condi- 
tions effentieUes : Application aux Témoins de 
P F VAN G ILE. 235 

III. ObjeBhns contre le Témoignage , tirées de 
toppojïtion des Miracles avec le Cours de la 
Nature ou du confliB entre l'Expérience & les 
Témoignages rendus aux Faits miraculeux. Ré- 
ponfes. 2^8 

IV. Suite des ohje&ions contre la preuve tejlimo^ 
niale relativement aux Faits miraculeux. Eé- 
ponfes. Çonfidérations générales fur l'Ordre 

Ll 3 



Î34 TABLE 

phyfique ^ fur P Ordre moral. Page. 244. 

Chap. V. iS'i/ ejî frohahie que les Témoins de 
Pt'VANGILE ont été trompeurs ou trompés. 

2 

VI. Autres ohje&tons contre le Témoignage , ti- 
rées de /'Idéalirme ^ des illufions des Sens. 
Réponfes, 2Sf 

VIL (jppofition de P Expérience avec elle - même : 
nouvelle obje&ion contre la preuve teftimoniale. 
Réponfe. 260 

VIÎI. Réflexions fur la certitude morale. ^6& 

IX. Confidérations particulières fur les Miracles 
^ fur les circonjîances qui dévoient les ac- 
compagner & les cara&érifer. 26^ 

X. Doute fingulier : Examen de ce doute. 274 
XL Autres doutes, L^ Amour du merveilleux: 

les faux Miracles : les Martyrs de l'erreur ou 

de r opinion. Réflexions fur tout cela. 278 

XÎL Aveux des Adverfiires. 288 

DIX - NEUVIEME PARTIE. 

Suite des idées fur l'E'tat futur de l'Homme. 

Continuation des Recherches fur le Christia-- 
NisMg. La Dépofition écrite. 

J. Cara&ere de la Dépofition écrite & celui des 

Témoins. 29 1 

ÎI. Réjiexion fur la Dépofition des Témoins : moh 



DES CHAPITRES. fSi? 

7tiere dofjt elle efi circofifiandée. Si ele a étl 

formellement contredite par des DépofitiQns de 

même force ^ du même tems. Page. 2$6 

Chap III. Ls Baiteùx de naijfance» 300 

W. SAINF^PAUL 30T 

V. V Aveugle né. 3 H 

VI. La Réfurre&ion du FONDATEUR, ^l6 

VII. Conféquences du Fait. Remarques : ohje&ioMS. 
Réponfes. ^26 

VI IL Oppojitions entre les Fie ces de la Dépnfi. 
tioyi. Réflexions fur ce fît jet. 33t 

VINGTIEME PARTIE. 

Suite des idées fuu TE'tat futur de THomme. 

Continuation des recherches fur le Christia- 
nisme. L'authenticité de la Dépofition. Les 

Prophéties. vv 

L L'Authenticité de la Dépofition écrite. 340 
IL Si la Dépofition écrite a été altérée dans fes 

Parties effentielles ou fuppofée. 3T7 

IIL Les V'dYia.ntes:folution de quelques difficultés 

qu'elles font naître. 3^1 

IV. La vérité de la Dépofition écrite, 3^9 

V. Les Prophéties. 371 

VINGT -UNIEME PARTIE. 
Suite des idées fur rÉ'tat futur de PHomme. 



f3« TABLE 

Fin des Recherches fur le Christianisme. La 
Dodrine. Les Succès du Témoignage. 

Chap L LaDo&rine du FONDATEUR. Pag. 38f 

IL Continuation du même fujet. Obje&ioH. Ré- 

ponfe. 393 

IIL La Do&rine des premiers Difcipks du FOM-^ 

DATEUR, Parallèle de ces Difcipks & des 

Sages du Paganifme, 40^ 

IV. VEglife primitive : fes principes : fes mmtrs* 
Aveux tacites ou exprès des Adverfaires, 41 Z 

V. Les fuccès du Témoignage, Remarques fur 
les Martyrs, 420 

VL Continuation du même fujet, Foihlejfe ap^ 
parente des Caufes : grandeur , rapidité , durée 
de PEffet. Ohflacles à vaincre : moyens qui 
en triomphent. Voies de la PROVIDENCE 
dans N^ahlijfement du CHRISTIANISME. 42 Ç 

VII. Diffcultés générales. Qjté la Lumière de 
rÈVANGlLE ne s'ejl point autant répandue 
que la grandeur de Ja Fin paroiffoit l'exiger, 
^c. Qiie la plupart des Chrétiens font peu 
de progrès dans la vertu, Réponfes. 438 

VIIL Autre difficulté générale : que les preuves 
du CHRISTIANISME m font pas afj'ez n la 
portée de tous les Hommes, Réponfe. Précis 
des raifonnemens de P Auteur fur les Mira- 
(les ^ fur le Témoignage, 44.6^ 



DES CHAPITRES. T37 

Chap. IX. Autre difficulté gémrale tirée de la 
Liberté humaine. Rép&nfe, Page. 460 

X. Suite des difficultés générales. Que la Dodride 
Evangélique ne paroit pas favorable au Fa^ 
triotifme. Qu'elle a produit de grands maux: 
fur la Ten-e, Réponfes, 4^3 

XL Fin des difficultés générales. Vobfcurité des 
Dogt?ies & leur oppofition apparente avec la 
Raijon. Réponfe. 47^ 

XII. Co7îfîdérations générales fur la liaifon ^ 
fur la nature des preuves. Conclufton des re^ 
cherches fur le CHRISTIANISME, 474 

VINGT - DEUXIEME PARTIE. 

Fin des idées fur l'Etat futur de PHomme. 

Légères conjedures fur les Biens à venir, 

I. Accord des idées de l'Auteur fur la Rejîitu^ 
tion future de P Homme avec les déclarations 
les plus expreffes de la RÉVÉLATION. Réjle^ 
xrons à ce fujet. 48 1 

IL Confiderations fur les Facultés de l'Homms 
envifagées dans le rapport a fon E'tat futur» 
Moyens par lefqueU ces Facultés pourront ft 
perfeBionner à f indéfini, 495 

111. Perfe&ionnement que la faculté de connoHre 
pourra recevoir dans l' E'tat futur de l'Homme 
pAr mis VHS plus parfaire S? plus étendue des 



Î38 TABLÉ 

Mondes Planétaires, E'nchalnement ^ variétés 
de tous ces Mondes, Page. 5 01 

Chap.IV. Excellence & fuhiimité des Connoif- 

fances que P Homme acquerra dans fin E'tat 

futur par la contemplation des Merveilles de la 

€ité de DIEU. <)06 

V. Réflexions fur notre faculté d'aimer : fes im^ 
perfe&ions a&ueUes : comment eUe fe perfe&ion* 
nera dans un autre féjour. 51^ 

V;L Remm-ques fur notre Faculté d'agir : fes 
limitations a&uelleS & ce qui en réfulte : fon 
perfe&ionnement dans Pt'tat futur, ^i^ 

VIL Degrés de perfe&ion ou de gloire qui dif 

tingueront les Individus de l'Humanité dans 

PE'tat futur , ^ qui correfpondront aux de- 

grés de perfe&ion qu'ils auront acquis fur la 

Terre, Frogrés de tous ces Individus vers une 

plus haute perfe&ion. 523 

Conclufion de tout l'Ouvrage, p7 



Fin de la Table du Tome XVI 



ERRA TA. 

Page 

4 : lig. 4. qu''il', Kfez qu'elle. 
Ibid : lig. 23. s'il; lif. fi elle. 
9 : lig. I , doutouxi lif. douteux. 

I ç : lig. Ç , w i lif. les. 

17 : lig. li, go«^e ^a/;>f; lif. goûte, palpé. 

go : lig. 2 , de l'intitulation : peut en 5 lif. peut pas en. 

39 : lig.- 4, (/wi lif. qui. 

f ç : lig. dernière que nous ; lif. Ce que nous. 

56 : lig. % ^ esi, lif. les. 
Ibid : lig. 17 , le i lif. les. 

6ç : lig. 14, rfo«c qi^ils', lif. donc tels qu'ils. 

87': lig. Il, qiiile-, lif. qu'ils. 
107 : lig. 8, de la Note: dan; lif. dam. 
109 : lig. 22 , /»om-j lif. par, 
1 1 6 : lig. ç des la ; de la. 

148 : lig. 20, dépendant; lif. de'pendent. 

149 : lig. Il, encourt; lif. concourt. 
152 : lig. 10 , J; lif. Je- 

159 : lig. pénultième & dernière; découent ; lif. découleîii- 
174 : lig. 3 , de la Notej paopre; lif. propre. 
196 : lig. 2, fera; lif. fera. 

196 : lig. 4, oferois-:\\L oferois-je. 

197 : lig. 4, de !a Noter/eroîY; lif. feroit. 
Ibid : lig. ç , icu; lif. un 

5123 : lig. 4 , de la Note: VHumme: lif. l'Homme. 

258 : lig. 16 Ob Gts; lif. Objets. 

ilS9 : lig. 2 , commu; lif. commun. 

Ibid : hg. 4 ; EuUs; lif. faits. 

261 : lig. 7 , dans tous dans tous; effacez un dans tous, 

370 : li^-. 6 , tes; iif. les. 

272 : li":- 12. devroicnt; lif. dévoient. 

273 • lig. 21 de la Kote: es; lif. les. 

S74 : lig. dernière, de la Note Taalifme ; lif. Fataiifme. 

288 : lig. 17; Témons; lif. Témoins. 

301 : ii/. 9, vou ; lif. vo'is 

305 : lig. il, rl^ w; lif. de moi de. ac. 



307 
314 
31$ 
316 

327 

372 
373 
37$ 
376 
384 
.393 
396 
401 
402 

(404 
406 
407 
413 
427 

432 

434 

443 

46 ç 

470 

îbid. 

478 

4S6 

496 



iig. dernière XFFI -, lif. Lxxvr. 
!'§• 9% pourra '■, lit. pourrais 
lig. aï, retranchez Homme 8c lif. tnéchint Homme 
lig. 7 , rpliquej lif réplique, 
lig. 4, liefpo/itîon; lif. dépofition 
lig. 17, /ewr; lif. leur, 
lig. 19, Guéri-', lif. guérifon. 
lig. 2, éclarnta', lif. éclatante, 
lig. Ig. atirrât, lif. attirât, 
lig. 7 , le-, lif- les. 

lig. s , de la Note : CriSCTi'; lif. Cyrus. 
lig. 2 , retranchez un ^. 

lig. 16 , 17: « lafpirhualitéiXK. & à la fpiritualité . 
lig. au renvois ( 2 ) lif. (3 ) 
lig. ç , enfigneroit ; lif. enfeigneroît. 
lig. 6, de la Note: incorruptible; lif< incorruptible, 
lig. pénultième de la Note , émue ; lif. ému 
lig. pénultième de la Note : Babylonne } lif, Babylone. 
lig. 1 ç , de la Note : qu'ils ; lif. qu'il 
lig. 4 , de la Note viellejfe j lif. vieillefTe. 
lig. 7 & 8 , /« effacez un de ces mots 
lig. 8 ■> toutes î lif. toutes 
lig. pénultième de la Note : a ; lif. la 
lig. s , Ses; lif. ces 

lig. 12, Etait -ce une bien lif. Etoit- ce bien une. 
lig. 2 , vie lif. vie. 

lig. 4, de la Note 10 : eîle-ini'.ns y lif. elle-mêms, 
lig. 3 , hir lif. fur. 
lig. 1 8 de la Note ceux : lif. ceux, 
lig. I , rslatîvea lif. relative-*. 




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ïï 




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